
New Religion & Like a Battery – Marmozets (extrait de l’album Knowing What You Know Now)
C’est rigolo comme les évènements se déroulent, parfois ; avec une telle précision dans la coïncidence qu’on pourrait se demander si y a pas quelqu’un·e derrière qui tire les ficelles. Lors de ma première lecture du travail de Nelly Chadour avec son formidable Hante-Voltige, j’avais évoqué une de mes figures tutélaires, Roland C. Wagner. Et voilà-t-y-pas qu’en ce début d’année, alors que je me décide enfin à me consacrer à une des parties les plus importantes de son travail, les toutes jeunes éditions Askabak annoncent la ressortie des deux premiers tomes de la saga inachevée Paris est une bête de ladite Nelly Chadour. Dont j’aurais pu – et dû – il est vrai consacrer une lecture et une chronique au deuxième tome bien avant aujourd’hui. J’aurais sans doute plein de raisons à évoquer pour me justifier, mais elles ne seraient que des faux-fuyants : j’ai fait des choix plus ou moins bien motivés. L’essentiel, c’est qu’aujourd’hui, j’ai l’occasion d’accompagner la ressortie d’un bien chouette bouquin avec une chronique, alors je saisis ladite occasion, parce que c’est ce qu’on fait quand on est pas trop couillon. Et j’espère ne pas être trop couillon.
Là dessus, je vous propose qu’on arrête de trainailler, et qu’on s’y mette directement, afin que je puisse vous expliquer pourquoi cette suite est cool, en dépit de ses légères faiblesses. Légères, promis.
Et histoire de dissiper tout malentendu, la première d’entre elle est de mon fait. Vous le savez, mon motto, sur ce blog, c’est « les textes et rien que les textes ». Ce n’est pas qu’une posture intellectuelle, mais aussi une sorte de mécanisme de défense de ma part ; parce que si je peux, à ce stade, me vanter d’une certaine capacité d’analyse et de compréhension des textes que je lis, la médaille est fournie avec son revers : quand je sais des choses extra-littéraires à propos des textes que je découvre, ça teinte ma perception. C’est pour ça que j’ai tendance à éviter les interviews et autres chroniques à propos des ouvrages que je ne connais pas déjà ou que j’ai le sentiment de connaître suffisamment pour pouvoir confronter les idées que je m’en fais avec d’autres. Y compris celles des auteurices desdits ouvrages, oui, parfaitement.
Mais bref, pour en revenir à Hante-tension : je savais avant de le commencer, de par mes contacts numériques indirects réguliers avec son autrice, que ce récit avait été rédigé dans une période de difficultés et de doutes pour elle, et qu’il lui avait fallu lutter pour arriver au bout. C’est sans doute aussi pour ça que j’ai peut-être repoussé cette lecture, et j’en suis le premier désolé ; je craignais que ces doutes et difficultés viennent imprégner le travail de Nelly Chadour, et j’ai bêtement anticipé une déception. Emphasis on bêtement.
De fait, ça ne sent qu’un peu, et probablement que quand on sait quoi chercher, mais principalement, je pense, parce que ce deuxième tome souffre de ce dont souffrent tous les deuxièmes tomes du genre : c’est compliqué de suivre un très bon premier volume. Parce que maintenant que les choses sont proprement mises en place, il faut commencer à expliquer certaines choses un peu complexes, parvenir à renouveler les enjeux tout en maintenant une certaine continuité, vous connaissez le chanson, comme dirait Byron. Et en conséquence, finalement, Hante-tension, finalement, ne souffre à mes yeux, ironiquement, que d’une légère baisse d’intensité.
Tout simplement parce que Nelly Chadour doit sacrifier le rythme de son récit à la nécessité de faire un peu plus d’exposition, de donner de l’ampleur à une intrigue qui jusque là avait le luxe d’être resserrée sur un groupe restreint de personnages, exposés à une quantité restreinte de péripéties et d’informations à assimiler. Et maintenant qu’il est question de conférer un peu plus d’épaisseur à l’ensemble, sans le bénéfice de l’effet de surprise et sous le poids des attentes, forcément, c’est pas simple.
Mais comme je disais, ce reproche qui n’en est pas un est très très léger : parce que pour l’essentiel, ce deuxième fait le job et le fait super bien, avec toutes les qualités que je prête désormais à la plume chadourienne.
En premier lieu, il me faut encore rendre hommage à ses formidables personnages, délicieux de gouaille et de souffle. C’est un plaisir sans borne de relire La Santeria en faire des caisses même quand il s’agit de demander le sel, comme d’entendre au travers du papier les anglicismes torturés de Byron l’irlandais (du nord). Et si j’ai personnellement du mal à apprécier le sentiment de la jalousie ou le male gaze qui semblent habiter Fusain lors de ses chapitres, ils sont très bien campés et font absolument sens à l’aune de sa personnalité et de son arc de progression au fil du roman, je ne peux décemment pas m’en plaindre ; j’aime croire que ce genre de nuances et de défauts organiques participent aussi à l’authenticité générale de toute cette histoire. Puisqu’après tout nous sommes dans les années 80, et il faut bien que ça se sente ailleurs que dans ce qui pourrait nous rendre nostalgique de cette période.
Même si franchement, et c’est sans doute à mettre au crédit de Nelly Chadour, là aussi, on est toujours pas là pour vraiment faire acte de nostalgie en dehors des évocations de ce que l’autrice a dû connaître de bon à une échelle toute personnelle. Si les échanges et dialogues au sein de notre chère bande de punks sont savoureux, le cœur de la série Paris est une bête reste une forme de rage mise en pages. Si Hante-Voltige était là pour nous évoquer les violences policières et le racisme qui allait avec, ici on parle plutôt solitude, prédation immobilière et pouvoir de fascination du petit écran tout en gardant à l’esprit que parler d’un problème d’efface certainement pas l’existence des autres. Et si l’antagoniste principale de ce récit en particulier est moins marquant que le précédent ; ce qu’on perd en percussion, je pense qu’on le regagne en perfidie et en capillarité de la menace, si j’ose dire. L’angoisse est plus diffuse dans ce tome, existant plus comme une ombre générale que comme une présence singulière.
Comme toujours, pour moi, le jeu c’est d’apprécier l’équilibre entre symbolisme et matérialité, entre les aspects fantasy urbaine et fantastique d’un récit comme celui-là ; et de fait, avec la présence plus marquée de règles à respecter pour nos protagonistes afin de pouvoir lutter pied à pied contre cette menace évanescente, on bascule plus dans la fantasy urbaine que dans le fantastique, désormais. Les menaces ont un nom, un fonctionnement et des objectifs clairs, représentent quelque chose de bien plus concret qu’auparavant. Et la réussite de Nelly Chadour, présentement, c’est d’avoir bien intégré ce basculement, et donc d’en avoir tenu compte, avec notamment un final bien bourrin et enlevé comme il faut, qui nous fait réaliser cette nouvelle réalité diégétique en même temps qu’à ses personnages.
Alors évidemment, le problème, avec ce genre de deuxième tome qui prend un peu son temps pour nous reposer les choses avant une dernière prise d’élan, c’est que ça suggère une suite et une fin. C’est pas le tout de nous introduire les enjeux et la finalité d’un récit général, il faut tenir les promesses que ça implique. Oui, ceci est un coup de pression pour qu’on nous – me – fournisse la dose finale de Paris est une bête, tout à fait. Z’allez faire quoi.
Le truc, c’est que je peux faire des ronds de jambe comme vous voulez pour exprimer mon ressenti exact, le fonds de l’affaire c’est que j’aime vraiment beaucoup cette série de petits romans honnêtes, populaires au sens le plus noble du terme, et tout remplis d’une rage légitime et extrêmement bien incarnée. Y a une sincérité et une personnalité qui me manquent à plus grande échelle dans ce genre de textes, sans déconner. J’en veux plus des comme ça, même – et presque surtout – quand j’ai des choses à en redire ; parce que j’aime rien de plus que les œuvres qui ont des aspérités auxquelles je peux m’accrocher, des trucs qui font que je m’en rappellerai toujours.
Allez, rendez-vous pour le troisième tome. Promis, je serai pas en retard, cette fois.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
