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Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer

Democracy Lesson – Coldseed (extrait de l’album Completion Makes the Tragedy)

Depuis que j’ai entendu parler du bouquin du jour par la bouche d’une personne bossant pour La Volte en faisant une belle et efficace promotion – que je salue ici – son concept me hante. Alors quand, à l’annonce de la sortie prochaine d’un nouveau roman de Michael Roch, j’ai demandé un SP de ce dernier, j’en ai profité pour en demander un autre au passage, histoire de gratter cette démangeaison qui m’embête depuis près d’un an. Que La Volte soit encore une fois remerciée pour sa confiance et sa promptitude envers moi, je suis aussi honoré qu’enthousiaste.
Mais c’est quoi ce bouquin qui me turlupinait le cortex alors que je ne l’avais même pas lu, me demandez vous, fort à propos ?
Très bonne question, d’autant plus pertinente que j’ai la réponse, sous la forme de la chronique qui va suivre.
C’est bien fichu, quand même, des fois, hein.

Kalpa Impérial, c’est un fix-up à la proposition assez audacieuse, sur le fond et la forme, puisqu’il nous propose, au travers des différentes nouvelles qui le composent, de nous raconter un Empire. Et pas n’importe quel Empire, puisque c’est, basiquement, un Empire éternel et infini. Rien que ça. Chaque nouvelle nous propose une petite histoire d’un volume variable, nous racontant un pan de la grande Histoire, au travers des destins de personnages liés au destin de l’Empire, ces personnages pouvant aller d’un Empereur à un noble quelconque, en passant par un marchand de curiosités ou un médecin en passant par une ville toute entière ou à une jeune fille issue du ruisseau et son parcours pour devenir Impératrice à son tour. L’idée d’Angélica Gorodischer, il m’a assez vite semblé, ce n’était pas temps de raconter un Empire que l’idée de l’Empire, de décortiquer le concept lui-même, sans trop s’attacher à un destin unique, en attaquant la question sous autant d’angles que possible.
Et formellement, ça passe par un pari que je trouve très audacieux, et qui personnellement me semble réussi, celui de ne nous donner aucun repère chronologique ou géographique solide. Pas de carte, pas de frise, pas de temporalité générale à déduire ou simplement à intégrer ; que des noms et des dynasties, sans aucun lien direct ou évident les unes avec les autres dans chaque texte. Si on ajoute à ça l’approche stylistique empruntant au conte autant qu’à la fantasy plus classique, avec ses intrigues de cour et logiques très hiérarchisées, mais tout de même matinée d’un côté très oralisé, pragmatique et volontiers sardonique dans la narration, on arrive à un cocktail unique et assez efficace pour ne pas regarder l’ensemble autrement que comme une sorte de tentative de déconstruction de l’idée même de l’impérialisme ; avec en annexe son meta-traitement par la littérature.

Tout ça je l’ai compris très vite, et si j’avais dû ne lire que les premières histoires constitutives de ce fix-up, nul doute que j’en aurais livré un bilan enthousiaste et essentiellement positif. Le souci, vous l’aurez compris, c’est que cet enthousiasme, sans se retrouvé annihilé par ma tendance au pinaillage à l’issue de de ma lecture, s’est quand même retrouvé pas mal tempéré. D’abord la faute à un rythme d’écriture assez indigeste de la part de l’autrice, avec beaucoup de très gros blocs de texte, pas beaucoup de respiration, et un style, il faut bien le dire, quand même assez verbeux. Beaucoup d’énumérations, de digressions, de phrases longues, dans une litanie qui amène parfois à se demander où une séquence commence et où elle se termine ; je confesse avoir dû ponctuellement revenir en arrière histoire de m’assurer d’avoir compris une transition que j’avais sans doute laissé échapper à cause de la tentation de lire certains passages en diagonale histoire d’en venir au fait. C’est dommage. Ça fait certes sens, dans un récit où l’idée est un peu de tout entremêler et de tisser les histoires de diverses importances ensemble, mais ça reste compliqué à aborder quand c’est fait de cette manière.

Mais le style, comme souvent, est assez secondaire dans ma frustration. Mon plus gros souci, finalement, c’est plutôt que je trouve qu’Angélica Gorodischer ne va pas assez loin dans sa démarche. D’une histoire sur l’autre, en dépit de ses régulières et réjouissantes fulgurances sur des sujets de philosophie politique et de critique du modèle impérial – et donc impérialiste – elle en revient quand même toujours à des individualités, à des modèles d’histoires éculés, ceux-là même qui participent depuis une éternité à la pérennité du modèle même qu’elle tente de battre en brèche, et souvent avec succès. Il y a une ironie qui ne m’échappe absolument pas quand la clé de voute de tous les récits du fix-up se révèle finalement être l’Empereur ou l’Impératrice du moment que le conteur de l’autrice choisit de nous narrer. C’est dommage de prétendre déconstruire le modèle impérial pour finalement ne le résumer qu’à la volonté de cielle qui est à sa tête, n’en déviant réellement que pour explorer assez superficiellement les mécaniques potentielles pouvant amener à changer ladite tête, fut-ce une révolution, un complot ou un bête accident cosmique. Et c’est d’autant plus dommage quand on sent dans chaque histoire les frémissements d’idées différentes, de possibilités, de variations autour de ces modèles classiques, incarnées par des personnages et des situations vraiment chouettes, seulement limitées à des incarnations assez archétypales et confortables.

Et là, j’hésite au moment de dresser un bilan définitif de mon avis sur cet ensemble de textes. D’un côté, je dois saluer un forme de cohérence entre le fonds et la forme, en dépit de ma relative déception : les aspects répétitifs et étouffants des récits tissés ensemble par Angélica Gorodischer font assez intelligemment corps avec les aspects de l’impérialisme qu’elle prend assez clairement pour cible. Comme elle le dit elle-même dans la nouvelle qui clôt le texte : « L’Empire a toujours existé. Il existe, il a existé, il existera, c’est ce qu’on nous enseigne à l’école avant même que nous n’apprenions à lire. » C’est assez clair, c’est absolument net. Et j’aime bien l’idée, même si je ne souscris pas complètement au résultat ; ce n’est pas parce qu’une histoire est bonne et qu’elle dit des choses importantes qu’elle ne doit pas sacrifier à un minimum de confort pour cielles qui la lisent.
De l’autre côté, le fait est que pour tout ce que Kalpa Impérial a d’iconoclaste, je trouve qu’il reste quand même globalement dans les clous d’une fantasy hétéronormée et patriarcale, sans trop oser donner de réels coups de pieds dans la fourmilière. Son audace est avant tout formelle ; il tombe dans l’écueil de ce qui me chagrine de plus en plus ces dernières années dans beaucoup de récits que je lis, celui de simplement constater les errements d’un système, sans rien proposer en termes d’options de sortie ou d’alternatives. Ici, pour ce que les constats autour de la perpétuité de l’Empire, de sa vacuité, de sa vanité, sont justes, on ne sort jamais des dynasties et de leurs excès. Et oui, certes, l’Empire est éternel, et même quand on en sort, on y reste. Mais je trouve cette réflexion absolument déprimante et dénuée du moindre élan d’espoir, ce dont, il faut bien le dire, on a désespérément besoin en ce moment.

Du coup je sais pas. C’est bien, c’est maîtrisé, c’est relativement original, au moins stylistiquement et structurellement – grand bravo à la traduction depuis l’argentin de Mathias de Breyne, d’ailleurs – mais ça tourne peut-être un peu en rond autour de son concept sans vraiment réussir à décoller à mes yeux. Mais c’est un de ces cas où je suis juste déçu face au manque de réalisation d’un potentiel que je devine autrement plus grand, pas d’un échec complet ou d’un ratage honteux ; j’aurais sans doute apprécié un peu plus de radicalité dans la proposition.
Ou alors c’est juste que je suis un éternel insatisfait et que l’ombre de La Route de la Conquête, qui se propose de faire un peu la même chose mais pas vraiment, signé d’un de mes auteurs favoris, est trop définitive et lourde dans mon parcours pour que j’arrive à réellement faire la part des choses de façon objective. C’est une vraie possibilité.
Mais Kalpa Impérial reste une découverte extrêmement intéressante, du simple fait que c’est une réelle proposition littéraire et une singularité indéniable dans le paysage : c’est pas rien du tout. Merci La Volte de faire exister des textes pareils. Sincèrement.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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