
Goldeneye – Tina Turner
Encore un texte important de mon parcours que je me jure devoir inscrire dans le marbre de ce blog depuis des années sans jamais en avoir eu l’occasion. Il n’aura finalement fallu que la convergence inattendue deux événements pour que ça se fasse tranquillement et sans forcer ; j’ai retrouvé un boulot et Des milliards de tapis de cheveux est sorti chez Neptune, la – plus-si – nouvelle collection de poche deluxe de chez l’Atalante. Le premier événement pourrait paraître contre-intuitif quant à sa participation à ma motivation, mais le fait est que ma librairie n’est pour ainsi dire pas du tout portée sur l’Imaginaire, et naïf et idéaliste que je suis, je me suis dit que peut-être, en cherchant des textes accessibles et qualitatifs, je pourrais gratter un peu d’espace pour des recommandations personnelles : or, difficile, je trouve, de faire plus consensuel dans ses prétentions littéraires que le roman du jour. La deuxième raison est plus simple : lors de ma première lecture, c’était une copie prêtée qui m’avait permis de découvrir le chef d’œuvre d’Andreas Eschbach, sa ressortie dans son magnifique écrin actuel n’était que l’excuse que j’attendais pour enfin être propriétaire de mon propre volume.
Et nous voilà. J’ai déjà lâché le mot en c, alors je ne vais pas tourner autour du pot : je considère toujours ce roman comme un pilier majeur de la SF moderne. Certes, il souffre quelques toutes petites petites faiblesses à la relecture, mais il colle pour l’essentiel à l’image d’Épinal que je m’en étais fait avec les années depuis ma découverte.
Alors parlons en.
Comment on résume un livre comme Des milliards de tapis de cheveux, en vrai ? C’est pas simple. Pas sans en spoiler certains des éléments les plus surprenants et les plus délicieux comme un gougnafier, en tout cas ; ce qui serait extrêmement dommageable, étant donné qu’à la première lecture, l’enjeu principal est bien de découvrir, page après page, pourquoi et comment la culture entière d’une planète tourne tout autour de la discipline révérée du tissage de tapis en cheveux de femmes par des tisseurs au statut quasi religieux, uniquement surpassés en importance par les responsables de la Guilde impériale présidant à la discipline, eux-mêmes répondant, comme tout le monde, à l’Empereur, à la présence aussi invisible qu’immuable, absolument implacable.
On se contentera de ça.
De fait, à mes yeux, la qualité du roman d’Andreas Eschbach se mesure sur deux métriques précises. La première, et celle qui honnêtement me fait affirmer avec tant d’aplomb son statut de chef d’œuvre, c’est la métrique formelle. Structurelle, pour être plus précis encore. Le pari de ce texte, c’est de raconter une histoire à propos de tapis exactement comme on tisserait un tapis, justement. Or, à mes yeux, ce genre de concordance fonds/forme, dès lors qu’elle est un minimum maîtrisée et réussie, elle apporte un tel supplément d’âme au texte auquel elle se rapporte, une telle aura ; que je ne peux pas considérer ce dernier autrement que comme réussi. Et ici, merveilleusement, on tient je pense un des meilleurs exemples de ça.
Il y a dans Des milliards de tapis de cheveux une sorte d’évidence merveilleuse à l’œuvre, avec sa proposition rare de roman-fix-up. Chaque chapitre constitue une nouvelle quasi-indépendante, mais opère un lien avec un chapitre passé et/ou un chapitre à venir, dans une sorte de formidable tissage littéraire qui permet, au fil de la lecture, de découvrir progressivement le motif général du récit ; comme on dézoomerait sur une image ultra pixellisée pour doucement en découvrir la réalité, identifiant des détails au fil du mouvement. Les différentes histoires se répondent et se complètent, éclairent mutuellement leurs perspectives variables, nous faisant mieux comprendre ce qu’un point de vue précédent pouvait nous avoir dit ou perçu de manière parcellaire, enrichissant sans cesse l’univers conçu par l’auteur, créant un sentiment d’exploration et de découverte permanentes particulièrement gratifiantes.
Et la deuxième métrique, c’est bien entendu l’histoire qu’Andreas Eschbach, au travers de son motif, décide de raconter. Et, de la même manière que Lionel Davoust dans sa Route de la Conquête – mais en fait pas vraiment – ce qu’il raconte vraiment, c’est l’histoire d’un Empire. Avec tout ce que ça peut suggérer de détours, de plus petits motifs cachés dans le motif général, avec toutes ces histoires à la fois isolées et interconnectées, avec ce long chemin de causalité parcouru à l’envers, des tapis de cheveux à leur surprenante origine, au sein d’un Empire galactique si grand qu’on n’en connait réellement pas l’entièreté.
Alors certes, ce choix d’une certaine exhaustivité dans ce que nous raconte l’auteur amène à quelques légers soucis de rythme – ceux que je citais dans l’introduction – à quelques impressions de distorsion dans les liens de causalité qui permettent de tisser toutes ces histoires entre elles ; où parfois on sent bien que l’évocation d’un nom ou d’un concept familier n’est vraiment là que pour justifier de la présence du chapitre en cours à l’aune de l’ouvrage tout entier.
Mais je crois bien que je m’en fous, de ces pinaillages. Parce que le fonds de l’histoire est trop bon. Trop vivant. Trop bien écrit. Tant de ces petites histoires qui en composent une grande, je trouve qu’elles feraient des nouvelles tout à fait honorables même prises en isolation complète, alors forcément, mises bout à bout pour créer une dynamique générale si généreuse et inventive, si singulière, sur laquelle il est si évident de plaquer des interprétations allégoriques qui fonctionnent si bien ; c’est trop bien et puis voilà.
Des milliards de tapis de cheveux fait partie de ces bouquins qui me font renouveler ma compréhension de mon amour pour la littérature, que ce soit en les lisant ou en y repensant. C’est un très bon roman très bien pensé et très bien exécuté. Tout simplement. Une grande histoire réalisée à la hauteur de l’ambition qu’elle se devait d’avoir pour seulement pouvoir exister correctement en tant qu’œuvre littéraire.
Du coup, sans originalité aucune mais avec force conviction, je l’aime fort. Voilà. D’autant plus fort qu’en sachant pertinemment où j’allais en la relisant, mon plaisir initial n’a pas été diminué le moins du monde. Et ça aussi ça fait plaisir.
Voilà. Super chouette.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
