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S., J.J. Abrams & Doug Dorst

Kongos – Western Fog (Extrait de l’album 1929, part 2)
Written By Wolves – Secrets

Ça a commencé par un coup d’œil fortuit, dans ma vision périphérique, alors que je bossais dans le rayon Imaginaire de ma librairie de l’époque. Un gros bloc noir, sous blister, a l’extrémité d’une étagère. Juste un gros « S » en caractère simili-gothique, un nom de réalisateur de cinéma pour lequel je n’ai qu’une affection limitée, et un ce que je devine un auteur avec qui il a collaboré dont je n’ai jamais entendu parler. Sur l’autre tranche, on peut lire « Le bâteau de Thésée ». Je suis perplexe. Je le prends, je lis le quatrième de couverture, qui pourrait se résumer ainsi :
« Deux étudiants se retrouvent à converser par le truchement du livre que l’un des deux à laissé traîner à la bibliothèque de l’Université dans laquelle ils travaillent tous les deux. L’ ouvrage en question, titré « Le Bateau de Thésée » est le dernier d’un certain V.M. Straka, auteur nébuleux et sulfureux du XXe Siècle dont on ne connait presque rien sinon qu’il a disparu en 1946. Ils se mettent en quête d’en apprendre plus. »

J’ai un petit faible pour les récits tournant autour d’ouvrages atypiques, les récits apocryphes et autres joyeusetés littéraro-archéologique (si je puis me permettre le néologisme) ; autant dire que ma curiosité fût piquée au vif. Un petit tour sur un logiciel de recherche bibliographique pour me rendre compte que l’ouvrage en question est épuisé et qu’il n’en reste plus beaucoup en circulation. Autant dire que ma décision a été très vite prise.
Une fois l’ouvrage ramené chez moi, ma curiosité s’enquiert tout de même de la nécessité d’un blister. Je l’enlève donc, pour me rendre compte qu’un sceau en papier est apposé sur la tranche du coffret qui renferme le livre. Je hausse les sourcils, je l’enlève et j’extrais l’objet de ma convoitise, qui s’ouvre spontanément. Et pour cause, il est parcouru de divers papiers, cartes postales, et objets de tailles et de textures variées qui viennent découper sa progression, rendant de fait l’objet unique. Je laisse échapper un cri de surprise enjouée, et je repars du début. Et dès la première page, mon enthousiasme grimpe d’un cran. Des annotations, partout. Et je comprends l’artefact ambitieux que j’ai entre les mains. Je lis aussi attentivement que possible l’avant propos du roman (qui fait partie du roman complet, vous suivez ?), et autant dire que je suis soufflé.
Trois histoires en un volume. Rien que ça. (Un rapide aparté pour féliciter Michel Lafon pour avoir eu le courage d’éditer un tel ouvrage, et avec autant de classe)
Je n’ai pas osé y toucher pendant près d’un an, content d’avoir un véritable objet d’Art Littéraire dans mon étagère, que je pourrais au pire montrer, pour le plaisir de parler d’une telle singularité, magnifique, de surcroît, mais intimidé par ce qu’elle représente d’effort intellectuel. Et puis j’ai sauté le pas, sans trop savoir pourquoi la peur m’avait soudainement fui.

Mais voilà, le pas a été sauté. Et alors que j’anticipais un dur travail de mémorisation et d’attention tout le long de l’ouvrage, force est de reconnaître qu’il n’en a rien été. On se concentre donc sur la relation qu’entretiennent deux étudiants Universitaires au travers des annotations qu’ils se laissent l’un à l’autre dans les marges d’un livre écrit par un écrivain mystérieux dont ils essaient de retracer la vie. Lui parce qu’il oeuvre à une thèse sur le sujet, elle parce qu’elle devient curieuse à force d’en parler. L’ouvrage, lui raconte l’histoire de S., un personnage énigmatique qui se réveille, amnésique, dans une ville côtière en proie à une grève ouvrière contre un magnat local. Et ces deux histoires se croisent pour explorer la vie et l’héritage d’un certain V.M. Straka, écrivain sulfureux ayant œuvré dans la première moitié du XXe Siècle, profondément engagé à gauche (pour faire vite), à qui ses multiples exégètes prêtent autant d’alias que d’intentions et d’exactions. On ne sait presque rien de lui, et nombreux sont les candidats à son incarnation.

Commence ainsi un travail hallucinant de références croisées, de discussions et de recherches menées par les différents protagonistes des différents ouvrages, le tout rejaillissant pèle mêle sur le lecteur, confronté à des données issues des différentes lignes temporelles que l’ouvrage lui présente. Car bien entendu, la chronologie n’est pas la même partout.
Celle du « Bateau de Thésée » est linéaire, somme toute classique, et nous invite à suivre le parcours de son anti-héros dans sa quête de lui même. Elle sert avant tout de toile de fond à l’histoire principale, et certaines de ses phrases ou réflexions sont autant de pivots narratifs utiles, des projections métaphoriques qui permettent à Dorst et Abrams de donner à leurs personnages des occasions de s’exprimer dans les marges.
Les deux étudiants, précisément, dont la trame chronologique et narrative est la plus décousue. On les voit apparaître sous différentes couleurs, représentant chacune un « secteur temporel » précis de leur histoire commune, aux différents stades de leurs recherches et des conséquences qui en découlent.
Et bien sûr, au travers de leurs discussions et découvertes, des métaphores disséminées dans « Le Bateau de Thésée », on découvre également une partie de l’histoire de Straka, qui constitue finalement le MacGuffin ultime de l’ouvrage, constituant en elle même un point d’intérêt majeur, puisque tout le jeu de S. est bien d’admirer le travail d’entremêlement sans fin auquel les auteurs ont pris part.

Dans cet ouvrage, absolument tout est lié, les éléments s’imbriquent les uns avec les autres avec une habileté impressionnante, qui nous fait apprécier l’oeuvre sur tous ses niveaux de construction ; narrative, symbolique, et méta. Force est tout de même de reconnaître que sa lecture ne sera pas aisée pour tout le monde. Loin de moi l’idée de vouloir poser un sceau d’intelligence minimum sur la bête, mais si j’ai un grand plaisir à me laisser balader dans un index de noms abstraits, d’acronymes obscurs et d’allers et retours temporels, je sais très bien que ce n’est pas le cas de tout le monde. Pour la vitesse à laquelle j’ai été séduit et happé par le concept tant que par son déroulé, je sais pertinemment que ce ne sera pas le cas de tout le monde.
Cet ouvrage se veut un immense cri d’amour à la littérature en général, pour tout ce qu’elle peut avoir d’universel, pour sa capacité à nous prendre par surprise, à savoir mettre des mots sur des choses qu’on a pu ressentir sans jamais avoir sur les verbaliser. La rencontre et la relation entre les deux personnages principaux du roman – en tout cas je mettrais ma main à couper que c’était l’intention de Dorst et Abrams – est la représentation de cette incroyable puissance des livres à nous amener à partager avec les autres, autant qu’à nous ouvrir à nous même ; que ce soit en les lisant ou en les écrivant.

J’aimerais conclure sur une réflexion que je me suis faite en refermant le bouquin, il y a environ une heure. Je sais que j’ai d’abord été séduit par le concept, et que ce livre ne m’a rien raconté qu’un autre livre n’aurait déjà pu me raconter auparavant (au hasard, probablement un Pratchett). En dehors de sa construction, il est certain que Dorst et Abrams n’ont en aucun cas bouleversé le monde de la littérature avec un roman original, certes, mais pas révolutionnaire, qui ne fera probablement pas date. Au moment de noter l’ouvrage sur Livraddict, je n’ai pas hésité, je lui ai mis un 20/20. Il faut savoir que je ne suis pas favorable à l’idée de noter un livre, ça manque de sens à mes yeux, c’est plaquer un jugement qui a l’arrogance de se croire objectif sur un ressenti instantané, une émotion fugace qui pourrait très bien être l’inverse dans deux semaines.
Mais ce que racontent très bien les deux romans de ce romans, c’est que la vie comme les livres nous changent, sans arrêt, et qu’il faut savoir trouver et montrer de la reconnaissance à ce qui nous change. Un bon livre vous change, parce qu’il vous marque, et plus il vous marque, meilleur il est. C’est ce que ce 20/20 représente à mes yeux. Pas la qualité intrinsèque, pas le style, juste la sincérité de deux auteurs qui ont mis le meilleur d’eux même dans un ouvrage et ont eu le courage de vouloir le partager avec de parfaits inconnus.
Je sais très bien que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi par rapport à la qualité de ce livre. On pourra plaquer tous les épithètes dessus, on pourra en discuter, en débattre, cela ne changera pas le fait qu’en le refermant, ce livre m’a donné un sourire qui m’accompagnera pendant quelques temps, et que peut être, un jour, j’y repenserais, et que mon sourire reviendra. Ce livre a fait ce pour quoi il a été écrit, il m’a fait réfléchir, et surtout il l’a fait avec bienveillance et une infinie tendresse. Il ne m’a pas pris par la main, mais il a su me guider, sans pour autant me balader. Peu de livres parviennent à ce genre de petits miracles.
En tout cas, que cette chronique vous ait donné envie ou non de vous lancer dans cette aventure, je ne saurais que trop vous encourager à prendre des risques quand il s’agit de lire. Quelle arrogance, je sais. Mes plus belles émotions de lecteur me sont venues quand j’ai eu la foi. Foi dans le conseil d’un client, d’un ami, d’un collègue, d’un parent, dans la beauté du hasard peut être, peu importe. D’une façon ou d’une autre, trouvez ces ouvrages qui vous touchent au cœur, et partagez les, dans le mince espoir que la meilleure partie de vous voyage avec eux.

Au plaisir de vous recroiser,
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

One comment on “S., J.J. Abrams & Doug Dorst

  1. muriellerochebrunet dit :

    Comment frustrer un lecteur, amateur d’objets artistiques extrêmes et si créatifs… en lui faisant lire cet article sans lui révéler que l’objet en question est épuisé. Mais courage, il en reste quelques uns en circulation… 🙂
    Ceci étant, de mon côté, j’ai justement cette chance de pouvoir prochainement déguster cette pépite, merci de l’avoir mise en lumière ! Et si d’autres connaissent quelque ouvrage de ce type, je suis preneuse.

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