
Le parole lontane – Måneskin (extrait de l’album Il ballo della vita)
Collection de novellas entièrement féminines, chez Argyll ? Évidemment que je me devais d’en être (faites pas attention aux dates). Et ce même si entre moi et cette formidable maison d’édition, c’est un peu « je t’aime moi non plus » de texte en texte, j’en conviens ; mais j’ai complètement compris pourquoi, ce qui à mes yeux justifie pleinement que je m’acharne, avec joie, en plus. Le truc, c’est qu’Argyll, ils font des choix, et ils les font à bloc. Sans compromission. Ils prennent des textes qu’ils aiment, et ils les défendent ; expliquant sans doute qu’ils continuent à m’envoyer des SP en dépit de notre relation littéraire houleuse, et je les en remercie. Chaleureusement.
C’est sans doute ce qui fait que je me laisse encore très régulièrement convaincre, même en sachant pertinemment qu’il y a une chance sur deux que l’alchimie ne prenne finalement pas avec moi. Disons diplomatiquement qu’on a des visions artistiques méandreuses, avec ce que ça suggère de parallélismes et de perpendicularités ponctuel·le·s. Et donc, nous y voilà, pour ce premier texte de cette nouvelle collection que je veux aimer très fort et dont je sais déjà que je veux tous les numéros, parce que la démarche est magnifique.
J’ai détesté Le bracelet de jade. Mon sens du timing est comme toujours : absolument impeccable.
Mais fort heureusement, j’ai des explications à fournir, ce qui devrait, je l’espère, me permettre de me dédouaner un peu ; comme on dit parfois, mais ici avec une sincérité à l’épreuve des balles : c’est pas toi, Mu Ming, c’est moi.
Rien de nouveau sous le soleil, je suis désespérément hermétique à la valeur intrinsèque de l’esthétique. Une phrase bien alambiquée pour simplement dire que la beauté seule a souvent le don de me laisser aussi froid qu’une boule de neige perdue à la surface de Pluton. Pour que la beauté souvent invoquée comme qualité cardinale à beaucoup d’œuvres, littéraires ou non, m’atteigne, il faut qu’elle arrive, en quelque sorte, à transiter par des personnages particulièrement bien campés, ou par un usage précis et raisonné du style. Toutes les formules métaphoriques ou images symboliques du monde, seules, sans catalyseur, aussi belles soient elles, ne sauront jamais amollir la porte de prison qui me sert de cœur littéraire. Il faut que le beau soit le messager d’autre chose pour que je lui prête la moindre considération. J’en suis le premier désolé, mais c’est comme ça. Et du coup, fort logiquement, un texte comme Le bracelet de jade, était condamné à me laisser indifférent. Et c’est doublement triste, mais au fil des années, cette indifférence que j’aurais voulu conserver comme telle, a pris une tournure plus agressive, quand je suis soumis au beau pour le beau. Un simple mais cruel effet d’usure. À force d’être confronté à tant et tant d’œuvres se réclamant d’abord et avant tout de cette valeur, n’y trouvant quasiment jamais rien d’autre à répondre qu’un constat clinique désabusé, souvent sous la forme d’un morne « oui, effectivement, c’est beau », j’en suis venu à être fatigué et agacé de me sentir si seul du côté de ma banquise.
Ce qui explique mon rejet quasi immédiat du texte de Mu Ming, sans que je lui prête la moindre forme de culpabilité ; son texte n’est pas mauvais, il n’est juste pas pour moi dans des proportions injustes. Le ton emphasé de la narration traditionnelle chinoise, où les métaphores symbolistes répondent aux métaphores symbolistes, où chaque phrase est l’occasion d’une nouvelle saillie esthétisante, où la réalité se confond sans cesse avec une sorte de fantasy du quotidien, où l’allégorie semble avoir autant de poids concret : ça me gonfle. C’est la faute de personne, c’est juste comme ça, je trouve que c’est un entre-deux/trois/quatre fâcheux. Ce texte se situe à un croisement générique très malheureux pour moi, où le moindre concept – même science-fictif – est toujours ramené à sa dimension poétique, ce qui a le don de me perdre. Cette sorte de réalisme magique où on discute si légèrement de choses qui dans n’importe quel autre roman devraient être expliquées et exposées dans toutes leurs dimensions techniques et matérielles, c’est juste pas ma came ; la poésie n’a pas autant de prise sur le réel dans des circonstances normales, je n’aime pas qu’elle en ait davantage dans la fiction, à moins d’une justification diégétique claire.
Mais c’est précisément pour ça que j’insiste autant sur la dimension si personnelle de mon rejet, quasi intime, parce que ça renvoie à ce que je disais dans mon introduction : ce texte, à l’image de son éditeur, fait un choix, et s’y tient complètement. Mu Ming fait le choix conscient et assumé d’un texte à l’ambiance éthéré, dont on pourrait douter de la nature profonde ; je serais tenté d’évoquer cette histoire du poète rêvant d’un papillon se demandant s’il est le papillon qui rêve d’être un poète. Typiquement le genre de dilemme philosophique que je déteste parce qu’il cache ce que je considère comme le vide de sa réflexion derrière une jolie formule alambiquée : il pose une question qui n’est profonde parce qu’elle ne peut avoir pas de réponse satisfaisante ou définitive. C’est peut-être une ouverture vers le zen pour certain·e·s, ce n’est qu’une perte de temps pour moi. Incompatibilité d’humeurs pure. Et sans aller accuser Mu Ming de cacher du vide derrière des jolies formules et des instants de pure esthétique littéraire, je retrouve quand même une partie de cette vision dans son texte. Parce qu’elle a tellement enrobé son texte de cette ambition du beau, je n’ai pas su quoi chercher sous le vernis une fois que j’avais fini de le gratter, d’où une méchante impression de trop peu une fois au bout du récit. Je n’ai pas compris grand chose d’autre de son texte qu’une envie de poésie qui m’était complètement étrangère, au delà d’une tentative d’embellissement de la tragédie, ce qui n’a pas aidé non plus. Et je me suis, de fait, très vite retrouvé sur le bord du chemin.
Une chance sur deux. On peut pas reprocher à Argyll de faire des vrais choix, au moins. Sans frustration ni rancune, je vais simplement passer à autre chose, y compris au sein de cette collection, et on verra bien comment ça se passe. C’est la vie, on peut pas toujours gagner. Et c’est très bien comme ça.
Rendez-vous pour les autres itérations, donc.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “RéciFs #1 – Le Bracelet de Jade, Mu Ming”