
Tissues – YUNGBLUD
Chamber the Cartridge – Rise Against (extrait de l’album The Sufferer and the Witness)
Tenter des trucs, encore et toujours. Il ne m’aura ici fallu qu’un extrait d’interview de l’auteur du jour, où il exprimait avec force et conviction une opinion antifasciste radicale, pour me dire qu’il valait sans doute le coup d’être lu. Dans le contexte actuel, on prend ce qu’on peut. Et Laurent Gaudé m’en soit témoin, quand j’ai fait confiance à mon instinct pour essayer des bouquins hors de ma zone de confort habituelle, ces derniers temps, ça m’a plutôt réussi. Alors pourquoi pas encore donner sa chance à la blanche, hein ; je ne risque pas grand chose, au pire ça finira dans la Série Noire, et puis voilà. Faut pas dramatiser.
Mais bref. Une petite ouverture à ma curiosité sur les réseaux, quelques réactions enthousiastes qui la transforment en envie, un conseil particulièrement fiévreux de passion qui la transforme elle en acquisition, et nous voilà.
Pour une chronique qui s’annonce dense. À l’image du roman dont elle va parler.
Si vous avez la flemme de tout lire, dites vous que j’ai beaucoup aimé. Mais si vous avez le courage de me suivre, sachez que c’est quand même pas aussi simple. Disons qu’avec ce roman, j’ai vécu un parcours intense.
Je vais tâcher de vous expliquer ça en détails.
Dans les années 70, Georges est étudiant en histoire, mais surtout militant antifasciste et pro Palestinien, participant à des raids et des actions radicales contre les ennemis de la cause. Au fil de son parcours, il rencontre Sam, un autre militant et metteur en scène, aux idéaux plus pacifistes, qui va l’amener à doucement se ranger. Quelques années plus tard, alors que la guerre commence à faire des ravages au Proche-Orient, Sam, malade, confie à Georges son plus grand projet : monter l’Antigone de Jean Anouilh au milieu des affrontements, en empruntant des acteurices à chaque camp, pour le temps d’une représentation, faire taire les armes. Georges, pour son ami et leurs idéaux communs, accepte.
C’est sans doute voulu par l’auteur, et c’est extrêmement malin, son roman est implicitement bâti en actes, qui rythment ses thématiques, sa narration et le fonds de son propos. Et de fait, mon ressenti face à son travail s’est lui-même retrouvé cadencé par cette construction, évoluant au fil des chapitres pour arriver à mon ébahissement final. En toute logique, je me dois de tenter de vous rendre compte de cette évolution dans cette chronique ; ça me permettra je l’espère d’en faire une recension aussi honnête que précise.
Au tout début, je dois bien le dire, c’était pas gagné. On était pas dans le rejet, mais j’avais du mal à être autre chose que circonspect, et ce pour deux raisons. La première m’est totalement imputable : craintif comme je le suis de la littérature générale et de ses manifestations les plus mises en avant par la culture légitime, j’ai cru que Le Quatrième Mur, avec son protagoniste quasi homonyme de l’auteur et l’évocation de certains pans de son passé, faisait œuvre d’auto fiction. Et l’auto fiction, sur le principe, j’aime pas ça. Romancer sa propre vie pour lui donner un lustre littéraire, je trouve ça assez malhonnête, dans la majorité des cas, sans parler de narcissisme et d’égocentrisme bourgeois, disons les mots. Il ne m’aura fallu qu’une rapide recherche un peu curieuse face à l’évocation de certains faits discordants au fil de la narration pour réaliser qu’on était plutôt dans l’auto uchronie, ce qui est complètement différent, puisque faisant frontalement et honnêtement travail d’imagination ; qu’on me raconte une projection fantasmée de soi dans une ligne temporelle différente, ça me parle nettement plus, et d’autant plus quand il s’agit de se projeter dans une histoire telle que celle là. Soit.
La seconde raison de ma méfiance était plus mesquine, mais on ne se refait pas, et c’était l’usage du style par Sorj Chalandon. Si fort heureusement, on était pas dans la débauche prétentieuse et hypertrophiée qui le plus souvent provoque ma colère, celle qui en fait tellement des caisses que la moitié des phrases demandent un dictionnaire des synonymes pour seulement comprendre leur sens premier, on était quand même un chouïa dans le domaine de l’exagération. En gros une phrase sur trois avec une figure de style un poil torturée, quelques formules nébuleuses, et un usage un peu exagéré de l’adverbe « comme » faisant usage de levier métaphorique. J’étais pas agacé à proprement parler, mais c’était un peu trop maniéré pour mon goût. Et puis ça délayait un peu le cœur de l’intrigue qui m’était promise, il faut bien le dire.
Ça, c’est sur la forme.
Sur le fonds, c’était aussi un brin complexe, mais sans me précipiter vers le moindre procès d’intention : j’attendais de voir. C’est la grosse différence entre le fonds et la forme, le premier permet la patience et le recul, quand le second vous fait réagir épidémiquement sans vous permettre d’y réfléchir. De fait, c’est sans aucun doute le climat actuel fascisant assez irrespirable qui m’a fait tiquer à la lecture du pacifisme forcené et un brin idéaliste – à mes yeux – de Sam ; que le récit de Sorj Chalandon gravite autour des tensions et horreurs de l’époque au Proche-Orient résonne forcément terriblement avec le génocide en cours en Palestine, et projette une lumière différente sur les arguments des uns et des autres sur le sujet dans le contexte de l’époque. Sans jeter la pierre à qui que ce soit, puisque non seulement c’était pas vraiment pareil dans ces années là, mais surtout – attention à vos portes ouvertes – Le Quatrième Mur est une fiction, remplie de personnages fictifs ; que les sujets qu’ils évoquent soient bien trop réels n’empêche pas de prendre un peu de recul sur ce que leurs discussions représentent.
Disons que si je n’étais aucunement heurté ou frustré, j’estimais avoir des raisons valables de craindre que la suite pourrait aller vers des hauteurs de vues auxquelles je ne crois agressivement plus depuis des lustres : l’Art comme transcendance, comme faiseur de paix, le pacifisme comme valeur cardinale, le refus de la moindre radicalité dans la lutte, ce genre de posture bourgeoise qui hurle ses privilèges en croyant faire une fleur à l’humanité avec panache et noblesse. Si certaines des images convoquées par Sorj Chalandon étaient parlantes et mettaient bien en scène les différents tenants et aboutissants du dialogue militant, je n’avais pas vraiment envie qu’il écrive la victoire du point de vue de Sam, ou du moins pas de manière trop éclatante. D’une parce que je n’aurais pas pu y croire, et de deux parce que ça m’aurait paru être en dissonance complète avec l’extrait d’interview qui m’avait précisément motivé à le lire. Sans parler de trahison, il y aurait eu déception.
Fort heureusement, dans le deuxième tiers du roman, les choses ont changé pour le mieux. Et forcément, à partir d’ici, je vais devoir faire plus succinct dans mes explications ; mais puisqu’il s’agit du cœur de l’intrigue, je vais quand même pouvoir développer un peu. Dès lors qu’on s’attaque aux problématiques de la mise en scène d’Antigone au milieu des affrontements et des ruines, le dialogue que j’évoquais plus tôt gagne en pertinence et en force, il se déplace du point de vue de spectateurs à celui d’agents : la théorie devient la pratique. Les connaissances de Georges sont nulles et non avenues et il doit s’adapter à un paradigme radicalement opposé à celui qu’il connaît et maîtrise. Toute l’intelligence de Sorj Chalandon étant ici d’avoir en fait bien pris le temps qu’il fallait dans la première partie de son texte, axant toute sa démonstration sur la puissance du contraste entre la France et le Liban embourbé dans une guerre absurde entre cinq camps différents qui se haïssent parfois sans sembler savoir pourquoi, voire qui se retrouvent forcés à participer parce qu’ils sont simplement au mauvais endroit au mauvais moment et constituent des pions dans le jeu d’autres puissances.
Et aussi éloquente que puisse être l’idée de monter Antigone dans ce contexte en rapprochant des représentant·e·s des peuples concernés en son sein, Sorj Chalandon montre et démontre bien sa fragilité, sous le poids des réflexes grégaires, des mesquineries héréditaires : que vaut une belle idée face à la crasse du monde ? Alors certes, on y croit, on a droit à des moments de grâce et de gloire, on rit, on s’émeut, on comprend que parfois, l’espoir est aussi beau que fort, que tout n’est pas perdu ; et l’instant d’après, on se rappelle qu’en fait non, des fois, trop souvent, l’espoir ne suffit pas. À moins que ce soit l’inverse.
Toute considération politique ou littéraire mise de côté, j’étais alors convaincu que j’étais d’abord et avant tout mis en présence d’une putain de bonne histoire, pardon my french. Des fois, c’est quand même aussi simple que ça. Pour tout ce que je réfléchis, pour tout ce que je peux mettre en balance face aux arguments métaphysiques qu’une œuvre me propose pour en tirer un bilan personnel, une forme d’évolution, d’avancée morale ; des fois je suis juste pris et je veux bêtement savoir ce qui se passera sur la page d’après. Est venu un moment où j’ai consciemment et volontairement oublié les questions implicitement posées par la situation que vivait Georges pour me concentrer avant tout sur Georges et sa situation. Et c’est toujours un sentiment agréable, en dépit de la petite musique lancinante qui me trottait à l’arrière de l’esprit pendant que se déroulait cette fichue intrigue, de juste être embarqué par une bonne histoire. Qu’elle raconte des choses en plus de ce qu’elle raconte, évidemment, c’est un bonus bon à prendre, surtout pour moi qui me nourrit plus d’analyses que d’émotions, mais n’empêche que quand émotion il y a, je me dois d’autant plus de le signaler.
Ce qui nous amène au dernier tiers, et aux deux derniers actes du roman dont je ne peux évidemment rien dire sans totalement abuser. Mais qui m’ont, honnêtement, cassé en deux. Fait lâcher, une fois arrivé au bout, deux trois, gros soupirs, et regarder dans le vide pendant quelques dizaines de secondes, le temps de récupérer et de faire le point. Si je dois un brin mesquinement insister sur le fait que le style de Sorj Chalandon, bien que s’adaptant assez intelligemment aux circonstances qu’il décrit pour en retranscrire aussi fidèlement et efficacement que possible la réalité, demeure un chouïa trop soutenu et ampoulé au fil de son roman, je dois surtout en remettre une couche sur sa capacité à rendre compte de certaines scènes d’une puissance humaine et littéraire exceptionnelles. Ah ça, il prend pas de gants, il fait certainement pas semblant. Ce dernier tiers, il tape dur, très dur. C’est âpre, pour faire dans l’euphémisme. Mais ça résout définitivement la moindre interrogation que je pouvais initialement avoir sur le propos qu’il tenait à exprimer au travers de ce texte.
Et ça tient, à mon humble avis, en quelques mots : checkez vos privilèges, et arrêtez de vous comporter comme si les luttes des autres étaient un spectacle à votre bénéfice.
Je ne peux évidemment qu’être d’accord avec un tel bilan.
L’essai est transformé. Ce roman est fort. Très fort, même, parce qu’intelligemment radical mais patient et subtil dans sa construction. Au delà de ses scènes les plus marquantes, voire choquantes, qui représentent déjà fort bien la pensée de Sorj Chalandon, ce dernier déploie tout un imaginaire extrêmement évocateur, qui raconte bien la réalité et la profonde nécessité de la lutte, avec tout son cortège d’abjections et de merveilles. Et nous rappelle qu’elle ne peut jamais vraiment cesser, parce que dès lors qu’on cède un pouce de terrain, elle n’en devient que plus violente et coûteuse.
C’était pas une lecture toujours facile, mais elle me paraît, à sa manière, assez salutaire. Ce roman ne changera pas le monde, mais je comprends nettement mieux qu’il ait marqué les esprits, et de fait, je pense quand même qu’il aura contribué pour le meilleur. Une petite pierre de plus dans l’édifice, certes, mais une pierre quand même.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

Merci beaucoup pour cet avis une fois de plus très honnête, argumenté et éclairé.
Je fais partie des gens comme toi qui ont du mal à aller vers la littérature blanche à cause de pas mal d’idées peut-être préconçues d’autres se vérifiant. J’ai tout comme toi eu d’excellentes surprises sur certaines recommandations dernièrement, notamment un Laurent Gaudé, puisque tu en parles. Et comme justement, on m’a également recommandé le quatrième mur. J’avoue que ton avis tombe à pic. Et que je me reconnais pas mal dans les arguments que tu développes. Je pense donc me laisser tenter moi aussi à mon tour par cette lecture pour voir si elle me fait vivre les mêmes émotions et sensations que toi.
Merci !
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Comme quoi faut jamais dire jamais ! 😀
En espérant que ça te plaira aussi.
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