
Rule the Grounds – KARDI (extrait de l’EP No Doubt)
Depuis Le Bain des limbes, je désespère de pouvoir donner plus de place à Tanith Lee sur ce blog, pour les raisons que vous savez. Ironie fort dramatique, ma tentative avec le premier volume du Dit de la Terre Plate a fini dans la douzième occurrence de la Série Noire, encore en cours d’élaboration au moment où je vous parle. Et comme j’avais un autre volume signé de son nom dans ma PàL, je me suis dit que j’allais faire contre mauvaise fortune bon cœur, ne pas rester sur un échec ; et potentiellement me trouver une nouvelle occasion de dire du bien de son travail.
Pas de bol, c’est pas avec ce texte non plus que je vais pouvoir à nouveau me réjouir d’avoir trouvé une nouvelle autrice chouchoute à promouvoir.
Terre de lierre, pour le dire vite, m’apparaît comme un terrible gâchis. Y avait vraiment quelque chose à faire avec cette histoire. Ou plutôt, pour annoncer avec un brin de malice ce qui va suivre : il y avait quelque chose à faire avec toutes ces histoires.
Voyons ça.
Esther, adolescente, vit dans le Bas, recluse au sein d’une petite colonie humaine ayant survécu à une catastrophe nébuleuse survenue dans le Haut, près d’un siècle plus tôt, par la faute d’un mystérieux « Envahisseur ». Or, Esther a trouvé un passage vers le haut, et aventureuse et rebelle comme elle est, elle n’hésite que peu à profiter de son privilège secret, et se rend à la surface, à la fois pour le frisson de l’exploration et le plaisir de la transgression.
Quand elle est découverte et livrée à Standish, le leader de la colonie et gardien de ses secrets, son destin bascule.
Vous le savez, moi mon truc, c’est plus l’analyse. Pour être plus précis, mon kiff ultime, le truc où je pense que mon cerveau est particulièrement bien câblé, c’est la détection des motifs, des thèmes récurrents, des gimmicks de pensée des auteurices que je lis, si vous voyez ce que je veux dire. Après deux romans et trois quarts de Tanith Lee passés sous ma loupe, je pense pouvoir affirmer sans prendre de risque qu’elle avait une légère obsession autour de l’idée des structures de puissance et de l’oppression, avec une légère insistance sur la question féminine. En effet, on retrouve ici cette protagoniste qui fait tache dans un environnement où le simple fait d’exister en dehors de la norme établie est un problème en soit, d’autant plus quand on parle d’une jeune fille au caractère un peu trop trempé et prompt à la rébellion, même et surtout sans cause à défendre, faute d’une éducation et d’une idée de ce que pourrait être le monde en dehors de ces schémas de domination.
Au démarrage de cette histoire, honnêtement, j’étais assez enthousiaste : rétroactivement, Tanith Lee me semblait faire œuvre de réappropriation de tropes classique du Young Adult moderne, avec cette héroïne initialement aux prises avec un monde qui la rejette tout en essayant – semblait il – de la reforger à son image, mais qui très vite, déraille complètement et part dans une direction absolument inattendue au vu des éléments de départ. Certes, on retombait d’une certaine manière dans d’autres de ces tropes, mais avec une fraîcheur et une candeur qui m’étaient tout à fait inédites : Esther, notre héroïne, a des failles béantes en tant que protagoniste, avec une propension à la mesquinerie, à la violence et au mensonge qui dénotent fortement dans un cadre comme celui-là. On sent bien qu’elle est aigre au delà de ses années, et qu’elle a de bonnes raisons de l’être, que son existence est nulle et qu’elle n’aspire à rien d’autre qu’au fait qu’on la laisse tranquille ; prenant le moindre raccourci disponible pour retrouver un peu de tranquillité, fut-ce aux dépens de ses co-habitant·e·s. Et si je peux aisément concevoir qu’un personnage aussi gris – pour ne pas dire sombre – puisse déplaire à beaucoup de monde, n’étant moi-même pas un grand fan des personnages principaux antipathiques habituellement, je dois dire qu’Esther provoquait en moi une forme un peu contorsionnée d’empathie. Je retrouvais un peu, d’une manière détournée, un sentiment proche de celui qu’avait provoqué chez moi les Chroniques du Pays des Mères ; cette sensation que la distance installée par l’autrice suffisait à ne pas juger depuis mes standards anachroniques et anaspatiaux. Oui, on tente des néologismes, au point où on en est.
J’ai effectivement été séduit, au départ, parce que Tanith Lee, à de maintes reprises, a su très agréablement me surprendre. Pendant la première moitié du roman, du moins, tous les changements et bouleversements de l’intrigue qu’elle me présentait étaient malins, funs, et juste assez surprenants pour éviter de tomber dans l’absurde : il y avait, en dépit de tous ses changements d’appuis, une forme de continuité narrative et thématique.
Et puis à un moment, je ne sais pas trop ce qui s’est passé, elle a perdu le fil. C’est parti complètement en vrille. Au relatif contrôle du début du roman s’est substitué une sorte de frénésie d’invention et de twists qui a absolument dévié le court de l’intrigue et de tout ce qu’elle pouvait tenter de raconter. Si avec le recul de la lecture complète du roman, je pourrais lui concéder une certaine vue d’ensemble et une sorte de cohérence thématique d’ensemble revenant à cette obsession personnelle que je lui prêtais plus tôt, narrativement, elle a – pardon – fait un peu n’importe quoi à mes yeux.
On est dans le cas typique où il y a plusieurs histoires contenues dans une seule, et pas assez de place et de soin accordé·e·s à chacune d’entre elle pour que ça fonctionne à plein. Je vois ce que ce roman aurait pu être, mais je vois encore plus le bordel qu’il est en l’état, et avec probablement 200 ou 300 pages qui manquent. Oui, oui, le double du roman lui manque à mes yeux. Parce qu’en fait, avec tout ce que prétend brasser Tanith Lee ici, je trouve que ça va bien trop vite pour justifier une telle ampleur dans les perspectives et les ambitions déployées par l’autrice. Les relations interpersonnelles sont réduites à leurs plus simples composantes et sont donc traitées de façon bien trop succinctes pour justifier leurs intensités dans la deuxième moitié du texte. Les différentes révélations, à force de s’enchaîner et de s’incrémenter, à défaut de mieux expliquer l’état du monde, en viendraient plutôt à faire s’empiler les questions sans réponses ; et finalement, personne dans ce roman ne semble réellement avoir de motivation stable et fiable sur laquelle faire reposer une réelle chaîne de causalité. Tout ne se justifie qu’après coup.
C’est extrêmement frustrant parce qu’en fait, à force d’avancer, ce qui me semblait pouvoir être ressenti comme une forme de candeur et de sincérité rafraîchissante s’est finalement transformé en ce qui ressemble plutôt à un regrettable manque de soin, réduisant à néant tous les efforts créatifs et d’inventivité de Tanith Lee, atomisés sous le poids de sa frénésie. Pour le dire un peu crûment, on dirait un roman adolescent, qui avance tout droit et invente au fur et à mesure, sans vraiment se préoccuper de sa cohérence d’ensemble : l’idée c’est de surprendre, coûte que coûte. En tout cas c’est l’impression que ça m’a donné.
Si on ajoute à tout ça une certaine fixation sexuelle qui n’est décidemment pas de mon goût – même si elle fait un peu sens ici, je l’admets, je trouve juste sa mise en scène un peu vulgaire – une absence terrible d’unité de perspective, une certaine inconsistance de ton et un titre qui en VO comme en VF n’a absolument aucun sens que je puisse identifier : c’était une lecture compliquée. Je mettrais à son crédit qu’elle était tellement ramassée qu’elle ne m’a jamais laissé le temps de considérer un abandon. Je n’ai jamais cessé de me demander où tout ça était censé aller.
Alors certes, je suis extrêmement déçu, mais j’ai fini. J’avoue que je suis assez triste de ne toujours avoir que Le Bain des Limbes à vraiment pouvoir mettre au crédit de Tanith Lee selon mes critères personnels : parce que même dans un roman aussi foutraque et raté que celui-là à mes yeux, je sens quand même des qualités que j’apprécie particulièrement bouillonner sous la surface. Il y a une rage légitime, une impatience à faire sauter les verrous d’un système injuste sous lequel elle se sent piégée qui me rend l’humaine derrière l’autrice extrêmement sympathique ; mais pour autant, ici, je trouve le travail de l’autrice terriblement insuffisant. J’aime à penser que je n’ai juste pas eu beaucoup de chance en piochant dans sa production jusque là, et qu’en continuant de fouiller, je vais finir par tomber sur d’autres de ses meilleurs textes.
C’était juste pas celui-là.
*Haussement d’épaules et sourire contrit*
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
