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U-H-L #62 – Une espèce en voie de disparition, Lavie Tidhar

Trouble Follows – YONAKA (extrait de l’album Until You’re Satisfied)

Nouvelle année, nouvelle fournée d’UHL, et nouvelles chroniques pour aller avec ; ça tient de la tradition plus qu’autre chose. Alors après les éternellement renouvelés remerciements au Bélial’ pour l’envoi de ce SP, on va simplement s’y mettre.
Si le nom de Lavie Tidhar m’est familier parce qu’auréolé d’une certaine reconnaissance depuis quelques années, mon expérience de son travail se limitait jusque là à son Central Station, qui n’avait pas été une expérience particulièrement enthousiasmante, son souvenir s’empirant avec le temps. Une espèce en voie de disparition avait donc à charge de me convaincre que notre relative inimitié littéraire n’était qu’un coup de malchance, et que j’allais pouvoir attendre les prochaines publications de l’auteur avec joie, ou au pire de la curiosité.
La réponse est malheureusement : probablement pas. Parce que je vais être assez dur avec cette novella. Je la trouve assez faible, pour ne pas dire tristement inconséquente. Heureusement, pour une fois, je sais exactement pourquoi.

Le très gros problème de ce texte, en premier lieu, c’est son cadrage. Il y a un terrible souci de perspective, là dedans. L’histoire que Lavie Tidhar nous raconte, c’est celle de Gunther Sloam, scénariste allemand qui débarque dans une Londres colonisée par le IIIe Reich après sa victoire dans la seconde Guerre Mondiale, à la recherche d’une certaine Ulla Blau, actrice avec qui il a partagé sa vie par le passé, et qui lui a envoyé une lettre le suppliant de venir l’aider. Sauf que c’est un responsable local de la Gestapo qui nous raconte cette histoire, se basant tout à la fois sur les réponses fournies par Gunther Sloam lors d’un interrogatoire postérieur à l’essentiel du présent du récit et les observations des agents de terrain qui suivent ce dernier.
Et ça fout un bordel pas possible dans l’intrigue qu’essaie de nous présenter l’auteur. Entre les prolepses tentant d’instaurer assez artificiellement de l’ironie dramatique, les sentiments et ressentis de Gunther Sloam écrits comme s’ils étaient le fruit des incursions d’un narrateur omniscient dans son esprit et les instances de dialogues extraits des plusieurs interrogatoires que subit Sloam au cours de l’intrigue, c’est construit un peu n’importe comment. Le truc, c’est que sans deviner exactement la nature du twist qui vient conclure le texte, avec la façon que Lavie Tidhar avait de raconter son histoire, j’ai senti venir le coup fourré dès les premières pages. Et c’est très agaçant, ça, parce que quand on a les yeux braqués sur la destination finale du trajet à force de se la faire pointer du doigt, on a du mal à apprécier le paysage avant ça : tout n’existe que pour justifier cette finalité a priori, et ça ruine la moindre tension.

Et ç’aurait pu n’être qu’un reproche mineur, si le reste de l’histoire avait été solide et divertissante. Sauf que je crois que tout à la construction du récit dans l’unique optique de ce twist et de cette finalité, Lavie Tidhar a oublié de donner du corps et du souffle à son histoire. Le Londres nazifié est complètement transparent et se résume à quelques anecdotes se contentant de faire le strict minimum de la dystopie classique, en localisant ses tropes les plus évidents, sans vraiment aller chercher plus loin. Notre héros est unidimensionnel au possible, complètement fade, dénué de la moindre personnalité en dehors de sa passion ambivalente envers l’objet féminin de sa quête, se contentant de suivre les indications qu’on lui donne avec docilité et le minimum de combativité afin d’avancer.
Et puis surtout, cette intrigue empruntant aux classiques du film noir, elle est vraiment mal foutue ; y a comme qui dirait de sacrés trous dans la raquette. C’est bien simple, pour qu’elle fonctionne comme elle fonctionne, telle que conçue par Lavie Tidhar, afin de nous offrir toute son exposition et le parcours de ses personnages, elle l’oblige au moins par trois fois à rendre lesdits personnages complètement stupides ou amnésiques, à oublier qu’un flingue, ça fait beaucoup de bruit, et à faire en sorte que les agents de la Gestapo soient subitement incapables de gérer correctement une filature. Tout ça en l’espace de 110 pages bien aérées, je sais que je devient un peu snob et difficile avec les années et l’accumulation d’expériences littéraires, mais quand même : je trouve que ça pousse un peu le bouchon.

En fait, le truc, que rétrospectivement je reproche un peu à Central Station et que je retrouve ici, c’est une certaine impression de complaisance, dans l’écriture de Lavie Tidhar. J’ai très vite eu le sentiment, à la lecture de cette histoire, que son auteur considérait qu’elle se suffisait à elle-même, dans le contexte qu’il avait choisi. Et que dès lors, il n’avait qu’à en articuler les jalons principaux les plus importants, en glissant quelques formules qui sonnent bien à des moments clés, et à ficeler le tout d’une manière assez rythmée pour que les chapitres s’enchaînent sans peine.
Sauf que tout ça manque cruellement de chair, de profondeur, et surtout de soin. J’accorderais sans peine à l’auteur une idée de départ séduisante, mais en en faisant un twist et pas le cœur de son récit, à mon goût, il manque complètement la cible. Je m’en voudrais presque, en vrai, d’être aussi critique ; parce que par les temps qui courent, un texte voulant faire la démonstration que le nazisme, ou toute forme de fascisme, c’est mal, et ça n’apporte que douleur et peine généralisée, ça devrait me parler. Ça devrait être salutaire, même. Mais la dénonciation, même d’un fléau aussi évident que le nazisme, ça doit quand même se faire se manière précise et organique. Trop convaincu par sa cause, si légitime soit-elle, j’ose penser que Lavie Tidhar n’a pas fait le boulot. La structure de son récit est démantibulée et incohérente, son rythme est bâtard, sa perspective est complètement inconsistante, et ses personnages résumés à leurs fonctions au sein d’une intrigue rachitique et recroquevillée sur elle-même, réduite à faire des détours à la philosophie superficielle.

On peut dire que je n’ai vraiment pas aimé. Et je crois que je n’ai particulièrement pas aimé parce que je ne peux pas m’empêcher de trouver cette novella feignante. Auto-satisfaite, d’une certaine manière, alors qu’elle n’a fait que le strict minimum. Mon critique musical favori a une formule que j’aime beaucoup concernant ce qu’il trouve mauvais et que je vais tâcher de paraphraser au mieux : pour lui ce n’est pas tant la quantité de reproches à formuler qui qualifie le mieux ce qu’il n’aime pas ou déteste, que l’absence de compliments. Et j’aurais tendance à être d’accord avec lui, également en ce qu’il éprouve une forme de respect pour les artistes qui essaient suffisamment fort d’exprimer quelque chose et se ratent de façon à lui faire ressentir la moindre forme d’offense.
Au contact de cette novella, je n’ai pas ressenti grand chose. On retrouve, finalement, cette consensualité fadasse que je reprochait à Central Station, mais concentrée dans un volume encore plus restreint, la rendant encore plus ironiquement écrasante. Littérairement, vraiment, je trouve que ce texte n’accomplit rien, parce qu’il ne tente pas assez pour pouvoir seulement prétendre à l’idée du risque.
Je ne sais pas trop quoi dire d’autre. Si ce n’était ma mémoire et ses profondeurs, je pense que j’aurais oublié ce texte dans une semaine.
Désolé le Bélial’. J’espère que les prochaine occurrences me permettront d’être plus positif.
Je dois avoir un Greg Egan qui traine quelque part pour donner le change…

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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