
Headlock – Imogen Heap (extrait de l’album Speak For Yourself)
Bon, j’avais prévu d’intercaler mes lectures des SP de La Volte avec d’autres trucs, mais j’ai encore reçus d’autres SP depuis, et le mois de mars s’annonce particulièrement chargé. Alors autant enchaîner tout ça joyeusement et profiter de l’afflux et du voyage quelque peu intense qu’il me promet.
Et donc : Résolution. Première rencontre littéraire avec un nom qui jusque là m’était vaguement familier par échos et ricochets culturels, mais dont fondamentalement, je ne savais rien ou presque ; en dehors du fait qu’a priori, ça allait bien se passer.
J’y suis allé la fleur au fusil, optimiste et tranquille, sans me renseigner en amont le moins du monde, parce que j’adore vraiment découvrir les choses à 100% quand c’est possible.
Et effectivement, ça s’est très bien passé. Le premier adjectif qui me vient quand je dois évoquer pour moi même cette lecture, c’est captivant. Le deuxième serait passionnant. Ce qui est franchement formidable. Par contre, et comme toujours avec ce genre d’ouvrage aux propositions formelle et générique singulières, l’adjectif qui me vient spontanément quand je dois évoquer la chronique à en tirer, c’est galère. J’oserais même un galère-ses-darons dans un faible effort de vulgarité inclusive.
Mais comme d’hab’, quand ça vaut le coup, on va tacher de se donner un peu de mal et de rendre compte de tout ça au mieux.
On s’accroche
Et pour une fois dans une Chronique-Lumière, je dois poser le contexte préalable de l’histoire dont je vais parler, parce cette novella, je la trouve particulièrement dense, et que mes sentiments à son égard sont complexes.
Si j’ai bien capté l’ambition de la collection Eutopia dont est tirée le texte qui nous intéresse aujourd’hui, l’idée est d’y proposer de nouveaux modèles d’utopie. On pourrait parler de collection solarpunk sans que ce soit trop un abus de langage, je pense, si on a le goût de la taxonomie science-fictive. Et donc, fort logiquement, Résolution nous propose, au travers du regard fort singulier de sa narratrice, Wen, un portrait d’une communauté autonome montée par une équipe de chercheurs à partir des idées développées par ladite Wen sur son blog, lui servant d’exutoire pendant ce qu’elle appelle « l’effondrement ». Une utopie restreinte ; comme une sorte de test avant de tenter de répandre le modèle qu’elle défend, activement ou passivement, par simple capillarité culturelle.
Ce qui m’a frappé dans ce récit c’est à quel point la notion d’utopie est finalement extrêmement ambivalente ; elle représente tout à la fois un idéal inexistant auquel on aspire et un ensemble d’aspects d’un système existant que l’on rejette. Quelque part l’utopie est à la fois ça et surtout pas ça, une sorte de double aimant tournoyant sur lui-même ; et je crois que ce Résolution le montre avec plus d’acuité que n’importe quel autre texte du genre que j’ai pu lire jusqu’ici, notamment par son appui constant sur le regard de celle-là même qui a fait naître le modèle utopique qu’elle nous donne à découvrir.
Et c’est quelque part extrêmement raccord, puisque Wen, à elle toute seule, incarne cette ambivalence. Personnalité neuroatypique et singulière, Wen est du monde et complètement extérieur à ce dernier, architecte d’une communauté dont elle se sent régulièrement plus étrangère qu’habitante. Alors forcément, ça donne à lire une perspective assez vertigineuse, conceptuellement bouillonnante, empreinte d’une certaine mélancolie, mais aussi d’une certaine froideur parfois pontifiante, et d’un regret chevillé au corps. Wen est un paradoxe ambulant auquel je me suis beaucoup attaché, parce qu’évidemment profondément humaine, dont une grande partie des réflexions faisaient échos à des parts de moi dont je ne suis pas plus fan qu’elle, mais qui existent pour autant, et avec lesquelles il faut ponctuellement composer quand on a un câblage cérébral qui ne correspond pas vraiment aux conventions éducationnelles normatives.
Et c’est je crois mon rapport à son regard qui résume le mieux mon appréhension de ce texte : un attachement général indiscutable, simplement émaillé de tics de non-adhésion ponctuels, étant certes dommageables, mais très compréhensibles.
Une donnée essentielle, je crois, à laquelle il faut s’attacher pour bien rendre compte de ce texte et d’une partie de mes tourments à le faire, c’est sa date de parution : 2019. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que le temps passe à la fois bien trop vite et terriblement lentement, que quelques années ne changent rien et font toute la différence.
Avec 6 ans de recul, Résolution fait dans le prophétique, clairement. Alors certes, on peut nuancer cet épithète avec la distance temporelle relativement courte et la relative simplicité du diagnostic général, mais n’empêche que dans l’ensemble, il pose un contexte trop vrai pour être trop discuté : Li-Cam a vu juste, dans l’ensemble. Le monde actuel qu’elle dépeint est le bon – pour une définition donnée de « bon », évidemment – et son rejet comme le souhait qu’il suscite d’un autre modèle est d’autant plus légitime.
C’est bien entendu dans la conception de cet « autre modèle » que se niche le poil à gratter qui aura provoqué les tics que j’évoquais plus haut. Alors bon, ils ne sont pas légions ni vraiment gênants, ils sont surtout à remettre dans un contexte bien particulier, je pense. Le plus gros poil à gratter, et je me permets de l’évoquer sans penser que c’est réellement un spoiler parce que le récit est structuré de façon éclaté ne laissant aucune réelle place à un quelconque suspense, c’est bien sûr la présence centrale d’une IA du nom de Sun au sein de la communauté, dont la seule fonction est de servir de psychologue pour ses membres, aplanissant les angles grâce à l’entraînement à la psychologie comportementale prodigué par Wen. Autant dire qu’avoir une IA comme figure un peu messianique, là maintenant, même avec les meilleures intentions du monde et un encadrement sérieux, ça la fout mal, quand même ; le deep learning et la notion même « d’intelligence » artificielle ont quand même pris de sacrés coups à leurs réputations ces derniers mois.
C’est là que la distance temporelle que j’évoquais plus haut devient presque cruelle : la forme de techno-solutionnisme que brandit Li-Cam à travers ce récit me semble presque déjà être obsolète ou naïve ; mais je ne peux pas pour autant blâmer un texte écrit à la période où il a été écrit d’encore y croire. Comme je ne peux pas blâmer le texte de parfois verser dans une forme de contemplation onirico-artistique laissant à l’art une valeur cathartique et thérapeutique ; là pour le coup c’est uniquement une question de sensibilité.
Mais pour autant, c’est peut-être bien ce mot là qui fait toute la différence ; parce que ce texte, finalement, pour moi, n’est pas tant l’exposition d’une utopie au travers du regard de Wen qu’un portrait de Wen au travers de son utopie. Et c’est probablement sa sensibilité à elle qui rend cette novella assez formidable en dépit des quelques déficits que je pourrais lui trouver. Parce que si je trouve que ce modèle utopique, comme tant d’autres que j’ai pu lire ou entendre être dépeints, souffre de ce que je ne peux que qualifier de biais d’espoir, à savoir un manque de considération pour des problèmes logistiques pénibles dont on se dit qu’ils pourront être gérés quand il se poseront, ou des soucis concomitants naissants forcément avec l’augmentation des volumes humains à gérer par le modèle utopique proposé – l’anarchisme, c’est toi que je regarde – je trouve quand même qu’il propose des idées vraiment sympathiques. Je n’y crois pas mais j’aimerais y croire, d’une certaine manière. Certes, il manque peut-être d’une certaine perspective intersectionnelle, mais ce manque provient plus d’un regard positif et réellement bienveillant sur le monde et ses habitant·e·s que d’un réel angle mort ou d’un déficit d’humanité ou d’empathie.
Le modèle proposé ici a quelque chose de profondément séduisant parce qu’il nait d’un personnage qui a à cœur de prioriser le bien-être des autres avant le sien. Wen est une humaine suffisamment bonne pour avoir le courage de concevoir un modèle de société dans lequel elle pourrait être malheureuse ou régulièrement en difficulté si cela signifie que la vie serait bien plus belle pour tout le reste de ses concitoyen·ne·s. Alors certes, il faut nuancer ça par mon malaise à l’idée d’un sacrifice initial à l’émergence d’un monde meilleur ; je préférerais toujours une solution où tout le monde est pleinement gagnant, évidemment, mais puisque nos options sont toujours limitées, je prends la solution de Wen avec plaisir quand même. Disons que j’apprécie pleinement l’intention et le sentiment ; il y a une certaine beauté là-dedans, une foncière élégance.
Bon voilà, vous l’aurez compris, ce texte a remué des trucs dans mon p’tit bidou. Il est pas parfait, il a assez mal vieilli dans certains secteurs, il a quelques dialogues que j’ai trouvés pas dingos, je pourrais faire une liste assez dense de mes points de désaccords métaphysique avec lui…
Mais il a engagé un vrai dialogue avec mon esprit. Un truc assez rare ; c’est sans doute du à l’acuité du portrait du personnage au travers duquel toutes ces idées auxquelles je n’adhère pas ont été formulées. Li-Cam a réussi à illustrer la Loi de Juwain en une grosse centaine de pages : pour tout ce que Wen pouvait dire ou faire provoquant mon rejet, venait avec la source ou une illustration suffisante du pourquoi. Et de fait, appréhendant suffisamment l’origine de ces pensées avec lesquelles je n’étais pas complètement en accord, j’avais quand même à chaque fois une base d’appui suffisante pour pouvoir dire « oui mais… » plutôt que « non. » ; j’avais le sentiment d’un texte posant des questions avec la sincère envie de trouver des réponses collectives, m’invitant à bosser avec lui, pas celui d’un texte faisant semblant de poser des question pour ensuite me donner les réponses qu’il estimait être les bonnes.
Je n’ai peut-être que moyennement cru à l’utopie que Li-Cam m’a proposée ici, mais j’ai l’impression que ce n’était finalement qu’un prétexte, un point de départ pour autre chose. Je crois que ce bouquin a planté des graines dans le terreau de ma tête, et qu’un jour de très jolies choses en pousseront. Ce serait beau, ça. Je vais m’accrocher à ce sentiment par delà tous les autres.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
