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Histoires de moine et de robot T1 – Un psaume pour les recyclés sauvages, Becky Chambers

99 – mad routine, Veela & My City Glory (extrait de l’EP pool party)

Ça fait un bout de temps que je repousse cette lecture. D’abord et avant tout, comme toujours avec Becky Chambers, parce que j’espace histoire de m’éviter de ne plus rien avoir en stock, mais aussi parce que les échos un brin partagés sur cet ouvrage en particulier me laissaient croire qu’il était possible que je trouve dedans ma première réelle déception liée à son autrice. Ce qui aurait été fort dommage.
Mais voilà, on y est, j’ai passé le cap, toujours dans l’attente de SP qui s’éternisent, paralysé à l’idée de les voir débarquer alors que j’ai finalement commencé un gros morceau, coincé dans mon esprit monorail, et en me disant que lire une production féminine ce serait pas mal après le reste du programme de ce mois de janvier. Histoire d’équilibrer un peu, quand même.
Eeeeet… C’est compliqué. Je ne peux certainement pas dire que j’ai détesté ce texte, ou même que je ne l’ai pas aimé. Globalement, je crois que j’ai vraiment apprécié ma lecture. Pour autant…*Serrage de mâchoires* Il y a autant de trucs qui me chiffonnent que de trucs qui me parlent fort, là dedans.
On est dans ce cas particulier et un peu pénible pour moi où quand bien même, parce qu’on parle d’un format court, cette chronique sera estampillée Chronique-Lumière, il va falloir que j’en fasse des tartines et des tartines afin de verbaliser proprement la nature des nœuds que Un Psaume pour les recyclés sauvages m’a fait au cerveau.
Allez, on s’accroche, et on s’y met.

Bon, commençons par un point réjouissant. Les choses étant bien faites, j’ai pondu il y a très peu une chronique d’un bouquin de Clifford D. Simak, un auteur pour lequel j’éprouve une tendresse sans bornes qui n’est pas lointaine de celle que j’éprouve pour l’autrice du jour. Et il s’avère, par un hasard qui n’en est probablement pas un, qu’en lisant la novella du jour, le motif des robots religieux mobilisé par Becky Chambers m’est apparu extrêmement familier, précisément parce qu’il avait été mobilisé par ce même Clifford D. Simak dans son roman de 1972, À chacun ses dieux. Et au delà de ce motif, on retrouve dans les deux textes une continuité thématique assez remarquable qui n’a certainement pas échappé à votre serviteur, pour la simple et bonne raison que, par une formidable pirouette de mon cerveau appuyé par le destin, je citais déjà la proximité idéologique et littéraire entre les œuvres de Chambers et celles de Simak dans la chronique de ce même roman. La vie est extrêmement bien faite, parfois.
Bon, ça, c’est super chouette. Réaliser aussi frontalement et indiscutablement qu’il existe un continuum concret et frappant entre deux de mes auteurices favori·te·s, c’est un sentiment rare et gratifiant. Surtout quand on peut poser des termes précis sur les constituants de ce continuum : réflexions métaphysiques intégrées à des dialogues entre les différents personnages, antagonisme désincarné et/ou endogène combattu par la solidarité interpersonnelle, questionnements matériels sur les conditions d’existence des personnages, lesdits personnages comme uniques vecteurs des enjeux d’une histoire qui se pose à hauteur de l’humanité, mise en rapport de l’existence au delà des conditions de départ des consciences qu’on nous présente, avec une volonté forte d’éviter le pur anthropocentrisme… Y a beaucoup de choses qui entre en résonnance dès lors qu’on pose les deux textes l’un à côté de l’autre. Pour une simple question d’intertextualité, sincèrement, c’est assez foudroyant, et j’adore vivre ce genre de moment de croisement littérairo-cosmique.

Mais il n’est pas question que d’intertextualité, évidemment. Il est aussi question de contexte. Et là, honnêtement, je pense que Becky Chambers joue avant tout de malchance, comparativement à Clifford D. Simak. Parce que le sujet des robots conscients – et par extension, de nos jours, des IA – a considérablement évolué, et pas dans un sens favorable à l’un des thèmes favoris de la SF d’hier comme d’aujourd’hui. Et si, quand j’ai lu À chacun ses dieux, je n’étais pas encore complètement désabusé par l’idée d’une conscience artificielle, je le suis aujourd’hui à la lecture de ce Psaume pour les recyclés sauvages.
Je me demande s’il a déjà été théorisé un corollaire à la fameuse loi de Clarke qui stipule que toute technologie suffisamment avancée peut être confondue avec de la magie ; l’idée qu’une technologie habituellement mobilisée par la SF peut être rendue obsolète par la réalité, et constituerait alors un tue-l’amour narratif, une sorte d’anti magie involontaire. Je sais pas si je suis clair. Mais c’est pour dire que, pas de chance pour Becky Chambers, elle a beau appliquer au mieux le principe de réalité à ses robots, avec des limitations techniques et des symboliques très chouettes – comme celle des robots recyclés de Thésée – eh bah la magie du récit en a pris un coup quand je l’ai lu. Et je comprends bien que fondamentalement, on s’en fout, parce que ce n’est pas le pivot central du récit, que ce n’est qu’un joker comme d’autres récits de SF que j’aime très fort ont pu en mobiliser ; mais n’empêche que je ne peux pas non plus prétendre que ça ne m’a pas pesé à l’esprit en lisant ce récit.

Et là on peut en arriver au texte lui-même. Le cœur de ce texte, bien évidemment, c’est la rencontre opportune entre deux esprits contraires mais complémentaires, un joli hasard comme seule l’Art narratif sait en produire, la synergie entre notre protagoniste anxio-dépressif et paumé, frœur Dex, et le robot Omphale, enthousiaste, curieux et probablement sur le spectre et/ou TDAH. D’une certaine manière, Becky Chambers aborde les mêmes thématiques que Stéphane Beauverger dans son exceptionnel Collisions par temps calme, à sa manière personnelle et singulière et pose la question de savoir s’il est légitime d’être malheureux·se ou insatisfait·e dans un monde où on a absolument tout pour être heureux·se ou satisfait·e de son sort. Et y répond fort logiquement par le biais des dialogues entre Omphale et Dex. Et c’est là que je suis particulièrement partagé.
Précisément parce que les réponses de Becky Chambers le sont également.
D’un côté, on a ce qui tombe dans la catégorie habituelle de sa bienveillance lucide, tenant compte des aspects les plus complexes et pénibles de la vie, son baume littéraire classique mais diablement efficace, qui se résumerait assez facilement à la citation suivante, que je valide personnellement à 100% :

« Exister dans le monde et l’admirer, ça suffit. Tu n’as pas besoin de justifier ni de mériter ton existence. Tu as le droit de te laisser vivre. C’est ce que font la plupart des animaux. »

À ça, je souscris sans vergogne ni hésitation. On a le droit, comme le fait Dex, d’être insatisfait·e de conditions de vie objectivement idéales, de changer d’avis, de changer de vocation, d’orientation, de tenter des choses et de se planter jusqu’à arriver à une situation épanouissante dans laquelle on se sent enfin confortable. Oui.
Le problème, c’est que de l’autre côté, Becky Chambers nous livre par contre des idées teintées de la révérence du martyr, ma némésis :

« C’est beau, je trouve, d’avoir la chance de contempler une chose sur le déclin. »

À ça, j’ai répondu, sans rire : « Oh, fuck off« . Pas tant parce que je déteste vraiment ce genre d’envolée lyrique à deux sous faisant vibrer une corde esthétisante m’ayant pété au visage il y a des décennies de ça, que pour ce que ça représente quand même d’une relative faiblesse du style Chambers, par moments, quand même. Et qui s’exprime peut-être un peu trop dans ce texte en particulier pour que j’arrive ici à en faire une totale abstraction. À savoir, pour mon petit cœur de radical gauchiste, un petit manque de matérialisme dans le discours, tout de même. Pour ce que les bons sentiments de l’autrice sonnent toujours juste aux oreilles de mon esprit, et que je ne la taxerais jamais de faire dans la guimauve pour faire de la guimauve, il me faut quand même reconnaître que dans beaucoup de ses textes, ses réflexions positives dépendent toujours d’un paradigme extraordinairement favorable.
Dès lors, oui, c’est chouette de lire un monde où on a beau être un moine thé extrêmement talentueux, on peut quand même rêver d’autre chose et parcourir le monde le temps de le trouver et de faire la paix avec soi-même ; mais je ne peux pas m’empêcher de penser que pour ça, il faut vivre dans un monde où c’est possible sans avoir à craindre le lendemain où un truc aussi basique et sournois que les factures. Et ça en considérant que notre protagoniste est valide, certainement pas opprimé, et qu’il rencontre un robot vachement sympa et enclin à l’accompagner et l’aider sans conditions. Il n’a d’autre difficulté à régler que celle de savoir qui il est et comment il compte mener sa vie.
C’est vraiment super cool de lire un monde où la coopération et la solidarité sont la règle, où la méfiance n’est guère qu’un mauvais souvenir. Et je ne vais pas blâmer Becky Chambers de vouloir nous le raconter, au contraire, on a besoin de ces idées et de leurs représentations. Mais j’avoue que dans le contexte actuel, j’ai peut-être un peu plus besoin de représentations de la lutte concrète, matérielle, de la transition vers ce paradigme favorable, ce qu’on retrouvait peut-être un peu plus dans les Wayfarers.

Voilà. En gros, c’est mitigé. J’ai pris un grand plaisir à lire Becky Chambers exprimer des idées qui me tiennent à cœur avec sa douceur habituelle, au travers de personnages attachants et sensibles, tirant intelligemment parti des conditions fixées par le paradigme de son univers. Et à l’opposé, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une lancinante mais bien présente frustration en constatant que ses bons et légitimes sentiments, pour une fois, ne prenaient quand même pas autant que les fois précédentes ; et je n’arrive pas à déterminer si c’est le format de la novella, une certaine usure de la formule Chambers à l’oeuvre, moi qui devient trop cynique pour croire à l’efficacité de son baume littéraire, encore autre chose que je n’ai pas su identifier, ou un mélange du tout.
J’ai bien aimé, beaucoup aimé, et pas vraiment aimé tout à la fois. Tout en comprenant chacune des positions en question si elles devaient être défendue par quelqu’un·e d’autre que moi. L’essentiel, c’est que je n’ai pas détesté du tout, j’imagine.
Un texte à explorer à nouveau à l’avenir, j’imagine. Ou peut-être qu’il sera éclairé par la future lecture de sa suite. Ou pas du tout. On verra. Je me réjouis au moins à l’idée que mon cerveau de pénible aura des éléments supplémentaires à porter au dossier. Quand il sera temps.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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