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Demain, une oasis, Ayerdhal

Up From The Bottom – Linkin Park (extrait de l’album From Zero)

Je prends bientôt le train pour quelques longues heures, ce qui suggère une lecture longue à prévoir. Sauf que je ne prends ce train que dans deux jours ; et je ne peux pas non plus accepter de ne rien lire dans l’intervalle. Je suis mordu à ce point là.
Alors une lecture courte s’imposait. Une qui me donnait à la fois envie et confiance, qui susciterait suffisamment de curiosité pour ne pas risquer un abandon remplissant ma douzième série noire avec un timing trop malheureux.
Fort de l’enthousiasme résultant de ma découverte de Poupée aux Yeux Morts, je me suis dit qu’Ayerdhal méritait que je continue à le découvrir, lui aussi, et pourquoi pas avec un de ses textes les plus reconnus, tant qu’à faire. Je voyais une sorte de continuation d’un joli cycle entamé avec Transparences et Scintillements.
Et nous y voilà. Après un soupir chargé d’émotions contradictoires et un « Fuckin’ Hell » lâché avec dépit, j’ai refermé cet ouvrage singulier en me détestant un peu d’avoir fait le choix que j’ai fait ce matin en l’ouvrant.
Parce que maintenant, il va falloir que je vous explique exactement ce que j’en pense, et que ça va encore être une tannée. Quelque part, j’aurais presque préféré être déçu par ce roman. J’aurais presque préféré le trouver pas à la hauteur ou simplement médiocre, voire mauvais. J’aurais juste eu quelques arguments bateaux et évidents à fournir, quelques excuses de bon ton pour en justifier, et on serait collectivement passé à autre chose.
Mais non. Si je suis ressorti de ce texte comme on s’échoue sur la grève après un naufrage causé par la tempête du siècle, c’est bien parce qu’il est assez brillant. Au moins aussi brillant qu’il est profondément désespérant, je crois. J’aurais préféré que ce roman soit mauvais parce qu’il ne m’aurait alors pas promis de rester gravé dans mon esprit au fer rouge comme il me semble désormais le promettre.
Vous la sentez, la chronique bien chargée qui se profile ? Allez on s’accroche.

Notre protagoniste nous écrit depuis un futur qui reste encore à déterminer. Il nous raconte son enlèvement, alors qu’il est un cadre éminent d’une organisation gouvernementale en charge du programme spatial européen. Il nous raconte comment il a été amené de force au milieu d’une famine historique causée par une sècheresse non moins historique au cœur de l’Afrique. Il nous raconte comment, faute de pouvoir faire autre chose, il a essayé d’aider sur place, avec ses connaissances en médecine, se rapprochant mécaniquement des membres de l’organisation qui l’a enlevé, et comment il essaie de comprendre leurs motivations pour les faire correspondre à ses valeurs et ses moyens d’action.

1992. Ce roman est sorti en 1992. Dans cette seule date, je crois, se niche le puissant et terrible paradoxe de ce texte ; ce qui le rend tout à la fois obsolète et intemporel. Ayerdhal, depuis l’époque de la rédaction de ce roman, nous dépeint un futur qu’il imagine prospère pour le Premier Monde, par opposition au tiers délaissé et agonisant ; où l’Homme a partiellement conquis l’espace proche, à coup de satellites et de stations, mais où l’Afrique continue de mourir sous les coups combinés de la chaleur et de la montée des eaux. Si je parle un peu abusivement d’obsolescence, c’est parce que le futur construit par Ayerdhal est un brin ringard à mes yeux, aussi technologiquement vague soit-il. Presque trop optimiste, d’une certaine manière, dans sa dystopie tenant plus du techno thriller qu’autre chose. Des gouvernements qui bossent ensemble à un programme spatial aux mains des forces politiques qui le pilotent, sans aucune mains du secteur privé pour trifouiller là-dedans ? Laissez moi rire, bonjour la non clairvoyance !
Plus sérieusement, tout en faisant confiance à l’auteur pour ne pas écrire n’importe quoi, fort de ma conscience de ses engagements politiques et des valeurs qui allaient avec, j’avais quand même un peu peur, au départ, que sa prémisse de base ne l’amène à tomber dans quelques clichés un brin bourgeois. Cet homme privilégié, tombé malgré lui dans un monde qui n’est pas le sien, forcé de s’y adapter, d’en intégrer les règles et les comportements… On aurait pu facilement tomber dans une terrible vibe « Rendez vous en Terre Inconnue » à base de « ils n’ont rien mais ils donnent tout ».

Sauf que non, hein, vous l’aurez compris. La première grande force de ce roman, c’est de ne pas perdre son temps sur des considérations extra matérielles : son monde existe, et il existe fort, avec toutes les contraintes que ça suggère. J’y ai finalement assez vite retrouvé le même constat que dans Le Quatrième Mur, avec une férocité au moins égale, quoique mise en scène différemment : les luttes des autres ne sont pas un spectacle dont on peut librement jouir ou tirer profit, et il faut régulièrement se rappeler des privilèges dont on profite sans toujours s’en rendre compte.
Mais pour autant, la grande intelligence d’Ayerdhal, ici, à mes yeux, c’est de matérialiser une de ces luttes, et à travers elle beaucoup de celles qui agitent encore trop le monde : et c’est là qu’on touche à l’intemporalité et à une certaine forme de désespoir. Parce que dès qu’on dépouille Demain, une oasis de la plupart de ses oripeaux les plus spécifiques, qu’on réduit son intrigue à ses éléments les plus globaux, on se rend compte qu’il nous raconte la réalité. Celle de 1992, celle de 2025, probablement celle de 2026 et de plein d’autres années avant et/ou après celles-là.
Il y a deux mondes dans le monde. Le premier fait ce qu’il veut aux dépens du deuxième. C’est aussi simple et cru que ça. Pire, le premier pourrait faire en sorte que le deuxième ne soit pas autant dans la merde, mais il s’en fout. Comme le dirait un personnage clé du roman : tout ça c’est de l’égoïsme.

Et je suis pas là pour faire la morale à qui que ce soit où faire comme si j’avais appris ça en lisant le roman, hein, s’agirait de se respecter. N’empêche que le constat date de 30 ans en arrière, et qu’il reste globalement le même ; mais avec des antagonistes encore plus nuls que « les gouvernements occidentaux ». C’est là que ça confine au désespoir pour moi : 1992, on savait. On savait que des gens crevaient la gueule ouverte à l’autre bout du monde, et on avait déjà les moyens de faire en sorte que ça ne soit pas le cas ; on préférait investir dans la conquête spatiale au nom d’un progrès hypothétique, tout en sachant pertinemment que les populations ainsi spoliées ne verraient pas la couleur dudit progrès. Et aujourd’hui, c’est la même, avec en plus la perspective de la conquête spatiale encore plus nébuleuse, parce que matériellement impossible ou presque, qui plus est confisquée par des tocards ineptes et égoïstes mettant leur propre ego devant la survie de plusieurs millions de personnes. Et si l’idée de la conquête spatiale ne vous parle pas, conceptuellement parlant, mettez n’importe quelle promesse techno solutionniste à la con à la place, ça marche pareil : les riches et les puissants préfèrent faire joujou avec des chimères plutôt que de faire en sorte que des gens ne meurent pas de faim. Au nom d’on ne sait quoi. Et on doit juste les regarder faire en espérant qu’ils ne fassent pas trop de dégâts et qu’un jour il y ait peut-être des retombées positives. Ça fait vriller.

Et puisqu’il s’agit de parler frontalement du roman, quand même, à un moment donné, même si ce dernier parle trop de la réalité pour que je fasse l’impasse sur le rapport terrible entre les deux ; l’une des grandes forces du texte d’Ayerdhal est de parler de ce sentiment d’impuissance qui nous mine et empire une situation déjà abjecte. Demain, une oasis s’articule à la charnière entre la situation dont il faut qu’on sorte collectivement et les moyens qu’on accepte de mobiliser pour parvenir à une sortie satisfaisante et pérenne. Au travers de notre héros qui commence à agir après son enlèvement, autant par contrainte que par conviction, et qui doit dès lors sans cesse jongler avec ses valeurs et les actes moralement répréhensibles qu’il est plus ou moins forcé de commettre ou de laisser commettre, Ayerdhal entame un dialogue quasi philosophique. Un dialogue d’autant plus évocateur et puissant qu’il est assez formidablement insupportable, puisque mettant en lumière les contradictions inhérentes à toute pensée radicale, quand bien même on y croit avec toutes les fibres de son âme.
Si j’ai soupiré si fort à la conclusion de ma lecture, ce n’était pas par lassitude mais d’une certaine manière par épuisement, parce que ce roman a réussi à condenser un bon nombre des questionnements qui me torturent depuis des années et auxquels je n’ai toujours pas réussi à trouver de réponse satisfaisante. Entre désir brûlant de changement, d’aider nos proches où cielles dont on ne sait rien à part qu’iels sont nos adelphes en humanité, impuissance systémique, refus de la violence, vœux pieux de pacifisme et rage perpétuelle suppliant de trouver une expiation, on se retrouve tétanisé, avec seulement la force de maudire ceux qui sont responsables de cet état de fait. Et on se retrouve en plus à se détester d’être impuissant, à seulement pouvoir espérer trouver une voie qui pourrait mener, demain, à une oasis.

Je crois que c’est ce qu’Ayerdhal a essayé de raconter, il y a plus de 30 ans. Et il a réussi. J’aurais aimé qu’il réussisse un peu moins bien. Ce roman est dense et puissant, particulièrement rageant, même si fort heureusement de la meilleure des manières. C’est fort de réussir à écrire quelque chose d’aussi désespéré et optimiste à la fois ; je ne saurais pas trop expliquer comment l’auteur parvient à ce tour de force un peu absurde.
SI je devais résumer son propos, je crois que ça s’approcherait de quelque chose comme « c’est grave la merde, mais avec de la persévérance, de l’abnégation, de la solidarité et un peu de chance, on peut s’en sortir ». Je ne peux pas dire que j’y crois tant que ça, dans les circonstances actuelles. Mais ce que dit aussi un roman comme celui-là, c’est que si les gens qui veulent croire à une telle idée ne saisissent pas toutes les chances de la réaliser, alors elle ne pourra jamais fonctionner.
Alors je reste vigilant. Et aussi positif que possible. On sait jamais.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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