
Est-ce que j’ai besoin de me justifier d’une quelconque façon, franchement, à ce stade ? Hein.
Les anthos comme ça, c’est pratique, parce que je peux les picorer et prendre des notes au fur et à mesure tout en faisant d’autres choses en parallèle sans ruiner mon cerveau monotâche. Dites vous qu’au moment de la sortie de cette chronique, ça doit faire un petit mois que je suis dessus.
Du coup, à l’attaque.
Le coût de la vie, Robert Sheckley
À l’époque de sa rédaction, ça devait être de la satire. Et de la très bonne satire, évidemment, puisque c’est de Robert Sheckley qu’on parle. Aujourd’hui, on parlerait de documentaire sur le poids de la dette dans le modèle de surconsommation de la société capitaliste contemporaine, avec toute la rage et la désillusion qui vont bien. De fait, je ne sais pas quoi trop dire sur ce texte ; ces sociétés prédatrices qui imposent leur luxe artificiel à des pauvres gens de manière à vampiriser leur vie et le système politique qui les entoure, jusqu’à pourrir l’avenir des gosses à venir sur plusieurs générations… c’est à peine de la SF aujourd’hui. En somme, bravo Sheckley, bonne anticipation. Pas bravo le monde, t’as sévèrement merdé.
Auditions forcées à perpétuité, Ann Warren Griffith
Et on continue dans la même lignée, avec un futur où la pub est reine partout et tout le temps, s’exprimant directement depuis les produits qu’elle promeut, rendant illégal le fait même de refuser de les écouter.
Que dire, ici encore ? C’est à peine une caricature du matraquage systématique qu’on subit aujourd’hui, et sans même la connaissance préalable du phénomène internet ou de la téléphonie moderne. C’est littéralement visionnaire, en se trompant juste à peine sur quelques potards mineurs. Le fait de savoir si l’histoire qui sert de support à l’anticipation est presque secondaire face à une telle clairvoyance ; qu’elle soit effectivement bonne ne retire rien.
Pour pinailler quand même, parce que ça là ça se voit un peu trop : la traduction – signée « éditions OPTA » – est un peu aux fraises, il faut le dire. Beaucoup trop littérale. C’est un moindre mal, certes, mais c’est là quand même.
Début de carrière, Dave Dryfoos
Meh. L’idée d’une inversion générationnelle radicale, où les moins de quarante ans ont une pension et les plus de quarante ans un travail me semble trop absurde pour fonctionner, même à des fins satiriques ou humoristiques ; simplement parce que je ne capte pas vraiment l’intention ou l’ambition d’une telle idée. L’auteur a beau nous expliciter de manière presque crédible le chemin qui a mené à ce bouleversement social sur fond de montée de l’automatisation, il manque beaucoup trop de morceaux pour donner une vraie histoire pleine et vraiment satisfaisante. Vague tentative de dystopie qui fait pschitt.
Les pieds et les roues, Fritz Leiber
Curieux de me dire qu’à ce stade, c’est seulement ma deuxième lecture de Leiber après le premier volume du Cycle des Épées ! Il me semblait que son nom était plus massif que ça, et que je le croiserais dans tous plein de mes explorations, étant donné à quel point il est régulièrement cité. Vieux motard que jamais, comme disent les Hell’s Angels. Bref.
Et mon verdict est : meh. Cette histoire d’une société ultra violente, divisée entre les piétons et les conducteurs, comme le titre l’indique, c’est le genre d’allégorie qui ne prend pas avec moi. Si on ajoute à ça un étrange et inexplicable effet de cadrage nous précisant que le présent récit est inspiré des faits relatés dans un ouvrage d’histoire postérieurs à l’histoire, cette dernière narrée avec un ton très romancé, ça donne vraiment l’impression d’un texte qui ne savait pas vraiment ce qu’il voulait faire. C’est trop court et ça ne raconte pas grand chose de précis. Insuffisant à mes yeux.
Huit milliards d’hommes à Manhattan, Richard Wilson
Rien que le titre, c’est déjà une erreur. Par chance, premier texte seulement de cette anthologie qui aborde le thème fatigué et fatiguant de la surpopulation ; par malchance, il le fait de manière caricaturale et inefficace. Prémisse absurde et traitement à l’avenant, avec cette île de Manhattan où personne ne peut bouger sans faire tomber quiconque dans la mer, où on se nourrit d’émanations de soupe au plancton, mais où c’est la presse qui fait les rois et les princes des quartiers de New York. Et ça c’est sans compter les saillies grossophobes et misogynes émaillant le récit, dont on comprend assez vite qu’elles ne sont que des diversions pour gonfler le volume d’un texte qui n’a rien à raconter de pertinent mais tient à nous le faire savoir jusqu’au bout, et sa chute nulle et prévisible.
Pas envie d’être tendre avec ce genre de mauvaise production ; aucun dosage de la satire, aucune réelle réflexion au delà de lieux communs faciles et incompatibles les uns avec les autres. C’est pas sérieux.
À la queue, J.-B. Morton
On continue sur la surpopulation, mais de manière plus raisonnable. Pas de chance, je ne trouve pas que ça fonctionne particulièrement bien non plus, ici ; mais au moins, je sais d’où viennent mes réserves. Une histoire sur le fait de faire la queue partout, tout le temps, pour aucune raison en particulier : c’est une histoire anglaise. Très anglaise. Je vais être un peu plus magnanime, ici, et attribuer mon manque d’appréciation pour le récit de monsieur Morton à des différences culturelles.
Bof, donc. Mais c’est pas si pire.
Pauvre surhomme, Kurt Vonnegut Jr
Je devrais sans doute réserver le même avis pour cette nouvelle que pour certaines des précédentes, rationnellement parlant ; cette idée d’une humanité tellement arc-boutée sur l’idée d’égalité qu’elle en vient à handicaper sévèrement ses représentants les plus intelligents et athlétiquement pourvus à coup d’handicap portables – instruments à acouphènes pour l’esprit, poids et contraintes métalliques pour le corps – elle est un peu ridicule et pousse peut-être un peu loin sa métaphore. Honnêtement, si je devais m’écouter, et avec le peu que je connais de Kurt Vonnegut et avec toute ma sympathie envers lui, je classerais ce texte dans la catégorie des récits qui veulent prouver que trop pousser dans le sens du « politiquement correct » ce serait sans doute aller dans le mur d’un fascisme inversé, ou je sais pas trop quoi ; un postulat avec lequel j’ai coupé les ponts depuis quelques années maintenant parce que… *agite les bras dans le sens du monde entier avec un air dépité*
Sauf que… malgré tout, j’ai le sentiment que cette interprétation ne colle pas vraiment. Y a un fond de distorsion de l’idée d’égalité qui traîne dans certains des éléments constitutifs du monde construit par cette nouvelle ; notamment dans la violence des solutions « pro-égalités », symboliques comme matérielles, et dans le rigorisme dans l’application de ces solutions.
Et dans cette optique, le rapide portrait de notre couple de protagonistes est terriblement efficace pour rendre compte de l’anesthésie générale qu’impose un modèle de société fascisant ; ce qui fait que le texte fonctionne quand même plutôt bien.
Alors est-ce que c’est uniquement dû au talent de Vonnegut ou à une magnanimité un peu orientée de ma part ; sans doute un peu des deux. Toujours est t il que je le trouve plutôt chouette, en vrai, ce récit. A minima réussi pour l’essentiel de ses ambitions.
Phagomane, Richard Matheson
Nouvelle qu’on peut logiquement retrouver dans la merveilleuse Intégrale des nouvelles de l’auteur publiée plus tôt cette année, sous le titre B…. Que j’ai donc déjà lue et que j’ai sautée parce qu’elle est très fraîche dans ma tête. Et pas de bol, je trouve que c’est sans doute une des plus faibles – ou les moins bonnes pour les amateurices de verre d’eau à moitié rempli – de toute la carrière de Matheson.
L’idée c’est la transformation du tabou du sexe en tabou de la nourriture dans une société future où se retrouve un voyageur temporel. Et si le concept fonctionne à peu près, il tourne trop vite en rond à mon goût pour vraiment faire l’affaire de manière réellement satisfaisante. Je salue l’ambition des démonstrations croisées de la bêtise et de l’hypocrisie de la prohibition, mais guère plus : je trouve que l’angle choisi par Matheson, en mode Quatrième Dimension, n’était sans doute pas le plus opportun considérant le thème. C’est pas mauvais, c’est juste un peu fade.
Du coup, dans mon sommaire où je me suis amusé à noter chaque nouvelle d’un mot unique, ce texte s’est retrouvé affublé d’un simple « Mouais ».
Tu ne tueras point, Damon Knight
J’aurais rarement été aussi partagé à propos d’un texte, mais pas tant en terme de qualité – il est indéniablement bien imaginé et structuré – que d’interprétation ; si je devais résumer ce récit de Damon Knight à un mot et un mot seul, ce serait ambiguïté.
Cette histoire de sociopathe meurtrier condamné d’une manière abjecte à l’isolation sociale, dans un monde où la moindre violence est non seulement prohibée mais culturellement inconcevable, considérant de fait ce dernier comme son terrain de jeu et un encouragement aux pires vices dès lors qu’ils ne font pas physiquement de mal à ses victimes, elle fonctionne terriblement bien.
Tout le problème, c’est que, pour le dire brutalement parce que je vois pas d’autre manière, je trouve l’ensemble beaucoup trop incel-compatible pour ne pas être gêné. Certes, je ne pourrais pas jurer des intentions de l’auteur, et on pourrait tout aussi bien parier pour une perspective de narrateur non fiable nous montrant juste quelqu’un de totalement inadapté à un monde bien trop généreux et laxiste avec ses horribles penchants ; mais on pourrait aussi voir dans l’exposition de ses motifs une sorte d’exposition des potentiels symptômes d’un monde considéré trop hygiéniste ou cruel avec certains de ses habitants les plus excentriques et géniaux, pas reconnus et logiquement récompensés à leur juste valeur.
C’est compliqué, honnêtement. On peut-être dans le genre de cas un peu sournois où la monstration est tellement précise qu’elle fait office de démonstration sans forcément le vouloir ; l’exposition de la psyché de ce personnage, de fait, est terriblement évocatrice de maux qui n’avaient pas encore été théorisés en tant que tels au moment de la rédaction du texte, en dépit de leur existence sous d’autres visions et définitions. Et sans doute suis-je partiellement coupable d’une projection contemporaine sur des idées d’une autre époque ; quoique pas vraiment, parce que le patriarcat n’a certainement pas attendu les incels.
Bref, un texte complexe et de fait passionnant. Pour les pires raisons, certes, mais du genre à donner envie d’y revenir et/ou d’en discuter pour se faire une idée définitive.
Voir l’homme invisible, Robert Silverberg
Contrepoint total du texte précédent, avec là aussi un homme condamné à l’isolation sociale, mais par la force de la loi, pour une année entière, en punition de sa trop grande Froideur envers le reste du reste humain. Marqué au front, personne n’a seulement le droit de lui parler ou de reconnaître sa présence, sous peine d’être également condamné à l’isolation.
Presque écrit comme un journal, ce texte est sublime de mélancolie et d’introspection, en complément d’une superbe écriture en creux d’une dystopie qui, bien que ne servant que de prétexte à son concept, fonctionne terriblement bien. On pourra noter une dommageable irruption de la culture du viol dans le récit, mais pour une fois, je lui trouve sincèrement un vrai sens et une réelle utilité dans le prisme de ce que tente de raconter Silverberg ; et comme franchement, il le raconte extrêmement bien, j’aurais tendance à pardonner, d’autant plus qu’elle n’est pas trop crade et contient en elle-même une part de sa propre critique. Disons que je trouve qu’il y a de la place pour la nuance.
Sans doute que je retrouve dans cette nouvelle le Robert Silverberg de L’oreille interne. Et comme cette incarnation de l’auteur est sans aucun conteste ma favorite, et que ce roman est probablement de mes absolus favoris, je manque clairement d’objectivité.
Le repos du chasseur, C.L. Moore et Henry Kuttner
Encore une dystopie capitalistico-patriarcale en mode Culte de la Mort où le monde est coupé en deux, entre la plèbe vivant tranquillement aux crochets d’une société facile et généreuse avec les pauvres gens normaux, mais bien plus généreuse avec les Chasseurs, riches tueurs qui s’affrontent en duel à Central Park ; la règle est simple, plus vous collectionnez les têtes de vos victimes et les têtes qu’elles auront collectées avant de vous succomber, plus vous êtes puissants.
Que dire, oui, ça fonctionne, littérairement et mécaniquement, mais ça manque aussi d’une logistique préalable qui justifierait vraiment l’arrivée d’une société à ce niveau de barbarie institutionnelle. Disons que comme allégorie de la violence du Capital et de la Culture occidentale, oui, c’est correct, c’est ok. Mais c’est quand même symptomatique du systématisme assez pauvre de tout un pan de la SF, et ça se ressent particulièrement à la charnière centrale de cette anthologie : il semblerait qu’on ne peut pas imaginer le futur autrement que pour le pire ; tout en se vautrant dans des fantasmes malsains du passé comme prétexte à l’inspiration. C’est pas tant déprimant que lassant, littérairement parlant, à vrai dire. Parce qu’à force, on sent bien que tout à leur ironie cynique, ces textes finissent par faire preuve d’une terrible complaisance envers le sujet même de ce qu’ils prétendent combattre ; il y a forcément un effet pervers à cette itération infinie dans les modèles exposés.
Sam Hall, Poul Anderson
Je sais, depuis le temps et les discussions transverses, que Poul Anderson est un auteur pour le moins problématique, plutôt du côté droite voire très droite de la force ; bien réac’, a minima. Mais vraiment, sans remettre en question une seule seconde les jugements exprimés en ce sens, j’ai beau avoir lu plusieurs textes signés de son nom jusqu’ici, ça ne se voit vraiment pas dans sa façon de traiter les sujets qu’il a traités pour le moment, en tout cas pour ce que je peux en juger à ce stade.
Mais bref : encore une dystopie, avec le double luxe de changer de perspective et surtout d’ampleur. Je pense qu’on tient ici le plus long récit de l’anthologie, avec 50 pages bien tassées, qui nous racontent l’histoire d’un ingénieur informatique en manque de sensations fortes et de reconnaissance qui décide d’inventer un malfaiteur imaginaire basé sur une chanson populaire dans les fichiers de le système de surveillance généralisée de la dictature militaire pour laquelle il travaille.
C’est sincèrement assez bluffant de créativité et d’efficacité, sans parler d’être assez clairvoyant sur les usages potentiels de la surveillance informatique et du flux des datas dans un monde panoptique. C’est certes assez convenu sur une bonne part de l’essentiel des mécaniques mobilisées une fois la machine lancée, comme sur les conséquences de l’audace de notre protagoniste ; mais de fait, c’est super carré et aussi bien rythmé. Une super bonne idée histoire super bien racontée, avec de supers idées dedans. Rien à dire, c’est précis, sobre et efficace.
Et de fait, encore une fois sur des bases éculées, Poul Anderson réussit, à mes yeux, à raconter un truc un peu neuf et original, avec sa patte et sa vision, qui n’est absolument pas ridicule en dépit d’une rédaction initiale en 1953. Ça se respecte, franchement.
Droit électoral, Isaac Asimov
Ah Asimov et moi c’est compliqué, maintenant. Ayant réalisé sa misogynie assumée et franchement présente dans trop de ses productions, et ayant également réalisé que ses quelques percées conceptuelles ne sont pas si définitives que j’aurais pu le croire par le passé, sans parler du fait qu’une partie de ses productions – notamment en nouvelles – me déçoivent plus qu’elles m’enthousiasment ; j’aurais tendance à relativiser sa place de légende, du moins dans mon prisme à moi. Je suis près à lui reconnaître un statut d’indéniable et essentiel pionnier, mais je pense qu’il faut aussi lui attribuer une production inégale et pas toujours particulièrement pertinente. Disons plus diplomatiquement que depuis Flûte, flûte et flûtes ! et en contraste plus récent avec L’intégrale des nouvelles de Matheson, il n’a pas toujours été aussi bon que ses meilleurs écrits pourraient le laisser suggérer.
Ceci étant dit, quand il est bon, le bougre, il est bon. C’est aussi vrai.
Et ici, je trouve qu’il est vraiment bon. Certes, on a un brin de misogynie passive avec le seul personnage féminin aux allures vénales et manipulatrices, mais on ne le lit principalement comme ça que parce que c’est Asimov qui l’écrit ; avec quelqu’un d’autre derrière le stylo, j’aurais pu laisser le bénéfice du doute. Et certes, on a une petite touche d’apolitisme cynique et désabusé de bon ton chez les faux intellectuels qui regardent le monde de haut sans daigner y participer autrement que du haut du piédestal qu’ils ont érigé à la gloire de leur propre intellect.
Mais. Il faut minorer ces deux reproches en regard de ce que le reste de la nouvelle projette, à savoir une satire très efficace et pertinente de la confiscation du droit électoral et de l’aveuglement plus ou moins consenti envers l’invasion de l’électronique comme vecteur de progrès socio-politique ; l’histoire que nous propose ici Asimov est celle d’un vote électronique réduit à une seule expression et ensuite extrapolée par algorithmes pour représenter l’entièreté de la nation. Avec les mots de l’époque, certes, mais l’idée est clairement là. Et si on ajoute à ça une saillie sur le prix des œufs qui certes d’abord résonne avec la culture américaine mais aussi avec ses turpitudes les plus récentes, on peut je pense parler de réelle clairvoyance.
Et quand on peut parler de réelle clairvoyance dans un texte de SF, c’est que c’est réussi.
Le bûcher, Théodore R. Cogswell
Encore une perspective dystopico-apocalyptique, pessimiste et conceptuellement faible. Son seul fait d’armes notable à mes yeux est sa tentative de proposer un matriarcat au lieu du modèle basique dérivatif patriarcal habituel ; mais pas de chance, sa proposition se résume basiquement à inverser les préjugés de genre normatifs, sans aller bien plus loin. L’ensemble est un peu bordélique, pas très dense, vaguement ironique. Meh.
Fauteurs de paix, Poul Anderson
Alors là c’est plus compliqué, effectivement. Là pour la première fois je sens le côté plus gênant des idées d’Anderson s’exprimer à plein dans son écriture. Cette nouvelle aurait pu n’être qu’une inversion ironique sur le motif des complots pour provoquer une guerre enrichissant ses industries satellites, nous proposant à la place des leaders de différentes nations tentant d’empêcher la paix d’advenir pour maintenir leurs différentes économies à flot. Là où ça devient plus compliqué à aborder, c’est que Poul Anderson présente les responsables de cet état de guerre permanente comme étant les « libéraux et communistes », et présente les « réactionnaires » comme les seuls à même de régler la situation pour le bien du monde et des peuples. Le truc pénible c’est qu’une partie de son raisonnement s’appuie clairement sur des diagnostics qui me paraissent relativement justes, dignes de ce que j’ai pu lire notamment dans Le Talon de Fer, et qui à ce jour me semblent toujours inattaquables.
Mais là où ça devient particulièrement confus, et donc encore plus pénible à analyser, c’est que tout le texte est parcouru d’un ton ironique s’exprimant clairement au dépens de ses personnages et d’une partie de son sujet, traitant la majorité de ses enjeux avec une distance cynique ; d’une page sur l’autre on pourrait parier que Poul Anderson se situe d’un côté ou de l’autre de la barrière morale qu’il a lui même érigée dans son texte. C’est à se demander s’il n’a pas juste convoqué des notions familières qui faisaient bon genre pour les mélanger pêlemêle et en ressortir une sorte de bouillie démagogue et populiste, sans soin particulier à accorder à la cohérence de son discours.
C’est bête, parce que je pense que pour une fois, son angle d’attaque un brin trop absurde aurait pu fonctionner à un niveau purement humoristique et satirique ; en y injectant ce que je devine être des griefs très personnels contre les classiques « ennemis de l’Amérique », Poul Anderson fait verser son récit dans une attaque bien plus ciblée et de fait beaucoup moins efficace, parce que pas assez précise. Si on ajoute à ça une chute qui ne semble qu’à moitié avoir de rapport avec la choucroute initiale, on arrive à un truc vraiment pas terrible et avec un arrière-goût nauséabond.
Les joies de la télévision, Larry Siegel
Ok ok. Bon, je passe sur ma lubie de détestation des textes écrits comme des dialogues avec des gens invisibles et sur l’utilisation du passé simple dans un contexte oral ; je trouve que ça ne marche pas, je n’aime pas, on s’en fiche.
Si j’ai pu penser initialement, avec ce texte, qu’on allait verser dans un mauvais absurde un peu réac’ visant à satiriser l’usage trop poussé de la télévision dans la culture occidentale, j’en suis assez vite revenu. D’une, parce qu’effectivement, on le sait, la télé est trop regardée par beaucoup trop de gens et qu’elle demeure un pilier culturel indéboulonnable, plus de 70 ans après la rédaction de ce texte. Donc le point va à la Larry Siegel sur cette question, sans conteste.
Ensuite, sa prémisse absurde, à base de championnats d’endurance télévisuelle, où on doit regarder la télé le plus longtemps possible sans en détourner le regard ni s’endormir, c’est juste assez couillon pour être rigolo, et en même temps pas complètement dénué de sens ; d’autant plus quand l’auteur l’intègre au contexte de la Guerre Froide où les Etats-Unis et l’URSS se tiraient la bourre sur tous les sujets, quitte à être de gros hypocrites au passage.
Donc oui, sans savoir si c’est le texte de base ou sa traduction qu’il faut blâmer, c’est un peu trop rigide dans l’expression, mais l’idée est drôle et bien menée, avec une satire bien menée et pas dénuée de pertinence. Donc c’est chouette.
Le prix du danger, Robert Sheckley
Bon bah hein. Classique parmi les classiques, déjà lue dans ma merveilleuse copie du Temps des Retrouvailles, que dire qui n’ait pas déjà été dit. Un texte qui constitue sans aucun doute une base d’inspiration pour tout un pan de la production dystopique voulant dénoncer les excès de la société du spectacle, au point d’avoir été multiplagié par toutes les version du Running Man de Stephen King au cinéma, de l’interprétation Schwarzy-style à celle d’Edgar Wright. On rappelle quand même que le film original d’Yves Boisset avec Gérard Lanvin prédate méchamment l’ensemble, et que son réalisateur a gagné un procès trans-atlantique pour plagiat, après genre 20 ans de baston juridique. Donc quitte à n’avoir rien à dire de neuf ou d’intéressant sur un texte exceptionnel, que je puisse contribuer à rétablir un peu de justice au nom de ce réalisateur qui a mine de rien lui aussi contribué à un pan important de la SF, et de la SF française, qui plus est. C’est pas rien du tout.
Le rebelle, Ward Moore
Rien à voir hélas avec Lorenzo Lamas ; un alexandrin accidentel pour compenser la frustration de l’absence.
Et le fait que ce texte est basiquement une blague trop longue, l’équivalent littéraire d’un sketch des Monty Python où on inverse le rapport de classes attendu entre l’artiste et le mineur de fond. Avec ici des artistes en guise de parents et un jeune homme souhaitant devenir homme d’affaires en guise de fils. Ça manque d’une réelle chute et d’une énergie suffisante pour compenser le fait que les saillies humoristiques sont rares ; le fait que la blague soit éventée et répétée en ne changeant que certains termes tout du long n’aide certainement pas. Le problème avec ce genre de prémisse, c’est que plus on en exploite les mécaniques, moins elle fait sens. Et clairement ici, ça tire et ça tire, encore et encore, sur la même corde. On comprend vite, on se lasse au même rythme. Bof.
Cycle fermé, Clifford D. Simak
Sacré Clifford. Encore une excellente nouvelle signée d’un de mes noms favoris à croiser aux sommaires de mes vieilleries. Excellente en italiques parce que ça mérite au moins ça. Déjà parce que bon sang, à l’échelle de toute cette anthologie, c’est quand même très important de signaler qu’on a enfin un texte parlant du futur qui n’est pas une dystopie mais juste une projection réflexive sur ce à quoi demain peut ressembler, avec une approche très Vonarburgienne, si j’ose dire : avec ses bons et ses moins bons côtés, une évolution avec tout ce que le terme peut contenir comme nuances.
Et on est chez Simak, dans sa continuité bienveillante et douce, mais aussi érudite aux tendances métaphysiques et spirituelles. L’histoire, ici, est celle d’un universitaire septuagénaire qui voit fermer l’université dans laquelle il a travaillé toute sa vie, faute de personnel et d’élèves, parce que le pays entier s’est décentralisé et basiquement nomadisé, avec un essaimage de camps et de villages plus ou moins mobiles et spécialisés dans différents domaines. Amby, notre protagoniste, suite à sa décision de prendre la route avec une roulotte qu’il a acheté avec ses économies, nous sert à la fois de spectateur et de prétexte à la visite de ce monde nouveau, mais aussi de filtre d’analyse politique, au travers de son prisme d’historien.
Et que dire, c’est passionnant. Plein de petites idées super chouettes bien mises en scène, entremêlées à la trajectoire personnelle de notre héros, ce qui permet d’installer un rythme tranquille mais pas ennuyeux ou indigeste, amenant quelques surprises logiques pour l’époque mais qui peuvent autant faire office d’allégorie pour la perspective optimiste de Simak que plus matériellement de symptômes d’une pensée peut-être un peu naïve qui lui ressemble trop pour que je la trouve importune.
Je vais mettre ça au crédit des anthologistes ; s’ils ont bien trop rempli ce bouquin de textes sombres, pessimistes et cyniques, ils ont eu la grande intelligence de conclure avec une nouvelle radicalement différente, apportant un perspective réellement neuve sur leur thématique, jusque là représentée par la vision imposée par le petit bout de la lorgnette conceptuelle. Finir avec Clifford D. Simak et son regard si singulier, tout à la fois tendre et exigeant, doué d’une réelle patience et d’un art de poser ses idées sur le temps long du récit même dans le format court, c’est le meilleur moyen de finir cette lecture avec le sourire. Un sourire d’autant plus sincère chez moi qu’au delà des idées exprimées plus frontalement dans le texte lui-même, ce dernier, en synthèse avec son titre, propose une démonstration avec laquelle je me sens totalement aligné, et qui je pense rend l’ensemble terriblement malin.
Super top mega chouette. Of doom.
Le bilan de cette anthologie est nettement plus positif que la première fois ! Certes, le spectre thématique et conceptuel est un peu pauvre, dans le sens où on a quand même beaucoup trop droit à des textes sombres qu’à l’inverse – 19 contre 1, si je sais encore compter – mais la qualité est quand même assez globalement présente, je dois bien l’admettre. Entre Sheckley, Simak, Anderson ou Silverberg, les bonnes productions tirent l’ensemble vers le haut avec zèle et efficacité. Évidemment une seule femme au sommaire mais je ne me faisais pas d’illusions avant sur la parité ou les ambitions féministes de la collection avant de m’y mettre, c’est pas pour me faire de faux espoirs maintenant ; c’est le prix n°1 à payer quand on fait de l’archéo-littérature comme moi.
De fait, je regrette que ça manque clairement de variété, mais c’est plutôt bien passé, dans l’ensemble ; en grande partie parce que force est de constater que pas mal de dérives actuelles avaient quand même été bien identifiées à l’époque. Et que si ça déprime de voir qu’on a perdu l’essentiel de ces batailles, paradoxalement, ça me soulage beaucoup aussi de voir qu’on les mène depuis plus longtemps que ce que je croyais, je sais pas comment expliquer ça correctement.
Bref : moi content.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
