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Blood Over Bright Haven, M.L. Wang

New Madness – Home Front (extrait de l’album Watch It Die)

Si j’ai bien une angoisse chevillée au corps depuis quelques temps, c’est celle, d’un jour, devenir un vieux con. Littérairement parlant, être un vieux con, pour moi, c’est se laisser aller au snobisme avec une sorte de délice méprisant, une fierté dans la condescendance ; se servir de son expérience et de son bagage pour défoncer allégrement la moindre œuvre qui ne provoquerait plus la sacro-sainte étincelle sans prendre le temps du recul et de l’interrogation. Devenir un vieux con, c’est arrêter de se demander pourquoi un ouvrage fonctionne ou non à nos yeux. Simplement la faire rentrer dans des cases préfigurées, plus simples à identifier, permettant de prendre des raccourcis et de se dédouaner de l’absence d’efforts pour comprendre d’où elle venait, et où elle prétendait aller.
Il va sans dire que je déteste les vieux cons et leur façon de déterminer qu’il n’y a finalement que quelques types de bouquins qui méritent d’exister et d’être célébrés, leur suffisance lorsqu’ils se baignent dans l’idée qu’il suffit d’appartenir à un genre émergent ou populaire pour être mauvais, selon des standards qui n’appartiennent qu’à eux mais qui depuis leur perspective auraient des vertus universelles et intemporelles.
Et c’est précisément pourquoi j’ai écrit ma chronique de La Nuit des Temps comme je l’ai écrite, et comme j’ai écrites certaines de mes chroniques les plus amères, acides ou assassines (oui, Swa, c’est de toi que je parle), parce que même pour des bouquins que je déteste activement, une fois finis, je ne veux pas prendre de raccourcis. Si je dois détester quelque chose, il faut que je sache pourquoi et comment j’en suis arrivé là, pour quelles raisons, exactement. Je sais que devenir un vieux con n’arrive pas du jour au lendemain ; c’est un long et pénible processus, sournois, perfide, un truc qui vous attrape petit à petit, déception après déception, expérience déplaisante après expérience déplaisante. Une lente et progressive déconnexion du zeitgeist, un sentiment de perte d’appartenance à une sphère qui pendant longtemps avait été confortable et familière, un havre de paix, une assurance de tranquillité pendant quelques heures de lecture. Je peux comprendre que ce soit source d’une forme d’anxiété et de lassitude.
Ce que j’ai plus de mal à comprendre, par contre, dans ces cas là, c’est l’obstination à se trouver une cible comme exutoire et à y revenir, encore et encore, comme un bouc émissaire, plutôt qu’une quête plus joyeuse et optimiste pour des œuvres qui feraient revivre l’étincelle originelle, sans ressentir le besoin toxique de hiérarchiser les choses en permanence pour tirer du classement un orgueil hypertrophié par le reflet dans le miroir.
Mais je m’égare, pardon. L’idée centrale dans cette bien trop longue introduction, c’est vraiment de dire que j’exècre le snobisme des vieux cons, et que je sais devoir me surveiller en permanence pour ne pas sombrer dans les premiers signes de la maladie, qui signeraient ma chute infinie sur la perpétuelle pente de la condesnobance, un néologisme audacieux mais ô combien expressif.
Et donc, Blood Over Bright Haven, puisque c’est de lui qu’il s’agit. Ce roman, reçu en très jolie version hardback & jaspage, SP de chez J’ai Lu – que je remercie comme à chaque fois – est à la fois bénéficiaire et victime de ma politique de surveillance personnelle : j’ai voulu le lire avant tout pour, comme toujours, tenter des trucs, ne pas rester coincé dans mes cases faciles. Et de ça, je suis très content.
Ce dont je suis moins content, c’est que ce roman, malheureusement, je ne l’ai pas beaucoup aimé. Mais, motif de fierté tout de même, je pense que c’est pas parce que je suis un vieux con, ou pas totalement, mais pour tout un tas de raisons que j’ai correctement identifiées et qui me dédouanent au moins en partie.
Quitte à faire une intro beaucoup trop longue, au moins j’arrive à la reboucler sur elle-même, c’est déjà ça.
Bref : Blood Over Bright Haven, c’est compliqué. Des qualités, des défauts, des trucs subjectifs à dire, des trucs moins subjectifs, je vais tenter de faire le tri dans ce qui suit.

Et comme à chaque fois que la chronique s’annonce tendue pour moi, je vais faire l’impasse sur le résumé dans sa forme habituelle, parce que dans les prémisses de ce roman se niche mon premier gros reproche à son égard, à savoir sa terrible prédictibilité. De fait, à peine arrivé à un quart du roman, j’en avais deviné 80% des enjeux et des perspectives, mécaniques de révélations comprises, pour la simple et bonne raison qu’à des yeux comme les miens, c’est du vu et revu. La jeune héroïne ultra-douée qui va en remontrer à tous ces vilains bonshommes qui ne font rien qu’à la prendre de haut et la maltraiter alors qu’ils sont eux-mêmes bons à pas grand-chose, qui va découvrir les z’horribles secrets de la société dans laquelle elle vit et tenter de renverser la table à l’aide de son love interest avec qui la relation n’est pas simple mais pourtant évidente… Bon, hein, je vais pas faire semblant, j’ai un peu soufflé et roulé des yeux, à certains moments, parce que thématiquement, il faut bien le dire, M.L. Wang aligne les clichés avec une régularité de métronome, dialogues compris.
Mais, de façon assez surprenante, honnêtement, j’ai assez vite fait la paix avec ça et je dirais que c’est un aspect totalement mineur de ma gêne vis-à-vis de ce roman, quand j’en dresse le bilan final. À la fois parce que je pense que j’ai de plus gros problèmes avec le roman par ailleurs, mais aussi et surtout parce que fidèle à moi-même, je pense que l’originalité compte moins que la personnalité, et qu’avec ces clichés vient une part de volonté assez assumée de l’autrice de les défaire en les utilisant. C’est plus une sensation qu’une théorie que je pourrais étayer par des faits concrets, mais entre la protagoniste de notre histoire décrite comme égoïste, égocentrée et assez antipathique, le dernier tiers du roman partant pour le coup dans une direction complètement inattendue et assez radicale et une indubitable volonté allégorique portant l’ensemble du texte ; disons qu’il y a un faisceau d’indices concordants assez solide à mes yeux.

Et c’est là que j’ai initialement cru que se nichait sans doute le cœur de mon malaise avec tout le roman : je crois qu’il est objectivement fonctionnel, et qu’il parvient exactement à faire ce qu’il avait l’intention de faire, de la manière qu’il voulait le faire, et qu’il a raison sur l’essentiel des points qu’il soulève. Et pour autant, arrivé à la fin, je n’étais pas convaincu. Pas pleinement dans le rejet, pas offensé, juste… perplexe. Et je crois que ça se joue à pas grand chose, ce qui est d’autant plus frustrant.
Mettons les pieds dans le plat dès maintenant, parce que c’est le point avec lequel je suis le moins à l’aise, sans aucun doute parce que c’est le plus injuste.
Scholomance.
École de magie, héroïne au caractère discutable, allégorie de la lutte des classes, secrets existentiels mettant à mal l’histoire et l’héritage d’un monde tout entier… Les parallèles sont inévitables. Surtout pour moi, qui tient la trilogie de Naomi Novik en si haute estime. Et si je déteste opérer sur un mode comparatif, surtout quand ça implique de dresser une hiérarchie, fût-elle temporaire, je ne peux pas faire semblant ; à mes yeux, Blood Over Bright Haven est en dessous sur toutes les métriques qui m’importent. Histoire de dissiper le moindre malentendu : c’est pas une histoire de plagiat ou de mauvaise dérivation, certainement pas. Le récit de M.L. Wang lui appartient en plein, avec ses idiosyncrasies et sa volonté à elle : Blood Over Bright Haven et Scholomance ne racontent pas la même chose, et certainement pas de la même manière.
C’est juste que là où Naomi Novik prend trois tomes bien tassés en poche, M.L. Wang prend un tome très bien aéré, avec ce que ça suggère de prises de raccourcis et de facilités narratives ; on se repose plus logiquement sur des archétypes et des mécaniques dramaturgiques moins complexes, tout simplement parce qu’on n’a pas le temps. Sauf que comparaison n’est certainement pas raison, comme on le sait. D’une certaine manière, tout ça n’est un problème que parce que mon esprit a décidé d’en faire un problème, si ça fait sens. L’intensité, tant que c’est assumé et que ça ne nuit pas au rythme général de l’œuvre, c’est ok, après tout. Et puisqu’ici, on est dans le YA de manière assez frontale, au fonds, que le récit de M.L. Wang aille relativement vite, pour aller précisément droit au but, honnêtement, ce n’est pas un vrai souci non plus. Au pire c’est juste une question de goûts et d’attentes.

Alors quoi. Ça peut pas être la thèse du roman, à savoir une charge bien énervée contre un patriarcat colonialiste et théocratique, asseyant sa domination sur le monde et un peuple opprimé au travers d’une richesse savamment privatisée au profit d’une classe dominante, quand même ?
J’arrive pas à croire que je dise ça, mais peut-être bien que si. Et j’en suis le premier contrit, croyez moi.
Parce qu’honnêtement, fondamentalement, tout ce que raconte l’autrice, dans ce roman, sonne juste. Presque trop juste, même, pour des arguments narratifs qui, encore une décennie ou deux en arrière, auraient parus absolument caricaturaux. Une élite restreinte de vieux mecs nuls qui profitent d’un savoir qu’ils ne maîtrisent qu’à la grâce de leur naissance et de leur genre assigné, ayant fait inscrire dans la loi divine le principe de séparation des genres et des races à leur unique profit, se justifiant du moindre écart par des raisonnements cycliques, il fut un temps où c’était un cliché de mauvaise dystopie ; ce temps est révolu. On est désormais dans le temps où on a plus que jamais besoin d’héros et d’héroïnes opprimé·e·s, que ce soit pour leur genre ou leur couleur de peau, qui renversent la table et bottent des culs, comme le font ici les protagonistes de M.L. Wang.
Pourtant, pourtant… Ça coince quand même, là où ç’aurait dû aller dans le mille.
Et je crois que c’est parce que l’autrice manque de subtilité, finalement. Ce qui est d’une audace sans nom venant de moi, considérant les enjeux qu’elle développe, mais je vais essayer de développer moi-même pour ne pas faire dans le jugement à l’emporte-pièce. (Mais j’ose espérer qu’à ce stade de la chronique j’avais pas besoin de le préciser pour que vous me fassiez confiance.)

Si c’est si compliqué à verbaliser pour moi, c’est parce que je ne voudrais pas commettre de maladresse : je pense que ce manque de subtilité est un dommage collatéral de la rage parfaitement justifiée de l’autrice quant aux sujets qu’elle aborde, lui faisant, à terme, confondre les idées de vengeance et de justice. Sans aller jusqu’à spoiler la fin du roman, ce serait dommage, j’en dirais quand même qu’elle va assez loin ; et si personnellement elle me gêne, c’est surtout pour la façon dont elle résonne avec tout ce qui l’a précédé.
Le premier point qui m’a mis en porte-à-faux avec le récit, ce n’est pas tant son héroïne, en dépit de son caractère assez imbuvable et de ses attitudes de pimbêche, parce que j’ai compris qu’elle était là pour illustrer d’autres problèmes à dénoncer aux yeux de l’autrice, et donc, à travers de son évolution au fil du roman, les solutions à y apporter. Non, fort ironiquement, c’est le personnage de Thomil, celui qui apparaît très vite comme son love interest et voie vers la compréhension et la lumière, qui m’a fait tiquer.
Thomil est un Kwen, natif de l’extérieur de Tiran, arrivé dans la ville une dizaine d’années auparavant après avoir subi la traversée des immensités sauvages et affronté « La Souillure », phénomène mortel et mystérieux qui frappe un peu partout hors de la ville et de ses protections. Les Kwens sont traités comme des citoyens de troisième zone au sein de Tiran, et le terme « citoyen » est extrêmement généreux ici ; ce sont basiquement des esclaves avec un semblant de liberté de mouvement. Dans l’optique anticoloniale développée par l’allégorie de M.L. Wang, jusque là, pas de problème : quiconque au fait des réalités du néocolonialisme dont souffre la société capitaliste actuelle verra dans ce peuple réduit à l’état d’animaux à peine éduqués qu’il faut tolérer et insérer de force dans le moule de la civilisation dominante une métaphore à peine voilée. C’est réaliste, c’est pertinent, c’est efficace, on est bon.
Mon souci, c’est que la perspective choisie par l’autrice, à partir de cette construction sociale, devient trop limitée et s’inscrit dans une forme de manichéisme essentialiste, manquant d’une perspective intersectionnelle : d’un côté les méchants colonialistes, et de l’autre les gentils Kwens. Ce qui n’est pas complètement injuste, hein, d’un point de vue largement civilisationnel, disons. Mais pour autant, je ne suis pas convaincu par le traitement de la culture Kwen telle que conçue par M.L. Wang, pêchant presque par zèle, faisant d’eux une somme de bons sauvages d’une pureté d’âme absolue, au physique parfait et à l’intellect immaculé.
On nous présente Sciona, notre héroïne, comme une prodige de la magie, ayant assimilé en plusieurs années d’études des concepts d’une complexité folle, et il suffit de quelques semaines à Thomil pour apprendre les bases et assimiler la plupart des mécaniques de l’incantation qui semblent être inaccessibles à certains mages fils à papa. C’est un peu gros, et ce même – surtout – en dépit de la justification narrative apportée par l’autrice, qui fait de leur vie sauvage, de leur proximité à la nature et de leurs difficiles conditions d’existence la raison de leur supériorité innée au vilain peuple décadent de Tiran, feignant et faible.

Toute l’ironie, ici, c’est qu’en voulant à raison dénoncer des problèmes politiques et systémiques, mais en s’attachant uniquement à des destins individuels, M.L. Wang, à mes yeux, produit des réflexions contradictoires qui s’apparentent plus à une sorte de fantasme, ultimement détaché de la réalité. Alors oui, on est dans de la fantasy, c’est le but, évidemment ; mais à l’égard de sa profonde volonté allégorique, ou tout du moins de la totale transparence de ses griefs, il manque, de fait, pour moi, un réel poids matérialiste dans tout ce que ce récit raconte.
Or, ici, on a beaucoup d’explications frontales et psychologisantes, ne traçant une partie de la trajectoire civilisationnelle de Tiran qu’au travers de portraits singuliers, sans jamais porter plus loin que des décisions opérées par de Grands Noms ; il manque à ce récit des élans sous-jacents, des choses dites en creux ne se résumant pas à une auto explication de texte trop satisfaite de sa propre radicalité. Et surtout, peut-être, des personnages secondaires plus profonds qui ne servent pas uniquement d’archétypes illustratifs des cibles de la rage de l’autrice, aussi justifiée soit-elle.
C’est vraiment symbolique de ma gêne : je ne cesse de faire l’aller et retour entre le constat que je suis pour l’essentiel complètement d’accord avec M.L. Wang et sa colère, et qu’en même temps, littérairement et politiquement, je peux juste pas lui accorder le point non plus ; soit parce que c’est trop, soit parce que c’est pas assez.

Son système de magie, par exemple, il est vraiment chouette ! Cette idée d’écrire de la magie comme du code, avec des méthodes canonisées, des approches différentes en fonction des spécialités et des ambitions, cette manière de cacher les secrets de l’intrigue dans la construction historique de la science autour de laquelle tout tourne dans Tiran, super ! Mais de l’autre côté, je n’arrive pas à croire que personne ne l’ait percé plus tôt, y compris parmi les personnes non pratiquantes, simplement parce que si moi en tant que lecteur, j’ai percé le secret dès qu’on a commencé à m’en exposer les principes de base. Et de la même manière, les incantographes sont un super concept et une machine de fantasy vraiment cool, mais leur fonctionnement repose sur un joker beaucoup trop gros qui manque d’au moins une petite explication pour que je puisse cesser de me demander comment ça marche exactement. Ce qui, pour de la magie, est quand même cocasse ; même si sur ce point précis, je suis prêt à concéder que c’est juste moi qui pinaille et veut trouver de la cohérence là où ce n’est pas nécessaire. J’y aurais sans doute moins fait attention si le reste du récit n’avait pas été si allégoriquement motivé : quand tout fait office de symbole, les éléments les plus matériels n’existant que pour eux-mêmes ou pour sous-tendre l’existence d’autre chose souffrent en comparaison.
Le personnage de Carra, nièce de Thomil, a du potentiel pour être super : gamine de 10 ans à laquelle son oncle n’a jamais menti de sa vie, condamnée à bosser pour parvenir à vivre, représentation parfaite du statut immonde des Kwens, nickel. Résolue, assumant parfaitement qui elle est et qui elle veut être, rentrant dans le lard de tout le monde à la moindre occasion et sous le moindre prétexte parce qu’elle est née enragée : je suis 100% pour. Sauf quand derrière, elle fait preuve de pulsions meurtrières très littérales et que les adultes qui sont autour d’elle déclarent tranquillement qu’elle a été bien éduquée cette petite ; j’avoue que subitement, je suis moins cool avec l’idée.

En fait, il y a dans ce roman un côté inconséquent, un peu « adolescent edgy », une forme de légèreté, qui vient contrebalancer négativement la dureté et la pertinence des constats qu’il dresse. C’est peut-être là que mon âge et mon expérience jouent le plus en la défaveur du texte : je suis convaincu que si, plus jeune, j’avais du lire un texte aussi radical dans ce qu’il prône dans ses 150 dernières pages, après avoir intégré l’essentiel de ce qu’il dénonce, j’aurais absolument adoré. Cette volonté de révolte, de tout faire péter sans regarder de plus près aux conséquences, en ne faisant que de légères concessions à un point de vue plus modéré au nom d’une main tendue plus symbolique qu’autre chose, ce grand soir, basiquement, j’y aurais cru, sans souci.
Le problème c’est qu’aujourd’hui, je sais que les choses ne sont pas aussi simples que veut bien le laisser entendre l’autrice, et je crois qu’au fonds elle le sait aussi ; c’est bien pour ça que je parlais de fantasme, plus tôt.
Le fait est que j’ai senti un changement de ton et d’approche assez net entre la première moitié du roman et la seconde, à partir du moment où intervient le premier gros twist de cette histoire, celui qu’honnêtement j’avais initialement anticipé comme le twist final. Ma théorie, c’est que M.L. Wang avait comme ambition d’exploser les attentes créées par la première moitié de son histoire et d’aller le plus loin possible à l’opposé des clichés anticipés. Ce qui dans une certaine mesure, fonctionne vraiment, mais au prix d’une certaine vision, d’un certain recul sur certains des éléments constitutifs de son histoire. De fait, ce qu’elle célèbre sans doute comme du pragmatisme à certains moments passe plutôt pour de la cruauté à mes yeux, de la même manière que je trouve que d’avoir fait de sa protagoniste une égotique forcenée jusqu’au-boutiste ne projette sans doute pas le reflet qu’elle aurait attendu sur elle ou son récit ; comme j’ai dit, je trouve que ce récit sent un peu trop la simple vengeance et pas assez la justice. Et c’est dommage, même si je comprends complètement d’où cette envie peut émerger, et que je dois bien reconnaître que je la partage un peu, à mon corps défendant.

Ça fait beaucoup, j’en conviens. Mais le fait est qu’il m’a fait cogiter, ce bouquin, et c’est sans l’ombre d’un doute à mettre à son crédit. Et pour tous les reproches que je peux formuler à son égard, je pense qu’ils ne sont qu’à moitié pertinents, parce qu’ils sont surplombés par le constat implacable que je n’aurais jamais été aussi critique si je n’avais pas lu d’autres romans proposant la même idée que lui auparavant, qui m’ont marqués comme peu d’autres. Sans trop m’avancer et prenant soin de ne pas paraître trop présomptueux, j’oserais dire que le plus gros reproche que je ferais à ce roman, c’est peut-être son immaturité ; sa propension à aller vite et fort, au nom d’une conviction un peu trop intense, un peu trop sûre d’elle, un peu trop enthousiaste, qui refuse de prendre le temps. Le potentiel est là, sans l’ombre d’un doute, et j’ai pu saluer quelques bonnes idées et formules bien senties, par ailleurs très bien traduites par l’excellent Emmanuel Chastellière, qui n’a rien à se reprocher en dehors d’une légère répétition autour du mot bouilloire, parce que je me sens taquin.
C’est vraiment le genre de roman pour lesquels j’en fais des caisses parce que je ne pense pas, au contraire de rares et terribles cas, que ce soit une erreur de l’aimer, contrairement à moi : il propose une vision personnelle et assumée d’un questionnement important, et met en lumière des choses absolument vitales à la compréhension du monde et de ses injustices. De fait, on peut ne pas être d’accord sur la méthode, mais c’est un excellent point de départ que de pouvoir s’accorder sur le diagnostic initial.
Donc voilà, je pense que ce que raconte M.L. Wang dans ce roman est extrêmement juste, pour l’essentiel, on a juste pas le même regard sur les solutions à apporter au problème qu’elle propose. C’est ok.
Pour ce qui est du côté littéraire, je pense plus sobrement, et plus justement que je ne l’ai jamais dit, je crois, que je ne suis simplement pas le public cible, à la fois pour des raisons de calibrage de l’ouvrage au départ et parce qu’il s’inscrit dans une séquence très malheureuse dans mon parcours littéraire. Pas pour moi, ça arrive.
Je suis quand même extrêmement satisfait d’avoir pu le croiser et d’avoir poussé mon choix jusqu’au bout. C’est chouette quand la chronique est à ce point plus compliquée que la lecture pour d’aussi bonnes raisons.
Mais pas trop souvent, quand même, idéalement.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

One comment on “Blood Over Bright Haven, M.L. Wang

  1. Avatar de tampopo24 tampopo24 dit :

    Merci à toi pour cette riche chronique argumentée où tu as le mérite, ô combien difficile, de détailler pourquoi ça ne l’a pas fait « pour toi ».
    Me reconnaissant pas mal dans ce qui a pu te déranger et hésitant sur ce titre en partie pour ces raisons, je pense que tu m’évites un achat qui m’aurait déçue, surtout que moi, je suis dans une phase vieille conne et je n’aurais pas eu ta patience et pertinence pour expliquer ma déception 😆

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