
Faute de motivation et de foi générale pour opérer le moindre choix dans ma PàL : Galaxie.
Et ce Galaxie là en particulier, parce que Sturgeon le goat au sommaire. L’astuce marchera pas éternellement, mais tant qu’elle marche, je vois pas pourquoi je me priverais. À noter au sommaire la suite et la fin du roman Les Récifs de l’Espace signé Jack Williamson et Frederick Pohl ; je n’ai évidemment pas le numéro 7 à ma disposition, mais le jour où ce sera le cas, il y aura bien entendu une recension complète. Par ailleurs, seulement quatre nouvelles au sommaire de ce numéro.
Z’est parti.
La Cité des Sphères, Daniel F. Galouye
Comme entrée en matière, j’ai déjà fait plus évident.
Conceptuellement parlant, il se passe quelque chose, c’est indéniable ; j’aime bien l’idée centrale d’une race de sphères extra-terrestres allergiques à l’électricité ayant détruit la majeure partie de l’humanité. Comme j’aime bien l’idée de notre protagoniste, humain parti de ses forêts natales pour aller dans une des villes fondées par des survivants à proximités des bases des sphères parce que le risque de les croiser vaut le bénéfice de leurs largesses involontaires, persuadé de pouvoir communiquer avec les sphères pour libérer l’humanité de leur menace. Il y a une dynamique intéressante à explorer, clairement, et je trouve que l’auteur expose plutôt bien cette balance permanente, créant un nouveau mode de vie pour cielles qui ont fait ce choix, fait d’un mélange spécieux de luxes étranges et de paranoïa.
Le souci, c’est que ça se traîne assez méchamment, et que les thématiques potentielles d’une telle histoire restent à un niveau d’exploration superficiel tout le long de la nouvelle, dans un rythme binaire extrêmement frustrant. Notre héros explique qu’il croit pouvoir parler aux Sphères, on lui explique que ça ne vaut pas le coup et qu’il vaut juste mieux profiter de ce qu’elles nous donnent tout en suivant les règles présidant à la survie à leur proximité, notre héros insiste et tente un truc, ça se passe mal mais il s’en sort, et on lui explique encore une fois qu’il a tort d’insister, et ainsi de suite, jusqu’à la chute.
Et si toute l’idée d’une énergie nouvelle que l’humanité apprend à manipuler grâce à la présence des Sphères n’est pas inintéressante, c’est pareil ; elle n’est réduite qu’à ses implications les plus évidentes, sans aller chercher plus loin. Et ça donne à toute la nouvelle un ton étrange et inconstant, manquant cruellement de matérialisme et de cohérence logistique. Beaucoup trop de choses se passant dans l’intrigue concoctée par Daniel F. Galouye, à mes yeux, posent plus de questions qu’elles n’y répondent : j’ai passé le récit à me gratter la tête à force de me demander où il voulait en venir, sans jamais vraiment trouver de solution satisfaisante à l’énigme.
Mais c’est compétent quand même, d’une certaine manière, c’est très bizarre, c’est juste qu’il manque un truc pour que ça fonctionne vraiment. Peut-être que la misogynie passive d’une partie du texte a aussi joué en sa défaveur, mais je crois que c’est secondaire, pour l’époque et pour le propos général ; c’est plus un souci de profondeur. On peut probablement parler de déséquilibre intrigue/histoire : des événements se déroulent, mais ils peinent à réellement raconter quelque chose au delà de ce qu’ils expriment frontalement. Le poids des années et des textes qui pouvaient se résumer uniquement à des idées et à leur exploration, sans soigner leur signification ou leur implications émotionnelles ; je crois qu’ici ça manque de ça. De dilemme moraux et de réflexions métaphysiques. Je n’arrive pas à me contenter uniquement d’un héros qui a un but et qui lutte contre le courant et les obstacles sans jamais se demander si ce qu’il fait est juste ou moralement motivé. Même chose pour les antagonistes, d’ailleurs.
Très dommage. Potentiel pas assez réalisé.
[EDIT : Suite à une réaction à la chronique, j’apprends qu’il y a eu un roman titré Les Seigneurs des Sphères sorti en 1963, avec les mêmes antagonistes mais une histoire différente. Il y a fort à parier que la nouvelle du jour, au delà de sa proximité narrative et thématique, a du servir de terrain d’essai au concept central. Du moins c’est que je subodore, faute de données probantes. Mais du coup, mon instinct me disant qu’une telle idée aurait mérité plus de développement se retrouve partiellement validée.]
Tandy et le brownie, Theodore Sturgeon
J’ai éclaté d’un rire joyeux à la conclusion de cette nouvelle. Theodore Sturgeon, le GOAT, je ne veux rien savoir. Qui d’autre que lui sait à ce point écrire l’enfance avec un regard à la fois bienveillant, gentiment ironique et d’une précision anthropologique, tout en narrant des histoires absolument passionnantes ? Je vous donne un indice : personne.
Cette nouvelle, c’est l’histoire de Tandy, la deuxième née d’une petite famille ordinaire, qui aménage pour un lutin en peluche qu’elle a trouvé par terre, une petite maison derrière la maison de ses parents, avec des matériaux de récupération. Et franchement, ça pourrait n’être que ça, tant le talent de novelliste de Sturgeon est scandaleux de facilité et de complicité. On suit les aventures d’une petite fille et de son monde intérieur, au fil d’une narration où transpire les sourires de l’écrivain, créant une atmosphère soyeuse ; uniquement perturbée par les récits parallèles d’événements interconnectés dont la nature est floue, juste assez pour créer la tension nécessaire à l’avancée d’une intrigue cachée, qu’on devine plus qu’on ne comprend.
Tout le génie de Sturgeon, c’est d’instaurer ce cadrage un brin ironique, à la frontière entre la SF et la mimésis, nous déroutant perpétuellement, nous faisant douter de la finalité de son texte, où chaque nouvelle séquence nous fait à la fois craindre le pire et constater le meilleur, avec l’écriture fine et espiègle dont il a le secret.
Et puis le texte avance, doucement, dans un slowburn si magistral qu’honnêtement je prenais juste du plaisir à lire Tandy et sa petite famille exister, à coup de remarques sardoniques de la narration, on comprend des choses, on doute d’autres, et puis la chute arrive, et c’est l’apothéose. Pure joie, alliée à la malice d’un génie en pleine maîtrise de ses thèmes et de ses effets. Exceptionnel, comme à chaque fois ou presque. Le GOAT, je vous dis.
Les escargots de Betelgeuse, William Tenn
Meh. Y a de l’idée, honnêtement, avec ces escargots venus de l’espace rendant visite à la Terre, généreux, patients et de bonne volonté et toute l’histoire de choc des civilisations qui en découle. Mais il y a d’abord pour moi un souci de cadrage, avec le choix formel de William Tenn de formuler l’ensemble comme une adresse à un certain Alvarez, de la part de notre narrateur, le sociologue en charge de l’accueil des hôtes de l’humanité le temps de leur séjour. Alors certes, ça fait sens, parce que le texte tout entier est une longue mise en contexte pour la chute constituant le cœur du récit ; mais les séquences de narration classique, dialogues et style classique à l’appui, elles jurent méchamment avec les plus courtes instances où le narrateur nous rappelle qu’il parle à Alvarez. Mais à la rigueur, ça c’est juste mon côté tatillon et mon obsession maladive à l’encontre de certaines tournures stylistiques que je déteste et que je n’arrive pas à juste accepter.
Et derrière, de fait, avec ce choix formel que je n’aime pas trop, on tombe un peu dans une forme d’anthropocentrisme qui m’agace toujours en SF, particulièrement old school, et ce refus de placer l’humanité ailleurs qu’au centre de tout. Si mon sentiment final est aussi négatif, je crois que c’est aussi parce qu’avec cette idée d’une race extra terrestre absolument supérieure à nous à tous les égards, je trouvais que ça changeait un peu ; et en fait, chute à l’appui, bah non, on est encore les challengers du cosmos. Même quand on est en retard, on l’est pas vraiment parce que la capacité d’adaptation, mon gars ! *Flex arrogant du biceps*
C’est vraiment pas mauvais, sincèrement. Juste, ça mobilise plein de tropes et de choix avec lesquels je n’arrive jamais à composer sans m’agacer. Je vais être magnanime et simplement tabler sur une pure incompatibilité d’humeurs.
It’s not you, William, it’s me.
Une question de protocole, Jack Sharkey
Très bon, ça ! Concept simple mais remarquablement exécuté : un zoologiste spatial transfère sa conscience à l’intérieur des espèces vivantes d’une planète sauvage pendant quelques dizaines de minutes afin d’étudier leur environnements et leurs différents instincts.
Un rare mais réjouissant exemple d’une nouvelle qui se concentre avant tout sur son concept, mais qui le fait tellement efficacement et avec suffisamment d’intelligence pour écrire une histoire parallèle à sa non-intrigue, qu’on est quand même accroché par le questionnement purement scientifique du récit. Jusqu’à une chute terriblement efficace elle aussi, qui confère à l’ensemble tout le poids moral et philosophique qu’il lui fallait. Et j’apprends en plus avec une petite note adjointe au texte que le zoologiste qui nous sert de protagoniste a d’autres histoires à son actif : chouette, j’aimerais bien en lire d’autres.
Ça me rappelle un peu l’enthousiasme que j’ai ressenti en lisant le Haviland Tuf de G.R.R. Martin. Et c’est une bonne évocation.
Bien noté, donc.
Bon, ce numéro triche, clairement, parce que STURGEON, mais si on devait retirer mon fanboyisme hypertrophié à son égard du bilan global, on resterait sur une impression positive, je pense. D’abord parce que même si j’ai été moyennement convaincu par deux textes, ils ne m’ont pas vraiment offensé ni laissé sur ma faim, ce qui, pour 1964, est toujours plaisant. Et ensuite parce que mine de rien, on a un choix éditorial très chouette, avec cette thématique générale du contact humanité/aliens qui apporte une sensation de consistance rare à toute la revue. Léger côté anthologie soignée qui fait toujours plaisir, à l’instar des illustrations intérieures.
C’était chouette ! Moi content, moi reboosté.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
