
Transcendantal Cha Cha Cha – Tom Cardy (extrait de l’album The Dancefloor At The End Of The Universe)
En voilà encore, une saga que j’aurais mis bien trop de temps à honorer comme il se doit d’une avec une série de chroniques sur le blog ! Oui, comme pour Les Vorkosigan. Mais je me suis rendu compte avec un temps de retard qu’une grosse erreur de ma part avec Le Tour du Disque, c’est d’avoir été monotâche. Je me suis condamné au burn-out tout seul en ne me ménageant pas des espaces de respiration en plongeant dans d’autres sagas en parallèle.
Alors maintenant, c’est ce qu’on fait. Le seul tort de Roland C. Wagner, finalement, ici, c’est de s’être trouvé une place dans mon panthéon personnel quelques années après Terry Pratchett et quelques années avant la création de ce blog. Dès lors, si son nom me vient toujours à l’esprit quand on me demande un top de mes auteurices favorit·e·s ou quand je me demande quelle œuvre je veux explorer plus en profondeur, il n’est jamais le premier à se manifester. Et c’est bien entendu un absolu scandale, puisque Roland C. Wagner est sans aucun conteste l’autre auteur le plus influent sur mes valeurs, mes goûts, et, osons le dire, mon style.
Pour tout dire, c’est avec mon enthousiasme et l’efficacité de mon prosélytisme envers Les Futurs Mystères de Paris que j’ai découvert, à l’époque, ma vocation de libraire. C’est en ressentant le frisson unique d’un pitch réussi convaincant trois ou quatre personnes réunies lors d’une soirée de partage littéraire que j’ai compris que mon truc, c’était d’être un passeur de livres et de passion. Bon, pour ce qui est d’être libraire, on repassera, mais faute de grives on ouvre un blog, et ça pour le moment, ça marche franchement pas mal.
Mais bref. Tout ça pour dire qu’il était plus que temps que cette saga exceptionnelle, probablement seule responsable de mon kink littéraire pour la figure du détective privé, trouve enfin la place qu’elle mérite dans mon petit espace virtuel personnel aux côtés de tout le reste de son travail. Parce que zut, hein. Je peux pas non plus éternellement faire la promotion de Rêves de Gloire. C’est un chef d’oeuvre, oui, mais ce n’est pas le seul à mettre au crédit de son auteur.
Et qu’on soit clair, je parle de la saga des Futurs Mystères de Paris dans son ensemble. Parce que c’est pas que La Balle du néant soit un mauvais roman, hein, certainement pas ; mais si je devais tenter une métaphore culinaire et comparer toute la série des romans de Roland C. Wagner dans son univers uchronique parisien à un très, très bon repas, ce premier tome ne serait qu’une entrée. Une très bonne verrine, histoire de vous mettre en appétit, mais rien de plus. Même si c’est déjà un très bon début.
Voyons tout ça.
« Je suis en quête de mes origines. Ce n’est peut-être pas très original ; pourtant ma quête ne ressemble à aucune autre. Car je suis né d’un mystère. »
Et d’entrée de jeu, on va, pour ce premier tome, renoncer à toute forme de résumé, parce que vouloir résumer les prémisses du récit concocté par Roland C. Wagner, c’est basiquement en gâcher la découverte, à mes yeux. Le tout début de La balle du néant, constitué par le bloc de son prologue et de son premier chapitre, est un tel bijou d’exposition et de mise en place, que je m’en voudrais de le salir en le manipulant avec mes grosses pattes de mécréant. Je pense pouvoir avancer qu’au vu de la densité thématique et créative des Futurs Mystères de Paris tout entier, il fallait au moins cette démonstration d’intelligence narrative pour lui donner cette impulsion initiale, celle qui permet au reste du roman et des suivants de se dérouler sans accroc.
Il y a une intelligence incroyable, je trouve, dans le fait de nous écrire un prologue à la troisième personne pour présenter notre héros, Temple Sacré de l’Aube Radieuse, alors qu’il est encore tout jeune, alors qu’il s’infiltre sur un vaisseau spatial militaire par pure curiosité, usant de son pouvoir de transparence uniquement dans un but pratique et sans malice, du point de vue d’un militaire qui a réussi à temporairement lui mettre la main dessus avant de l’oublier dans les minutes qui suivent, en se faisant dérober au passage le prototype aya militaire dont il avait la charge. Ça nous place Tem d’un autre point de vue que le sien, illustrant les effets de sa transparence de l’extérieur, permettant de faire ensuite la bascule sur sa narration à la première personne sans avoir à expliquer le phénomène de l’intérieur. Sobre et extraordinairement efficace, d’autant que par ailleurs, ce prologue permet également à RCW de prendre quelques libertés narratives pour nous présenter certains détails de son univers de manière plus naturelle et déliée que via le monologue intérieur à venir de Tem dans les chapitres suivants.
« Le grand métissage est en route et rien ne l’arrêtera. »
Et derrière, on enchaîne avec ce premier chapitre, et cette narration intériorisée, très oralisée, avec Tem aux commandes, en tant que jeune détective privé débutant, en galère, à qui on confie, d’une curieuse manière, sa première affaire concernant un crime de sang. Ce qui dès le départ nous est bien montré comme une occurrence aussi rare qu’étrange, dans ce monde où la non-violence de Tem n’est pas tant une exception qu’une règle courante parmi d’autres.
Et cette première affaire, au delà d’être un meurtre, ce qui est déjà rare dans le contexte des Futurs Mystères de Paris, cet univers de Cyberpunk pris dans le joyeux tourbillon de ce que RCW appelle un Élan Utopique – basiquement l’univers de Poupée aux yeux morts qui aurait bien tourné, si vous voulez mon avis – cette première affaire, disais-je, est très significative car il s’agit d’un meurtre en chambre close. Et ça, quand on convoque la figure du détective privé comme le fait l’auteur, c’est pas anodin du tout. À l’instar du roman qui le contient, ce choix est à mes yeux une essentielle déclaration d’intentions.
Quand Tem, détective débutant et pas franchement doué, se réfère en esprit à ce que ferait Nestor Burma, c’est tout à la fois Roland C. Wagner lui même qui se demande ce que ferait Léo Malet : d’une certaine manière, comme Tem joue au détective privé et se prend de plus en plus au sérieux au fil de ses progrès, Roland C. Wagner joue à Léo Malet et s’amuse à convoquer son héritage jusqu’à aboutir à un résultat qui lui paraît acceptable.
Et ça fonctionne aussi bien précisément parce que toutes les manœuvres littéraires dans ce roman, qu’elles soient intra ou extra diégétiques, convergent vers sa réussite ; les éventuelles erreurs de Tem ne sont qu’autant d’excuses de plus pour jouer avec les références et faire avancer l’intrigue et le concept du roman qui la contient.
« Je me doute bien que c’est en rapport avec la psychosphère, mais les méta-explications ne sont qu’un confort mental : en fait, elles n’expliquent rien du tout. »
Je sais pertinemment qu’à une échelle toute personnelle, si ce n’était pour le formidable et réjouissant fourmillement des concepts qui sous-tendent les Futurs Mystères de Paris, ainsi que la fluidité enthousiasmante de ses dialogues et le souffle de ses personnages, je trouverais sans doute l’intrigue de La Balle du néant assez pauvre, au niveau policier. Tem l’avoue lui-même, il ne pose pas les bonnes questions aux bonnes personnes, et patauge bien trop dans une affaire qui n’aurait sans doute pas du lui prendre autant de temps, de cadavres collatéraux et d’hésitations malvenues. Sauf qu’en fait, on s’en fout, parce que ce n’est pas tant la réponse à l’énigme du meurtre en chambre close qui compte dans ce roman ; c’est la nature de cette réponse et le chemin emprunté pour y parvenir qui comptent réellement, et qui à mes yeux justifient pleinement l’existence de ce roman en tant que tel, et qui le rendent absolument passionnant à analyser à froid.
Dans un univers littéraire relativement classique, il aurait suffit à un détective hard boiled impossible à ignorer, à l’esprit et aux poings acérés, de poser les bonnes questions aux bonnes personnes dès le départ, de botter quelques culs, et le tour aurait sans doute été joué en quelques pages. On aurait eu une nouvelle rapide et bien ficelée, mais pas bien originale à se mettre sous la dent, merci bonsoir. Toute la malice de RCW, ici, c’est bien entendu de prendre l’absolu contrepied de ce concept, de nous pondre un détective privé que les gens qu’il interroge oublient dès qu’il enlève son borsalino fluo, qui se refuse à pratiquer la moindre forme de violence, et qui prend plusieurs rencontres avant de seulement songer à tenter de séduire une femme qu’il trouve séduisante.
Parce que Tem ne fait pas les choses comme n’importe quel autre détective cliché, il permet à son auteur de déployer pleinement les subtilités techniques, thématiques et narratives de son univers, parce qu’il pose dessus un regard différent ce celui qu’on nous livre habituellement. Et parce que malgré tout Tem se réclame ouvertement de ces références auxquelles il ne correspond pas complètement, il convoque à lui seul un effet de contraste sensationnel.
« J’ai donné le nom de Bol de Soupe à l’ensemble des psychosphères du cosmos. Car nous ne sommes pas seuls, j’en ai la certitude absolue. L’immense machine céleste qui nous entoure n’a pu être créée à notre usage exclusif. C’est pourquoi il est nécessaire, vital, que nous nous élancions dans l’infini à la recherche d’autres mondes habités. Nous avons besoin qu’on nous rabatte le caquet. D’être détrônés de notre position apparente de maîtres de la Création. »
Et j’utilise cette citation comme transition parce que je pense qu’elle exprime très bien un autre aspect de l’œuvre de RCW que je voulais un peu explorer ici, au travers de la figure essentielle de Gloria. Alors certes, là maintenant, début 2026, l’idée même d’intelligence artificielle a pris super cher, et il serait malaisé de prétendre que le concept déployé par l’auteur autour des ayas et autres intelligences artificielles autonomes n’est pas devenu un brin ringard, bien malgré lui. Mais le balayer d’un revers de main au prétexte que notre présent est extrêmement décevant par rapport à un futur antérieur uchronique serait aussi injuste que contre-productif : Gloria et tout ce qu’elle incarne ont un sens extrêmement important aux yeux de leur créateur, et il est très important qu’on y réfléchisse selon ce prisme avant tout.
Parce que ce que je retiens principalement de la citation que l’évoquais plus haut, ce n’est pas tant l’idée de la nécessité de la course à l’espace – qui a elle aussi très mal vieillie – mais plutôt l’idée de l’importance de nous descendre nous même de notre piédestal, de nous considérer collectivement, en tant qu’espèce, avec un peu de recul. J’adore absolument ce que défend ici RCW en creux, et qui je trouve résume très bien sa grandeur d’âme, ou du moins qui m’y fait rétrospectivement croire très fort : il y a toujours quelqu’un d’autre que nous dans le monde. Et ce quelqu’un d’autre mérite de trouver sa place au même titre que nous. Gloria, au delà de ce que nous pourrons évoquer dans le paragraphe suivant, exprime avant tout, pour moi, l’émergence d’une nouvelle espèce à laquelle l’humanité va devoir laisser un minimum de place, en dépit du fait qu’elle en est la créatrice. Et non seulement le personnage de Gloria en tant que tel est formidable, pour ce qu’elle peut invoquer comme images et comme potentialités en rapport direct avec l’intrigue des romans dont elle fait partie intégrante, mais elle sert aussi de vecteur thématique essentiel dans ce monde, où, bien qu’on ait semble-t-il aboli une grande partie des oppressions et effets de minorisations, on reproduit encore des schémas oppressifs envers les ayas. En somme : il y a toujours du travail à faire pour faire mieux. Et c’est aussi pour ça que RCW est brillant quand il évoque un Élan Utopique plutôt qu’une Utopie ; c’est pas parce qu’on fait bien qu’on devrait renoncer à faire mieux.
« Dès que les informations glanées dans les cerveaux qu’elle visitait lui eurent permis de se faire une idée du monde qui l’entourait, elle a réclamé qu’on la libère. »
Et dans le grand écart entre Tem et Gloria, pour ce qui est de la rage et des moyens d’action à mettre en place pour aller vers ce mieux, je pense qu’on retrouve exactement comme dans le Demain, une oasis d’Ayerdhal, le tiraillement moral et éthique de Roland C. Wagner, simplement converti dans un ouvrage complètement différent, entre non-violence et actions radicales. On retrouve cette même rage, cette idée que rien ne va vraiment pour le mieux et qu’il faudra un bouleversement majeur afin d’opérer un basculement définitif vers demain ; ce bouleversement étant ici incarné par La Grande Terreur, dont on ne sait trop rien, en dehors du fait qu’elle a consisté en une sorte de bataille finale symbolique entre le bien et le mal, dont est sorti vainqueur le bien, au prix de lourdes pertes et d’un changement radical de paradigme.
La malice de RCW, ici, c’est aussi de nous placer dans un contexte post-basculement, où la menace n’est pas tant l’ombre constante de l’oppression et de la violence, qu’on devine préalable à la Grande Terreur, mais plutôt sa résurgence au travers des minorités nocives profitant des conditions de la paix pour abuser des bonnes volontés de la majorité placide. Si on sent que le système socio-politique des tribus est un net gain collectif, il reste encore à l’auteur à l’explorer complètement pour nous donner une idée de comment son univers fonctionne vraiment, afin d’en approfondir la crédibilité et l’organicité. Ça respire déjà bien, mais il reste encore beaucoup de boulot à abattre.
Mais je sens qu’ici je commence à déborder sur le terrain des romans à venir, je vais donc m’arrêter là pour aujourd’hui.
« La violence est légitime lorsqu’il ne reste pas d’autre moyen d’expression aux classes opprimées. »
Vous l’aurez donc compris, ma perception de ce roman est double. D’un côté, on a un petit roman tout à fait correct, brillant par son inventivité et sa foisonnance, mais pêchant légèrement par son intrigue un peu trop pédestre, alourdie par la nécessité de la mise en place d’un univers littéraire exceptionnellement riche, en dépit de l’excellence et de l’efficacité de ladite mise en place.
De l’autre, on a un lancement exceptionnel d’une série de romans avec un premier tome formidable de promesses et de potentiel à réaliser, réussissant un tour de force thématique et créatif, jouant sur de nombreux tableaux sans jamais perdre sa trame ou sa cohérence, parce que bien tenue dans la figure centrale de Tem, cristallisant en lui et autour de lui tout ce que Roland C. Wagner tient à lui faire raconter.
Si mes souvenirs m’aident sans doute à envisager les romans à venir avec enthousiasme, je comprends amplement pourquoi mes premiers pas dans le Paris de ce Futur m’avaient autant soufflé. J’ai hâte de continuer cette aventure là aussi.
Avec vous ?
Allez, et comme dirait Gloria :
« L’esprit de la commune vivra éternellement dans nos cœurs virtuels. Bonsoir, camarade – et bonne lecture. »
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
