
Auf Die Zunge (feat. Schattenmann) – Eisbrecher (extrait de l’album Kaltfront°!)
Ol’ Man Mose – The Swinging Blue Jeans
J’ose espérer ne pas avoir à vous expliquer pourquoi je me suis empressé de demander un SP de l’ouvrage du jour quand J’Ai Lu m’a fait parvenir le programme de ces publications pour le début de l’année 2026 (merci encore et pour l’éternité). Si cela devait quand même être le cas, je ne vous répondrais qu’avec ma chronique de Je suis une légende, et je passerais ensuite au vif du sujet. Parce que voilà, Richard Matheson, et intégrale des nouvelles, il me semble que ça constitue une promesse de poids ; et je dis pas ça parce que le bouzin fait 1500 pages.
*Rires en néons rouges clignotants*
Mais puisque j’évoque le sujet, et pour être totalement transparent, le fait que cette intégrale soit précisément une intégrale fait qu’on est quand même sur un très gros morceau. Un morceau que je me sais être incapable de lire d’une seule traite sans en perdre des bouts sur le trajet, disséminés avec les restes de ma capacité d’attention volée par le grand méchant capitalisme : ma recension, quand elle vous parviendra en totalité, elle aura été préalablement segmentée. Ce qui, en convergence avec le malheureux et long délai qui a frappé le colis contenant mon ouvrage, expliquera que cette chronique vous parvient plus d’un mois après la publication initiale de son objet.
Mais pour compenser ce retard et l’injection de deux autres lectures au fil de ma découverte – si mon plan se déroule bien, ce qui n’est pas garanti – on va faire les choses bien. Donc quitte à segmenter, on va le faire à fonds. Je vais, à cet égard, suivre le découpage chronologique proposé par l’intégrale elle-même, et, en quelque sorte, vous livrer trois chroniques en une. Histoire de vous proposer un tour d’horizon aussi exhaustif que possible. Il me semble qu’un livre aussi définitif mérite une chronique définitive, elle aussi.
Et voilà, c’est parti.
1°/ 1950 – 1953 :
Contrevenant à mes habitudes de béotien, j’ai, en complément des nouvelles qui font l’objet de cette intégrale, également parcouru le paratexte joint à ces dernières, comprenant des petits mots de Ray Bradbury et Harlan Ellison, ainsi qu’un texte de Daniel Riche titré « itinéraires de l’angoisse », qui avait fait office de préface à une ancienne anthologie de Matheson ; il va sans dire que ces textes auront pour bonne part éclairé et teinté ma perception du travail de l’auteur dans les quelques 400 pages qui constituent cette première partie de sa carrière. Et c’est heureux ! Puisqu’au travers de leurs différents retours sur le travail de la légende Matheson (*wink wink*), j’ai pu appréhender ce qui a fait de cet auteur une telle étoile montante et un nom incontournable sur la scène littéraire dès son apparition. À noter d’ailleurs, que ces trois retours jouissent d’une immense qualité, celle de se concentrer uniquement sur les aspects thématiques et techniques du travail de Matheson, et ce sans jamais spoiler quoi que ce soit, sans partir du principe que leur lectorat connaît aussi bien qu’eux les textes contenus dans l’ouvrage à venir : c’est chouette, c’est comme ça que ce genre de para-texte devrait être tourné. Mention spéciale à l’article de Daniel Riche, qui nous livre basiquement une notice biographique de Richard Matheson, justifiant le découpage chronologique de l’intégrale et nous fournissant des éléments de clarté sur les motivations artistiques de l’auteur ; beaucoup des choix opérés dans ses nouvelles se comprennent d’autant mieux qu’on sait où et comment il a travaillé pendant une partie de sa carrière extra-littéraire.
Mais pour commencer ma recension à proprement parler, l’idéal est bien de commencer par le début, avec la première (première !) publication de Richard Matheson, le genre à faire pâlir de jalousie n’importe quel·le primo-auteurice par sa maîtrise insolente et son audace couronnée de succès : Né de l’homme et de la femme, déjà chroniqué par votre serviteur sous son autre très mauvais titre VF, libertés de traduction questionnables à l’appui, Journal d’un monstre. On retrouve dans cet excellent texte une des notions clés du travail de Matheson que soulève Daniel Riche, à savoir ce qu’il appelle le « retournement de perspective » : cette tendance lourde de l’auteur à nous donner à lire ce qui d’ordinaire serait indirectement mis en scène par le récit, l’objet même de l’intrigue.
C’est à mettre en lien, je pense, avec une autre tendance hyper intéressante des nouvelles de Matheson, son goût pour des protagonistes ordinaires, normaux, pour ne pas dire médiocres, sans doute encore en lien avec son goût pour la mise en scène de la solitude et de l’isolement. Et si on met ces tendances en perspective de la quantité de textes tournant autour d’anxiétés et angoisses en tout genre – comme la misophonie dans une armée de conspirateurs ou celles liées au métier d’écrivain dans trois ou quatre autres textes – toujours ou presque avec des point de vues extrêmement intériorisés, et ce en dépit de tous les cadrages et autres choix formels opérés par Matheson (un journal dans Escamotage ou un échange de petites annonces dans Un jour, une petite annonce), on arrive au final à un tableau général thématique extrêmement consistant et cohérent ; ce qui, pour un premier corpus de 28 textes publiés en trois ans, est quand même très impressionnant. Variété, foisonnance et qualité.
Le fait est que quand on prend un peu de recul sur sa carrière et qu’on prend en compte son autre travail de scénariste, on ne peut s’empêcher de le mettre en balance avec son travail de romancier/novelliste ; ce n’est sans doute pas un hasard d’ailleurs si j’ai autant de mal à ne pas caser partout la notion de « mise en scène » quand j’évoque son travail. On retrouve en effet dans ses textes une volonté d’efficacité et d’ambiance absolument implacable : Matheson n’est pas un styliste, mais un artisan redoutable. Des textes à l’os, et une méthode certes perceptible, mais non moins opérante ; comment ne pas identifier l’influence monstrueuse de son travail pour la cultissime série Twilight Zone dans ses nouvelles ?
En premier lieu, même si ça amène une légère tendance à diluer les introductions à coup de répétitions dans les premières et deuxièmes parties des textes, on doit saluer l’exceptionnel sens de l’atmosphère de Matheson – la dystopie poisseuse de Frère de la machine ou la fureur bouillonnante de l’extraordinaire Maison enragée – sa capacité assez unique à instaurer un malaise en creux des intrigues pourtant assez classiques qu’il nous présente. Comme peu d’autres, Richard Matheson cultive un don pour rendre vivantes les situations qu’il évoque, et c’est ce qui fait que même ses nouvelles les moins réussies dans cette période m’ont quand même accrochées jusqu’à leurs chutes, y compris les moins convaincantes.
J’aime à croire qu’à cet égard, Matheson a breveté une méthode d’écriture bien à lui, héritée sans doute de son travail épisodique sur Twilight Zone, que je baptiserais de « Double twist », et qui marche du feu de dieu (sauf dans Résidence de haut vol dont je n’ai pas aimé la chute, mais qui constitue quand même sans doute mon meilleur exemple de ladite méthode). Le premier twist est toujours générique, ou du moins atmosphérique ; à une situation initiale banale, Matheson adjoint une légère torsion du réel, avec des teintes plus ou moins Imaginaires, allant du fantastique à la SF. Ici, dans l’exemple susnommé, un jeune couple se dit que leur super nouveau logement est quand même vraiment pas très cher pour ce qu’il est, et que le gardien est vraiment bizarre. Ça peut être des petites touches ou plus brutalement un évènement perturbateur plus frontal, mais ça nourrit toujours suffisamment l’intrigue de départ pour créer une curiosité initiale, ce qui suffit systématiquement à vouloir savoir où on se dirige. Et puis une fois qu’on est installé dans ce réel tordu, qu’on s’est fait aux nouvelles règles, généralement, Matheson nous assène sa chute, son deuxième twist.
Comme je disais, ça ne marche pas toujours complètement, et la distance entre les deux twists joue parfois sur leurs efficacités respectives, mais même après avoir partiellement identifié le schéma narratif, honnêtement, je n’ai pas perdu le moindre plaisir de lecture, dès lors que le texte était bon.
Et c’est là que le bilan est le plus percutant pour moi. En dehors d’une gêne ponctuelle et résiduelle face à ce que j’aurais tendance à désormais appeler de la misogynie passive, c’est à dire des mauvais restes éducationnels d’un partiarcat bien installé, y compris chez les auteurs se voulant les plus progressistes ou anti-conservateurs – à l’instar de ce qu’exprime d’ailleurs Matheson dans son excellent et surprenant La boucle est bouclée – et de quelques rares textes que je qualifierais au pire de « meh » : le standard est spectaculairement élevé. Mêmes pour les nouvelles les moins réussies, il y a quand même un élément de tension, d’inventivité, d’angoisse, d’ambiance ; quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas s’ennuyer et pousser au bout avec un minimum de curiosité. La chute peut ne pas être au niveau ou décevoir un peu, mais je n’ai pour autant jamais regretté le voyage ; j’ai même été impressionné plus souvent qu’à mon tour. Le fait est que toutes ces histoires ou presque, elles feraient un bon court-métrage ou un bon épisode de Twilight Zone, ce qui n’est certainement pas un hasard.
Pour la postérité, top 5 de mes nouvelles favorites de cette période, constituant un bon corpus pour illustrer tout ce que je raconte :
Né de l’homme et de la femme / La maison enragée / La boucle est bouclée / Un jour, une petite annonce / Nef de mort.
Avec ces cinq textes seulement, je comprends d’autant mieux la conclusion du petit mot d’Harlan Ellison en clôture de cette première partie, parlant de Matheson : « L’évidence de son talent nous rend humbles. Et c’est pourquoi on l’aime, on le respecte et on le maudit. »
Et c’est que cinq textes.
2°/ 1953 – 1959 :
Pour les 30 textes qui suivent, publiés sur une période de 6 ans, ce qui nous met encore une fois sur un scandaleux rythme de 5 textes par an, honnêtement, pas grand chose de nouveau à signaler par rapport à la première période : le talent est toujours là, et la méthode est globalement la même. Elle s’est à la rigueur simplement affinée, affirmée. Mais les petits mots de Stephen King et de Robert Bloch ouvrant et clôturant cette section nous apportent tout de même un éclairage nouveau sur les forces singulières qui animent l’art littéraire de Richard Matheson.
Si on peut s’émerveiller du compliment formulé par King à son égard, rapportant son travail dans la littérature fantastique à celui de Bruce Springsteen dans le rock – excusez du peu – je pense que c’est surtout le résumé de son approche dans ledit travail qui mérite qu’on s’y attarde pleinement.
« Pas de quartiers, pas de prisonniers », nous dit il.
Et en effet, il faut reconnaître ça à Richard Matheson : il ne souffre d’aucune peur d’aller au bout de ses idées, que ce soit conceptuellement ou narrativement, et c’est sans doute une de ses plus grandes forces. Parce que dans l’optique du « double twist » que j’évoquais auparavant, le pire choix pour un auteur de fantastique et a fortiori d’horreur, ce serait de faire preuve de timidité, et au moment du coup de grâce, de retenir sa main. Or, si Matheson assume bien une chose, quand c’est nécessaire à la réussite de ses récits, c’est la cruauté. Cruauté des monstres (Une surprise de taille), cruauté du destin (L’indéracinable), cruauté du regard de ses protagonistes envers eux-mêmes (J’veux voir le Père Noël), cruauté de la surprise envers le lectorat (L’homme des jours de fête) : cruauté.
Cruauté parce que Richard Matheson a le don de jouer avec nos nerfs et le sait parfaitement ; en adaptant systématiquement son style, son cadre et ses dispositifs narratifs pour nous raconter précisément ce qu’il a besoin de nous raconter et rien de plus, il parvient toujours à construire la forme de malaise idéale à son récit. Et c’est d’autant plus fort qu’on sent dans cette deuxième partie de carrière un certain gain d’ampleur, de volume et d’ambition – notamment formelle – dans les textes qu’il nous propose, allié à un inattendu gain de patience. Très honnêtement, j’ai très régulièrement été surpris par l’impression qu’un récit traînait un petit poil, pour être systématiquement détrompé ; à l’instar d’un magicien, un récit de Matheson n’est jamais en retard ou en avance, il arrive précisément à l’heure due.
Et c’est à mettre en lien avec l’attitude littéraire louée par King plus tôt : quand on croit qu’une idée développée par une nouvelle est arrivée à son terme et que la conclusion ne saurait plus tarder, Matheson prend un malin plaisir à nous déterrer un aspect inattendu pour pousser encore plus loin l’angoisse et revigorer l’intrigue. Et on repart pour quelques pages, en nous délectant du frisson ainsi infligé, comme l’attestent la formidable Maison du crime ou l’abject Distributeur.
À ce stade, je pense qu’au delà de ses maîtrises indiscutables de la technique littéraire et de la mise en scène, il faut saluer chez Matheson une exigence inégalée de la précision, ce que Robert Bloch nomme « perspicacité » dans son petit mot ; sa capacité à remplir ses récits de détails tellement évocateurs qu’ils permettent de donner corps à tout ce qu’ils suggèrent et côtoient, et en particulier les angoisses de leurs personnages. De fait, beaucoup des textes de cette intégrale, pour le moment, pourraient être résumés à ces pensées intrusives qui parfois nous envahissent, sans rime ni raison, juste parce que notre esprit fonctionne aussi à coup de stress auto-infligé ; on pense au pire pour s’en prémunir. Mais Matheson est tellement doué pour incarner ces terreurs primitives, pour invoquer des scènes prêtant chair à ces angoisses, qu’elles en deviennent convaincantes, précisément parce qu’elles sont tirées du réel auquel on refuse régulièrement de penser ; j’en veux pour preuve l’une des nouvelles les plus terribles du recueil, L’examen, résonnant particulièrement avec les élans eugénistes auxquels nous devons collectivement faire face.
Mais résumer Richard Matheson à son talent pour la peur, l’angoisse et le glauque, sans être injuste, tant ce dernier est percutant, ce serait quand même un brin réducteur. Parce que dans cette deuxième partie, l’auteur déploie également un goût aussi surprenant que délicieux pour l’humour ; à vrai dire, à l’échelle de cette intégrale, rigoler un bon coup le temps de quelques pages avec Un mariage, Funérailles ou Miss Poussière d’Étoiles, ça fait du bien. Ça permet de se délester un peu avant d’attaquer des morceaux un peu plus âpres ; et je ne serais personnellement pas surpris que Matheson lui même les ait écrits aussi pour se purger un peu la tête des horreurs qu’il écrivait par ailleurs.
Parce que je fais un petite détour par ses textes rigolos, mais de fait, si je m’ébaubis à juste titre sur l’excellence de l’écriture de l’auteur, il faut quand même signaler que certains de ses textes sont absolument horribles, laissant la place à des pulsions et des situations tout à fait abjectes, heureusement mises en scène de manière à ne pas laisser une seule seconde au doute quant au positionnement de Matheson lui-même à leur sujet.
C’est un autre gros point d’appréciation pour moi : sans aller jusqu’à qualifier l’écriture de Matheson d’humaniste – je le soupçonne d’avoir été un brin misanthrope – je trouve quand même qu’elle jouit de réelles qualités humaines, ne serait-ce que dans sa capacité à identifier et convoquer des traits extrêmement organiques de ses sujets. Que ce soit dans les pires ou les meilleurs aspects des humains qu’il dépeint, Matheson vise juste et avec honnêteté : ça sonne toujours vrai.
Sans transition, dans un registre plus négatif : je ne suis pas sûr d’avoir compris la nouvelle Cycle de survie, mais c’est pas grave, ça fait qu’un texte sur environ cinquante, et petit problème éditorial dans le sommaire de fin d’ouvrage ; il manque deux textes en fin de la deuxième section, ainsi que le petit mot de Robert Bloch. C’est un détail mesquin, certes, mais c’est quand même ballot.
Ceci étant dit, encore un petit top 5 de mes nouvelles favorites de cette section, ça ne mange pas de pain :
Je conseille donc très fortement La maison du crime, Descendre, L’examen, Le haut et gentil lieu et L’Indéracinable, avec une mention bonus pour Le distributeur, juste parce que vraiment, eurgh.
3°/ 1959 – 2003 :
On commence cette dernière section par un magnifique texte signé de la main de Richard Christian Matheson, le fils de l’écrivain, écrivain lui-même, qui fonctionne plus comme un hommage à son père qu’une tentative d’exégèse ou d’analyse de son travail. Ce que j’en retire, c’est la simple mais frappante idée que Matheson, aussi talentueux et travailleur qu’il ait pu être au fil de sa carrière, n’a jamais sacrifié sa famille à quoi que ce soit, et qu’il s’efforçait d’abord et avant tout de pourvoir à ses besoins ; ceci explique sans doute pour une bonne partie la période bien plus longue couverte par cette dernière partie et sa relative baisse de densité. 45 textes en 44 ans, ce n’est plus le même rythme que par le passé. Mais si on considère comme son fils semble l’aimer et à quel point Richard Matheson a été présent pour lui, je pense que c’est super chouette. C’est sympa de lire à propos d’un auteur qui ne semble pas avoir une vie torturée en dehors de la pratique de son art. Surtout quand l’art en question consiste à écrire des textes aux chevilles thématiques et narratives absolument horribles, s’appuyant sur un bon paquet d’angoisses existentielles et de frayeurs viscérales.
De fait, plus que jamais, en arrivant à la conclusion de cette intégrale, je suis convaincu que le carburant premier des nouvelles de Matheson était son expérience personnelle, alliée à son besoin de les exprimer pour mieux les expurger. En lisant attentivement son travail, je suis persuadé qu’on peut aisément relier chaque nouvelle à une anecdote ou un moment donné de sa vie où une anxiété particulière l’a attaqué, et qu’il a ensuite sublimée pour en faire un récit. C’est sans doute ce qui rend cet auteur si efficace, d’ailleurs, à mes yeux, cette tendance à resserrer chaque texte autour d’une idée centrale bien précise, c’est même pour moi le secret ultime de son talent. Parce que sachant très bien quel est le cœur de cible à atteindre à chaque fois, ses récits sont motivés et cadrés avec précision sans jamais tourner autour du pot ou effectuer le moindre détour au détriment de l’objectif.
À cet égard, il faut saluer aussi la capacité magistrale de Matheson à gérer son rythme dans le dévoilement des informations propres à chaque nouvelle, afin de maximiser l’effet de surprise de ses « doubles twists » ; ça passe notamment par une multiplication des cadrages et des formes, allant de la chanson (La machine de jazz) à l’article de journal (le dyptique L’Horreur Rampante/les républicains exigent une enquête poussée), jusqu’à la retranscription d’une émission télé (Voyons si vous vous souvenez de lui) ou encore celle d’un appel téléphonique comme dans Coup de fil de l’autre côté de la rue. L’idée, c’est de systématiquement trouver la forme idéale pour ménager le choc et l’inattendu tout en conservant une familiarité et un rythme suffisant pour accrocher l’attention initiale du lectorat ; et c’est assez brillant, dans l’ensemble, il faut bien le dire.
Le fait est que si je reprocherais peut-être une légère inconséquence politique à l’écriture de Matheson, manquant peut-être d’approches systémiques et/ou critiques dans sa façon d’aborder certaines problématiques, comme le rapport homme-femme, par exemple, je suis aussi bien obligé de lui reconnaître une ultra personnalisation des enjeux à chaque fois qu’il le fait. S’il ne se prête à l’exercice de de la philosophie politique qu’à de rares occasions, c’est parce qu’il s’attache clairement – pour la majorité des textes – à ne décrire que des cas isolés, dénués de toute signification symbolique, ancrés dans des réalités alternatives totalement individuelles. Et à cet égard, je dois lui reconnaître une capacité assez phénoménale à écrire les salopards, souvent d’un point de vue interne, d’ailleurs, mais avec une transparence suffisante pour qu’on comprenne bien que ce ne sont rien d’autres que des vecteurs à son écriture de l’angoisse et de l’abjection. Matheson aime trop hypertrophier les angoisses et les pensées intrusives pour que je le crois jamais voyeuriste vis-à-vis de ses propres productions : il écrit ce qui fonctionne, quitte à convoquer le karma comme puissance supérieure au moment de ses chutes, les rendant d’autant plus satisfaisantes qu’elles sont redoutablement efficaces, elles aussi.
C’est l’avantage de faire preuve d’autant de talent et de transparence dans la démarche : au moment de lire Au lecteur, texte signé de l’auteur lui-même à la fin de cette dernière section et dans lequel il se livre très sincèrement à une auto-exegèse de son travail, je n’ai pas été surpris par ses aveux, puisqu’ils rejoignent globalement toute mon analyse. Et ça fait plaisir. Doublement, même, puisqu’il verbalise lui-même à la perfection sa démarche au travers du simple mot de paranoïa, résumant effectivement à la perfection le dénominateur commun de tout son travail de novelliste. Après tout, c’est lui l’écrivain de légende, c’est logique qu’il trouve le terme parfait pour parler de lui-même. J’apprécie d’autant plus ce dernier mot qu’il appuie encore un peu plus l’image de travailleur honnête et simple que me semble renvoyer Matheson, effectuant partiellement son auto critique autour du sujet de son traitement du mariage, qui souffre beaucoup dans la première partie de sa carrière, à cause de son manque de maturité.
Alors oui, j’ai le sentiment que cette troisième et dernière partie est un peu plus faiblarde, parce que moins dense et moins motivée ; Matheson le dit lui-même, durant cette période il a moins envie d’écrire, et des nouvelles en particulier, parce qu’il a en partie perdu les angoisses qui constituaient son carburant. Si l’auteur, de son propre aveu, écrivait surtout à propos de « l’individu isolé tentant de survivre dans un monde hostile », il est quelque part cohérent qu’il ait moins d’inspiration dans laquelle puiser une fois comblé par sa vie de famille.
Mais si une plus grosse partie des nouvelles de ce dernier tiers rentrent plus dans la case qualitative « ok », les nouvelles qui surnagent ne le font certainement pas à moitié, et sont parmi les toutes meilleures de la carrière de Matheson à mes yeux.
Mentions spéciales inévitables à des classiques comme le parfait Cauchemar à six mille mètres ou l’inspirant Duel, évidemment, mais aussi les exceptionnels Le langage des mains, Sans paroles, Deus Ex Machina, La fille de mes rêves, La machine à jazz, Du vent, sale mouche ! ou Toujours devant ta voix. Un top exhaustif était ici impossible, d’autant plus en considérant le très chouette Ombres et silhouettes qui, je crois, a dû inspirer Charles-Henri Gumuc pour ses Ectoplasmies.
Ce qui nous amène à la toute dernière partie de cette intégrale. Je passerais sur le texte de Robert Louit titré Seul de son espèce, non pas parce qu’il n’est pas bon ou intéressant – il l’est et plus encore – mais uniquement parce qu’il dit exactement tout ce que j’ai dit auparavant dans cette chronique ou celle de L’homme qui rétrécit, en mieux, et que je suis un sale jaloux à l’ego fragile. Bien placé, en conclusion, ce texte. Très bon bilan. La formule « La certitude du cauchemar » me semble particulièrement pertinente, et marquante.
Et en presque conclusion de l’ouvrage, quatre nouvelles inédites. Et encore un témoin du talent de Matheson, puisque trois d’entre elles appartiennent au genre du western et qu’elles sont super, tout en conservant les marqueurs thématiques de l’auteur. Mention spéciale au titre Le gamin dans les rochers, qui fait montre d’un des rares positionnements clairs de Matheson sur un sujet politico-social, avec une clarté bienvenue, en plus d’être un super récit d’action.
Et enfin, en toute fin d’ouvrage, une super initiative éditoriale : une bibliographie exhaustive, avec pour chaque texte, les ouvrages de parution originels, titres en VO, et même quelques anecdotes pour certains d’entre eux. L’occasion pour moi de remercier chaleureusement les différent·e·s traducteurices cités pour chaque texte, de Jacques Chambon à Alain Dorémieux en passant par Hélène Collon pour la grande majorité de l’ouvrage, qui ont fourni un travail exceptionnel. Et merci aussi à Emmanuel Chastellière et Pierre-Paul Durastanti pour les traductions des nouvelles inédites : vous êtes bath.
C’était important pour moi. Beaucoup de ces textes ne jouiraient sans doute pas du même effet d’efficacité et de précision sans une traduction adéquate, et il fallait au moins autant de talents réunis pour retranscrire les efforts stylistiques et formels de Richard Matheson à l’échelle de toute une carrière de novelliste.
Et quelle carrière, vous l’aurez deviné. Je pense que cette intégrale est un indispensable pour quiconque aime la littérature de genre au sens large, et la littérature de forme courte au delà de toute question de préférence thématique ou générique. Dans le long et foisonnant parcours de Richard Matheson, il y a de tout pour tout le monde. C’était un auteur absolument brillant à l’efficacité et à la concision absolument redoutables.
Sincèrement un des meilleurs novellistes que j’ai pu lire, aux côtés d’un Theodore Sturgeon ou d’une Mélanie Fazi, sans l’ombre d’un doute. Beaucoup des textes présents dans cette intégrale vont me suivre toute ma vie, pour le sentiment d’admiration purement littéraire qu’ils ont pu m’inspirer comme pour les hoquets de choc et de surprise qu’ils ont pu provoquer aux moments de leurs chutes respectives. Sur près d’une centaine de textes, je pense qu’il n’y en a pas un seul à jeter sur le principe ou par la faute d’une trop mauvaise finition : le standard est juste si élevé que ça. Si tout n’est évidemment pas parfait, il y a toujours quelque chose d’intéressant, du concept de départ à l’audace formelle choisie en passant par l’exécution de l’atmosphère ou l’organicité des personnages.
Richard Matheson était juste si bon que ça. Et c’est une joie sans borne de me dire que je pourrais le relire, comme ça, de temps en temps, un texte à la fois. Histoire de m’en rappeller.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
