
Sin Tadijin – Zoster
Dans l’attente fiévreuse et un peu malheureuse des SP qui auraient du rythmer cette deuxième moitié de janvier, et qui s’acharnent à ne pas arriver, il fallait que je donne le change avec une lecture pas trop longue, au cas où, et un nom qui me donne confiance. Et donc, quitte à me répéter et être aussi prévisible qu’une trahison du PS, mais en bien : Clifford D. Simak. Parce qu’il fait partie du très select club des vieux mâles blancs qui me donnent un peu la foi dans l’intérêt de continuer à lire du patrimoine, d’abord, et ensuite et surtout parce que c’est surtout lui que j’ai croisé en occasion, et que j’ai une plus grosse réserve de ses bouquins à épuiser que d’autres noms que j’aime aussi très fort.
Et puis j’avoue, aussi, moi qui ne l’ai lu qu’en SF jusque là, j’étais pas mal curieux de voir ce qu’il avait à offrir en fantasy.
Et le résultat est.. comment dire. Surprenant ? Déstabilisant ? Confusant ?
À la fois chouette et décevant, même si cet adjectif est sans doute un peu trop fort. Disons que si j’ai retrouvé plein de marqueurs parmi les plus positifs du travail de Clifford D. Simak dans ce roman, j’y ai aussi trouvé quelques éléments me laissant croire qu’à l’époque de sa rédaction, à 74 ans, le meilleur de sa carrière était peut-être derrière lui.
Bref, c’est pas ouf, mais j’ai quand même bien aimé. Et je m’en vais essayer de vous exposer ça proprement.
Dans une Angleterre moyenâgeuse à la temporalité floue, le Mal a encore une fois frappé et désigné une région entière comme la cible de son courroux, apparemment aussi aveugle que furieux. L’Evêché confie au jeune Duncan, héritier du domaine de Standish, la mission périlleuse de traverser la Terre de la Désolation, désormais domaine du Mal, pour porter aux sages de d’Oxenford un manuscrit portant ce qui semblerait être les paroles de Jésus lui-même, afin de les traduire de l’araméen et porter un coup définitif aux forces du Mal. Duncan sera accompagné de Conrad, son fidèle compagnon, au bon sens aussi solide que ses muscles, Tiny, leur redoutable chien de combat, Daniel, leur cheval, lui aussi de combat, et Beauty, leur fidèle mule.
Franchement, comme pour La Planète de Shakespeare, je suis obligé de dire, en préambule de cette chronique, que les prémisses de ce roman sont étranges. Franchement, en introduction de ce roman, j’étais pau-mé. On est dans un monde d’heroic fantasy tout ce qu’il y a de plus classique, avec un Mal portant crânement sa majuscule, menace planante et désincarnée, signature de Simak s’il en est, certes, mais on est quand même en Angleterre, avec une Histoire comprenant ses croisades, sa religion chrétienne comme horizon moral et présence cléricale, mais aussi de la magie, des fantômes, des griffons, le Petit Peuple, tout le toutim ; le mélange est pour le moins inhabituel. D’autant plus inhabituel que Clifford D. Simak use de l’historicité discutable de Jésus comme d’un argument de son récit, faisant de la preuve de son existence un moyen de combattre le Mal, tout en se permettant quand même de balancer des scuds assumés à la hiérarchie de l’Église, oisive et rentière, bien faible barrière contre la progression du Mal dans le monde qu’il nous décrit.
Mais fort heureusement, très vite, on comprend que l’idée de la religion – plus particulièrement de la foi – n’est finalement qu’un véhicule facile et évident pour le réel propos de l’auteur au fil de son intrigue, et c’est là qu’il m’a rattrapé. Alors certes, on est du coup dans un récit de vieille fantasy à la croisée des chemins entre le conte à l’ancienne, le compte-rendu d’aventure de JdR et le road-trip pastoral en mode course poursuite. Disons le tout net, on est à mes yeux dans un hommage plus ou moins volontaire au Seigneur des Anneaux, à la limite de la tangente fan-fictionnelle. Et c’est super. Moi, sincèrement, j’adore quand on sent dans l’écriture d’un titan comme Simak le fanboy d’un·e autre auteurice ; ça me rapproche de l’appréciation sincère d’une œuvre, que je l’aime personnellement ou non, ça me procure un ersatz d’émotion par bienheureux ricochet, c’est que des bonnes vibes. Pour tout ce que le roman peut avoir de terriblement pédestre et répétitif, à juste nous raconter comment des personnages avancent et reculent d’une péripétie à une autre, d’un lieu à un autre, ressassant des états d’âmes éculés et pas franchement inventifs ; j’ai quand même bien kiffer lire dans la relation entre Conrad et Duncan une autre version de la dynamique entre Sam et Frodon. Que ce soit parfait est presque secondaire quand c’est fait avec un tel entrain et une candeur dont seul est capable un auteur aussi profondément bienveillant que Clifford D. Simak.
C’est là que je reboucle sur les compliments plutôt que sur les reproches, parce que les premiers me semblent bien plus intéressants à formuler que les seconds, ne serait-ce que parce qu’ils ne sont pas aussi évidents. Comme j’ai dit, on a dans ce roman une application assez programmatique et mécanique de beaucoup de tropes de la fantasy, et j’avoue qu’au niveau de l’intrigue pure, je me suis poliment ennuyé. Mais d’un autre côté, on a des fulgurances Simakiennes à quelques moments du roman qui m’ont fait me dire que « merde, Clifford, quand même ». Le mot-clé dans le titre, ce n’est pas talisman, mais bien Confrérie, et ça fait une sacrée différence, parce que l’auteur met les moyens qu’il faut pour qu’on s’en rende compte.
Spoiler mineur, mais dites vous bien que si on part avec deux humains, un chien, un cheval et une mule, on finit le bouquin avec dans notre groupe de protagonistes, en plus d’eux : un fantôme, un ermite, une sorcière, une guerrière, un démon, une banshee et un gobelin.
En notant bien que le fantôme en question était tellement un loser abandonné de tou·te·s pendant sa vie que même pendant sa mort il se considère comme un loser et déprime de ne même pas avoir un endroit à hanter ; que l’ermite ne l’est que parce qu’il n’arrive pas à trouver le courage de vraiment être un fanatique de Dieu comme il l’aimerait, que la guerrière a du sang de magicien et elle est frustrée de n’avoir jamais su s’en servir, que le démon a tourné le dos aux Enfers parce qu’il n’aimait pas avoir à être cruel, etc… Ça manque certes un peu de profondeur dans le traitement, mais y a un paquet de concepts là-dedans qui font sourire juste en les lisant exister, et qui surtout, mis bout à bout, racontent quelque chose. Y a peut-être un manque au niveau de l’intrigue, mais y a des choses à revendre en histoire.
Comme toujours avec Simak, ce qui s’exprime, au bout du bout, c’est un truc aussi beau à imaginer qu’à voir se dérouler : la fraternité sans conditions. Les membres de son groupe cherchant à annihiler le mal par tous les moyens quitte à s’appuyer sur le moindre espoir bancal, fut-ce un manuscrit ou un talisman, devant faire confiance à cielles qu’iels considéraient auparavant comme des ennemis ou des gens indignes de confiance, simplement parce que la menace du Mal est suffisamment écrasante pour consentir au sacrifice ; pour s’apercevoir que de sacrifice, il n’avait jamais été question, et qu’ils n’y ont que gagné. C’est aussi là qu’on trouve une résonnance avec le Seigneur des Anneaux, mais je pense avec, contrairement à Tolkien, une réelle et directe volonté allégorique, allant au delà de la simple applicabilité. Et de la même manière, si formellement, je dois dire que le compte n’y est pas pour moi, sur le fond, bon sang, ça fait du bien à lire, quand même, tous ces petits moments d’humanité et de remise en question des réflexes grégaires couillons qui nous font douter de notre prochain sur la foi de mauvais souvenirs et de préjugés stupides transmis par d’autres auxquels on a trop facilement donné crédit.
Là encore, cette façon qu’a Simak de désincarner le Mal et de conférer le maximum d’organicité au Bien, c’est salvateur, à sa façon.
Donc pas un grand roman, à peine un bon texte, sur des bases purement littéraires, mais humainement parlant, je suis obligé de m’avouer vaincu. C’est rempli de clichés, de tropes faciles, de raccourcis narratifs et de dilutions un brin criminelles, mais bon sang, ce qui marche marche vraiment. Clifford D. Simak a cette qualité singulière de me faire éprouver à l’encontre de son travail une tendresse absolument unique ; il n’y a que lui qui puisse, je crois, me faire refermer un de ses bouquins avec le genre de sourire qu’il me provoque. Ce qu’il nous dit, dans ce roman, c’est en substance qu’on a déjà vécu le pire, et qu’on s’en est sorti à chaque fois ; et donc que si le pire doit revenir, on le battra encore, non pas en consentant aveuglement à des sacrifices, mais bien en nous appuyant sur le meilleur d’entre nous, et qu’on en ressortira encore plus fort, en dépit des blessures et des pertes. Je ne sais pas si j’y crois encore vraiment, mais on a certainement besoin que d’autres que nous y croient pour pouvoir y croire à notre tour, pour que d’autres encore y croient également, et qu’on donne collectivement corps à cette conviction.
Et encore une fois, malgré un texte honnêtement mineur, j’emporte un petit bout de son auteur avec moi.
C’est pas le talisman qui compte, c’est la confrérie. C’est une belle idée, non ? Je trouve que c’est une belle idée.
Merci Clifford. Merci M’sieur Simak.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
