
Fight Fire With Gasoline – Self Deception (extrait de l’album You Are Only as Sick as Your Secrets)
Ça fait un bon paquet d’années maintenant que je me jure de lire du John Brunner, depuis ma découverte exaltée du légendaire Tous à Zanzibar. Et en dehors de ma propension relativement récente à vouloir ne pas trop abuser de lectures de vieux mecs blancs dans mon parcours, je ne saurais pas vraiment expliquer le temps qu’il m’a fallu à m’y remettre ; sans doute la crainte de faire ce que j’appelle désormais dans mon jargon personnel une « Zelazny ». C’est à dire commencer par une œuvre tellement majeure et exceptionnelle dans la bibliographie du monsieur que le reste ne puisse pas être à la hauteur, avec même un tel déficit de qualité que l’effet de contraste puisse rendre mon appréciation injuste et teintée d’une trop grande déception.
Mais réjouissons nous, car la latence entre deux découvertes aidant, mais aussi le talent d’un auteur qui avait de bonnes raisons de résister à l’épreuve du temps, je m’en viens aujourd’hui vous expliquer pourquoi j’ai absolument adoré ma lecture de La ville est un échiquier.
Boyd Hakluyt est régulateur de trafic ; son travail est de conseiller les grandes villes autour du monde pour y optimiser les déplacements de leurs populations afin d’éviter les problèmes de congestion ou de concentration nocive de populations, et il y excelle. Tellement qu’il se rend à Ciudad de Vados, toute jeune capitale du pays d’Aguazul, sortie de terre en quelques années, à l’initiative de son président, Vados. Si le fleuron autoproclamé de ce pays d’Amérique du Sud est un bijou d’organisation et de modernité, l’expertise d’Hakluyt est requise pour apporter les dernières touches de perfection au projet intime du président. Mais à peine arrivé sur place, le regard aiguisé de l’expert lui indique que sa mission première en cache sans aucun doute une plus pernicieuse et autrement plus importante, le confrontant à sa conscience.
Ce que j’aime bien, voire beaucoup, avec l’Imaginaire, c’est qu’il en suffit parfois de très peu pour m’accrocher. Considérant que dans ce roman, le pas de côté avec la réalité est extrêmement limité, uniquement restreint à l’invention d’un pays fictif d’Amérique du Sud et aux personnes publiques qui y évoluent, ainsi qu’à une prise de liberté minime avec certains consensus scientifiques et limitations du réalisme premier pour le bien de la narration, on pourrait très facilement considérer qu’on est plus dans un thriller politique qu’autre chose. Mais ce serait nier – à grand tort – que la science de science-fiction peut aussi concerner les sciences humaines et sociales. Et dès lors, le statut seul de régulateur de trafic du héros de ce roman est un point central de l’intérêt et de la réussite subséquente de ce dernier. Dès le début de ma lecture, et en dépit de toutes les opinions potentielles à venir de ma part, je me suis dit que John Brunner avait déjà gagné des points à mes yeux en décidant de me raconter ce qu’il désirait raconter par le prisme d’un homme comme Boyd Hakluyt : car il avait déjà ainsi posé les bases thématiques de son roman d’une manière différente de mon habitude, et je pense de l’habitude générale, y compris et surtout dans le contexte des années 60.
Disons le tout net, je suis toujours aussi sidéré de lire des romans datant de plus de 50 piges me raconter le monde d’aujourd’hui avec guère plus qu’un filtre sépia et un certain déficit technologique. Encore une fois, comme lors de mes lectures de Jack Barron et l’éternité ou Pieds d’Argile, je suis atterré de constater que certain·e·s auteurices ne sont pas tant en avance sur leur temps que les temps sont en retard à l’écoute. Il m’est toujours impressionnant de lire des phrases, idées et concepts pouvant sans aucun mal être retranscrites à l’identique dans un contexte plus contemporain sans avoir à souffrir la moindre modification majeure, tout en devant me répéter que tout ça date du siècle dernier, au risque de l’oublier, et de ne pas créditer la clairvoyance de leurs auteurices. (Bon alors là je cite trois mecs blancs, je note bien l’ironie, hein, mais ce sont les seuls exemples qui me sont spontanément venus, j’en suis le premier désolé. Ça se travaille, tout ça.)
Alors oui, évidemment, on pourra noter avec un certain dédain la naïveté relatives de certains constats, voire le ton parfois paternaliste de John Brunner au travers des pensées de son héros, d’autant plus que son statut de mercenaire usant de ses talents en science sociale d’une façon parfois discutable le rend assez moralement gris. Mais d’un autre côté, il faut je crois surtout noter la lucidité de ces deux hommes, sachant autant regarder avec une certaine froideur le monde qui les entoure, y compris les miroirs leur renvoyant plus ou moins directement leurs reflets.
On sent autant la critique acerbe que l’auto-critique un peu lasse dans la charge politique de ce roman, avec notre héros tiraillé entre sa conscience professionnelle et sa conscience humaine, ne sachant très vite plus ce qu’il doit ou veut réellement faire, clairement perdu face à un monde dont il comprend trop de choses pour son propre bien, mais pas assez pour y avoir une réelle influence ; ou du moins un pouvoir d’influence lui paraissant suffisant pour faire une différence satisfaisante à ses yeux.
Et de fait, au delà d’une intrigue politique et humaine excellement ficelée et rythmée, on se retrouve à mon goût dans une étude quasi-sociologique de certains enjeux de la société moderne, en tout cas dans un décorticage en règle de certaines mécaniques sociales d’un organisme et d’une précision assez bluffant·e·s. C’est d’autant plus bluffant, d’ailleurs, qu’on ne quitte jamais le regard ou les pensées d’Hakluyt, conférant à tous les événements qu’il nous narre un certain supplément d’âme, et ce grâce à sa vision particulière, extrêmement organique, des choses. Il fait preuve d’une remarquable transparence, échafaudant des hypothèses, nourries de ses connaissances, ses expériences et sa personnalité, le menant sur des chemins pas toujours parfaits mais systématiquement logiques et humains, ajoutant de façon merveilleusement complémentaire à la tension induite par l’intrigue générale du roman.
Et si cette dernière, sans doute un peu trop aidée par les indices semés par un auteur ayant clairement à cœur de fournir un récit cohérent dans son ensemble comme dans ses particularismes, peut parfois être un tout petit peu trop prévisible ou verser dans un brin de caricature – en ça pas aidée par la distance temporelle, clairement – il demeure que je l’ai dévorée de bout en bout ; tout simplement parce qu’en dépit de ses légers défauts, elle fonctionne. Et ce que je veux dire par là, ce n’est pas qu’elle est acceptable en tant qu’histoire, mais bien au delà de ça, qu’elle convainc et opère au delà d’elle-même et de ses symboles. Le pas de côté effectué par John Brunner en terme de réalisme pur permet à son histoire et à ce qu’elle doit exprimer de ne pas exister uniquement vis-à-vis d’elle-même : elle exprime régulièrement des réalités ne collant pas qu’à Aguazul, bien au contraire.
Alors forcément, le contexte actuel joue clairement en faveur de romans comme celui-ci, facilitant l’identification à certaines phrases ou situations par un effet de miroir assez saisissant ; et bien qu’il soit assez triste de constater encore une fois que certains ouvrages ayant été écris en guise d’avertissement semblent avoir été pris comme des manuels ou plus simplement ignorés, il n’empêche que lire des choses qui résonnent en nous, et d’autant plus puissamment qu’ils le font au travers de chambre d’échos, ça fait du bien, ça nous fait nous sentir un peu moins seul. D’autant moins seul dans mon cas d’ailleurs que ce héros tiraillé entre ses idéaux, son envie de simplement bien faire son travail et des impératifs exogènes, avec sa personnalité complexe, il m’a un peu touché : il m’a semblé toucher du doigt quelque chose d’assez humain pour être – d’une certaine manière – universel. Et j’ai beaucoup aimé la conclusion que le récit apporte à ses atermoiements. John Brunner a, je trouve, trouvé une solution aussi classe que sobre et efficace à son récit, ce qui n’était pas forcément évident.
Bref, un excellent roman, en dépit de son âge ; j’oserais presque dire encore meilleur une fois remis dans son contexte, parce que prenant beaucoup de positions à mettre au crédit de son auteur, autant en terme de lucidité que de modernité, les deux allant d’ailleurs ensemble à plus d’une occasion. Certes, on pourra justement pinailler sur certains détails rendus un peu meh par les progrès accomplis depuis 60 ans dans divers domaines, mais il demeure que Brunner a beaucoup plus souvent vu juste que l’inverse pour ne pas lui pardonner ces écarts franchement compréhensibles. Et puis son histoire est bonne, surtout, en elle-même et pour ce qu’elle compte clairement représenter. Très bonne, même, je trouve. C’est riche, complexe, nuancé, et foutrement intelligent. Donc clairement, du John Brunner, je vais en relire, et pas qu’un peu ; il a absolument gagné le droit de squatter encore un peu ma PàL.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
