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Fiction n°172 – Mars 1968

J’avais un roman à relire, donc un Fiction pendant les pauses et pour m’en remettre. (Le roman était très chouette, il y est pour rien c’est juste que c’est fatiguant, quand même, comme travail, intellectuellement parlant.)
Sans plus d’introduction.

Mourir pour être utile, Clark Dalton
On commence fort ! Récit dystopique relativement classique sur le fonds, certes, puisqu’on se base sur les concepts éculés de la surpopulation et du devoir envers un État aussi tout-puissant qu’il est nébuleux. La petite torsion narrative qui fait le boulot, c’est une ambiance entre absurde et symbolisme matérialiste, où l’acceptation de l’injustice et de la profonde cruauté arbitraire du système est érigée en devoir patriotique régissant tous les aspects de la vie de notre protagoniste. Et au final, on a un texte très efficace, aussi indirectement clairvoyant qu’il est audacieux dans le jusqu’au-boutisme de l’exploitation de ses thèmes. Métaphoriquement parlant, on arrive à une sorte d’ouroboros de causalité, un cercle vicieux dont on devine l’origine et la finalité sans réussir à vraiment identifier le véritable point de départ ou l’objectif initial ; tout ce qu’on arrive à y appréhender, c’est l’horreur d’un monde qui s’est perdu en chemin et qui ne sait plus ce dont il est constitué ni s’il pourra un jour revenir sur le droit chemin.
Ça résonne fort, et ça semble bien plus contemporain et lucide que ça ne l’est sans doute dans le contexte de sa prime rédaction.

Papillons-espions, Charles L. Harness
Et on enchaîne très proprement, je trouve. Ici, on est plus dans un registre humoristique et purement science-fictif, où les personnages comme l’intrigue sont secondaires, mais il faut bien reconnaître que c’est court et bien rythmé, donc ça passe tout seul. Des espions russes discutent de leur méthode d’écoute et d’observation à base de papillons de nuit qui volètent autour d’espions américains, lesquels discutent de leurs méthodes de contre-espionnage. C’est très créatif, assez rigolo, ça fonctionne très bien, et la chute est au poil.
Que demande le peuple.

La venue de Joseph Litaka, Joseph Raivan
Beaucoup plus compliqué, celui-là. En somme, c’est un rapide cours d’histoire du futur auquel on a droit, nous racontant la terrible guerre mondiale de 1988, opposant basiquement le monde occidental au reste de la planète, au prétexte d’une révolte contre l’impérialisme et l’historique colonial de l’homme blanc (sic), jusqu’à l’avènement du monde d’après, une fois les conséquences menées à leurs termes.
Y a comme qui dirait à boire et à manger. L’impulsion initiale est séduisante, pour ce qu’elle a de radical dans la présentation ; une narration dépassionnée, presque clinique, nous exposant les éléments de départ de toute cette histoire avec beaucoup de recul, ne se laissant guère aller qu’à un peu de foreshadowing sous forme d’ironie dramatique. Au moins, ça annonce la couleur : on est pas là pour des personnages et des dynamiques interpersonnelles complexes, pas plus que pour l’exploration de thèmes ou de dilemmes moraux. Il s’agit juste d’exposer un pan d’histoire potentielle. Soit.
À cet égard, on ne peut pas nier à Joseph Raivan une certaine imagination, ainsi qu’une certaine clairvoyance sur les prémisses qu’il prête à sa guerre ; d’autant plus en considérant qu’il y intègre assez frontalement l’idée de la responsabilité historique du colonialisme et des crimes qui vont avec dans l’état déplorable du monde qui provoque cette guerre : pour 1968, je ne trouve pas ça anodin.
Le problème, c’est que du reste, tout de même, ça reste un peu pauvre, en terme de proposition, dans l’ensemble. De constats intéressants, je trouve que l’auteur ne fait au final pas grand chose, enterrant son récit sous une succession d’épisodes aux implications bassement logistiques : il se passe des choses, mais elles ne signifient pas grand chose. « Ici, les chinois attaquent, puis ici les australiens font ça et enfin les américains font ça », en substance ; aucune réelle exploration des motivations et des conséquences des décisions politiques ou militaires exposées, en dehors de quelques exceptions qui provoquent plus de frustration que de compréhension, faute d’une réelle continuité thématique et narrative à suivre.
Le problème de cette nouvelle est sans doute qu’elle fait la grosse erreur de présenter les choses de façon binaire : il y a l’occident et ses ennemis, réunis sous la simple bannière du souhait de la mort de l’homme blanc(sic). Alors certes, on devine des motivations supplémentaires, çà et là, mais c’est l’envie de revanche qui semble prédominer sur celle de justice, alors ça donne un sale goût à l’ensemble ; ce qui n’est pas incohérent pour une guerre totale qui redéfinit entièrement l’existence de la Terre et de ses habitants, j’en conviens. Mais je ne suis quand même pas convaincu qu’avec le traitement choisi par son auteur, ça vaille totalement le coup, et que ça fasse une si bonne histoire que ça à lire ; surtout en considérant le virage mystique final opéré par l’auteur.
Disons qu’il y a du potentiel, et je comprends une part de l’enthousiasme de la rédaction, mais je trouve la réalisation trop inconstante et étrangement cadrée pour m’estimer satisfait. Dommage.

La femme de la Terre, R. Bretnor
Hm. Cette idée d’un alien humain venu de sa planète lointaine pour explorer notre monde si similaire mais finalement si éloigné d’une autre à cause d’un détail majeur n’est certainement pas dénuée d’intérêt, d’autant moins que l’angle d’attaque est assez sensitif et jouit d’une certaine tendresse. Mais je crois qu’il y a quand même une certaine incompatibilité d’humeurs, la faute à un anthropocentrisme que je ne goûte décidemment pas, et surtout encore une certaine tendance au mysticisme comme faux-fuyant à un propos qui aurait sans doute mérité d’être traité bien plus en profondeur. C’est pas mauvais, pas offensant, juste insuffisant, je crois.

La scie et le menuisier, J.T. McIntosh
Et encore une fois, le mot qui s’impose est : dommage. Cette histoire de meurtre en chambre close commis par un robot censément incapable de commettre un tel acte, et dont l’enquête subséquente est confiée à un expert en robotique, elle avait tous les ingrédients de base pour fonctionner. Le problème d’exécution se pose en deux termes, à mes yeux : le premier, c’est un choix de cadrage pas assez assumé, qui tente des pirouettes stylistiques assez mal amenées, créant plus de confusion qu’autre chose. Sans doute l’auteur avait-il peur de trop retomber dans une recette de whodunnit trop attendue, lui faisant essayer une variation malheureusement trop timide pour être efficace. La seconde, c’est le corollaire du premier, et c’est une cruelle absence de dépaysement. En dehors des timides éléments de robotique intégrées à l’intrigue, on n’a pas franchement l’impression qu’on est dans l’espace ou une station spatiale autonome ; les personnages sont archétypaux et monolithiques au possible, et on passe le temps de la narration à ne nous raconter que ce qui a un rapport direct avec l’affaire. Ça ne vit pas et ça manque cruellement de souffle, pour ne pas dire de personnalité, sans parler de l’essentialisme vieille école qui fait particulièrement souffrir les personnages féminins.
Alors après, j’avoue que pour l’époque, la chute devait être assez originale et surprenante ; avec 50 piges de décalage, j’avoue que bon… Hein, voilà. C’est pas que j’ai deviné au bout de quatre pages, mais j’ai deviné au bout de cinq. Au moins le titre est chouette.

Le pays où le soleil ne se lève plus, David Redd
Y a vraiment des formes d’expression qui me sont pénibles, et je n’arrive jamais à en faire abstraction : la narration du conte est indubitablement en tête de liste. C’est d’autant plus rageant ici qu’elle a du sens, puisqu’on parle d’une invasion d’un monde de fantasy merveilleuse par une science fiction humaine, et qu’elle nous est racontée du point de vue des créatures qui en sont les victimes directes. Mais pour autant, entre le style naïf et étrangement formaliste, où les personnages sont réduits à leurs espèces respectives, leurs dialogues écrits d’une façon bizarrement procédurière et surtout le choix d’une humanité prédatrice réduite au portrait d’un seul homme symbole de tous ses torts : ça ne passe pas. Je comprends l’idée, la démarche ne me semble pas dénuée d’intérêt ou même d’élan, mais je ne peux pas m’empêcher de trouver ça bien trop binaire, trop simpliste. J’imagine qu’il y avait une volonté de dépaysement, d’éloignement des canons humains « classiques », que ce soit en terme de personnalités et d’expression, mais ironiquement, c’est sans doute ce qui confère à l’ensemble un effet éthéré et impersonnel, et donc froid, à la limite de l’antipathique.
Pour toutes ces raisons, c’était assez désagréable. D’autant plus que c’était très lent et terriblement convenu. Bleh.

Un sang nouveau, Joe L. Hensley
C’pas mauvais. Mais disons qu’avec le recul des années, le coup de l’enfermé dans un hôpital psychiatrique qui tient un journal où il nous expose ses théories jusqu’à la chute impliquant tout à la fois qu’il a raison et qu’il est complètement fou, c’est pas assez neuf, surtout dans ce mode d’expression là, pour que je puisse m’estimer réellement satisfait ; faute d’effet de surprise. Ça passe, quoi.

Et fin de la section fiction de ce Fiction, place à la section non-fiction de ce Fiction.
Revue des livres en ouverture :
Gérard Klein nous parle des Nouvelles histoires d’outre-monde, anthologie de littérature fantastique réunie et traduite par Jacques Papy : on peut se permettre de faire meta-court. Des auteurs connus, d’autres moins ou pas encore – c’est rigolo de voir cité Robert E. Howard comme un oublié de la pop-culture – de la variété dans les thèmes en même temps qu’une certaine cohérence d’ensemble, ç’a l’air chouette.
Derrière, c’est Jacques Goimard qui nous parle de L’empire de l’atome et du Sorcier de Lin signés d’A.E. Van Vogt.
Et première chose à noter : c’est rigolo comme l’opinion sur Van Vogt a bougé, en 50 ans. Ici, le chroniqueur nous en parle comme le numéro 1 de la SF, multi-traduit, multi-primé, dont on attend chaque nouvelle publication ou sortie internationale, dont les deux romans chroniqués sont le couronnement, etc. Depuis que j’ai les deux pieds fermement ancrés dans le fandom de l’Imaginaire, je n’ai basiquement lu et entendu que du mal à propos de Van Vogt, et certainement pas timidement. Comme quoi les choses changent. Sans doute pour le mieux, même si c’est trop lentement, à en juger par la teneur des reproches que j’ai pu lire à propos de cet auteur.
Mais bref ; les romans en question. Quand le premier élément notable que Goimard évoque est le niveau d’inspiration historique que Van Vogt mobilise dans la construction de ses personnages dans le premier roman, à grand coups de parallèles entre eux et des personnages réels, j’avoue que ça ne donne déjà pas des masses envie. Si c’est pour décalquer des dynamiques connues et documentées, alors autant romancer l’histoire, plutôt que de la projeter dans de la SF, à mes yeux, ce serait plus honnête. Mais c’est sans doute un grief personnel ; je peux comprendre l’envie et le besoin d’ancrer ses histoires imaginaires dans un paradigme physique concret et sérieux, j’ai juste beaucoup plus de mal avec l’idée de faire des recherches sur des choses existantes pour les intégrer dans ce qui devrait être pure invention. C’est mon côté puriste, j’imagine. À lire Goimard, on pourrait trouver des éléments de space-fantasy dans cette production de Van Vogt, ce qui me parle peut-être vaguement plus. Mais bon, ça reste Van Vogt, et mes expériences en nouvelle m’ont vacciné : la vie c’est des choix. Cet auteur est trop bas dans ma liste de priorités pour que je prenne la peine de lui redonner une chance aussi mince. Passons donc à Honorius, Pape, de Robert Escarpit, toujours chroniqué par Jacques Goimard.
Là encore, une chronique à couper en deux. La première moitié, c’est le chroniqueur qui, comme souvent dans les colonnes de Fiction, dégoise sur le manque de respect dont souffre la SF de la part des auteurs venus de la blanche, bla bla bla. 50, toujours les mêmes complexes mal placés qui n’en finissent pas de s’exprimer, ça me fascine et ça m’angoisse toujours autant. Bref, le roman : un post-apo régionaliste aux tendances humoristiques, où l’Aquitaine a survécu au déluge atomique mais demeure isolée par la montée des eaux, écrit par un fervent chrétien pas toujours aligné avec les valeurs de son Eglise. J’avoue, ça me gratouille positivement. Je doute de tomber un jour sur une copie, mais sait-on jamais.

*Transition*

Chronique croisée, avec les comptes-rendus de Pierre Strinati d’un côté et de Michel Demuth et Alain Dorémieux de l’autre, à propos de l’exposition Science-Fiction du musée des Art Décoratifs.
Et c’est toujours la même chose ; tout en admettant leur posture de « spécialistes » plus ou moins aigris par leur connaissance trop poussée d’un domaine exposé à l’attention d’amateurs bien moins renseignés, les critiques ici présents commettent la même sempiternelle erreur de se poser en gardiens du temple. Et vas-y qu’on regrette une exposition qui ne montre pas à quel point la vraie SF est sérieuse et mature et ne se résume pas seulement à ses aspects les plus populaires, qu’on trouve que le fourre-tout conceptuel mis en place par un béotien n’est pas un juste reflet de la foisonnance intellectuelle et parascientifique d’un phénomène en pleine expansion qui mériterait tellement mieux.
C’est fatiguant de voir ces gens cultivés et intelligents toujours oublier qu’eux aussi ont été des profanes dans leur domaine de prédilection, refuser avec autant d’acharnement de laisser à d’autres la simple possibilité de faire le même chemin qu’eux. Non, il faudrait aller tout de suite aux plus hauts niveaux de sophistication et de complexité de cet Art à part et si spécial qu’est la SF, avec toute sa cohorte de merveilles.
Bah non. Dieu sait que j’adore la SF, et sans doute avec une intensité égale ou peu s’en faut avec celle de ces messieurs, mais je crois vraiment qu’il faut collectivement, dans ce domaine, qu’on arrête de se croire si singulier, tout droit sortis de la cuisse d’un quelconque mecha-Jupiter. La SF est un genre à part au même titre que tous les autres, et il faut accueillir les gens que ça intéresse, en les laissant aller à leur rythme jusqu’au niveau de profondeur conceptuelle et technique qui leur conviendra, sans hiérarchie ni mépris. La SF « pour enfants » vaut celle « pour adultes », elle ne s’adresse juste pas au même public. Et si le public de la première est plus important que celle de la seconde, eh bah qu’il en soit ainsi. Mince.
Ah que ça m’agace.

Allez, on va du côté des films, ça va nous détendre.
Bertrand Tavernier – youpi – nous parle de Casino Royale (non, pas celui-là, l’autre).
« C’est un festival du minable, du déjà-vu », assène-t-il en fin de chronique. Cette parodie de James Bond n’a donc pas plu.
Bon bah pour la détente, étant donné qu’il défonce allègrement le film sur deux pages et quatre colonnes, on repassera, hein.

[Alors que voilà le courrier des lecteurs. Sur lequel je vais devoir passer, parce que tous les sélectionnés font référence à une entrée précise du courrier des lecteurs du n°170, que j’ai certes lu, mais dont je n’ai pas encore parcouru la section critique, la faute à la flemme qui m’habitait à l’époque. Donc quand j’aurais rattrapé mon retard, si j’y pense, je reviendrai par ici pour dresser un bilan par dessus le bilan. Compliquée, c’t’histoire. Mes excuses rétroactives pour l’absence de professionnalisme.]

Et enfin pour finir, Anne Tronche nous offre une Revue des arts, consistant ici en une exhaustive leçon d’histoire de l’Art, notamment figuratif. Comme à chaque fois qu’on touche à ce genre de sujets, j’admets préventivement mes faiblesses, et je passe.

Un peu faiblard, ce numéro. Pas mémorable, en tout cas.
Peuvent pas tous être gagnants, hein.
Le prochain, peut-être.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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