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La Trilogie Chromozone T1 – Chromozone, Stéphane Beauverger

Drive Myself Home – South Arcade (extrait de l’Ep PLAY!)

J’ai parlé de Collisions par temps calme il y a quelques jours, probablement un des meilleurs textes que j’ai jamais lus (oui oui), et du coup, puisqu’il apparaît que les SP dont je vous bassine depuis le début du mois de janvier n’arriveront jamais, je me suis dit que j’allais remettre à l’ouvrage une promesse faite à moi-même au début de ce blog : relire la Trilogie Chromozone.
Parce que figurez vous que c’est une trilogie qui, sans aller jusqu’à m’être culte, m’est quand même très importante. Si mes souvenirs sont bons, je l’ai lue quelques temps après avoir découvert Le Déchronologue, autre chef d’œuvre de Stéphane Beauverger, le genre de texte, tellement frappant quand on l’aime, qu’on veut tout lire de son auteurice. Et de fait, à l’époque de ma première lecture, il y a de ça une grosse dizaine d’années, j’avais absolument adoré le Chromozone.
Au point de vouloir lui faire une petite place sur ce blog, histoire de faire les choses bien : j’aime bien l’idée de ranger proprement mon héritage littéraire, quitte à y opérer un petit tri en passant.
Et cette note un brin négative en fin d’introduction vous donnera un petit indice sur mon bilan à l’issue de cette relecture : si je comprends toujours pourquoi le moi de l’époque avait été retourné par sa lecture et que je ne lui en veux pas, le moi d’aujourd’hui est quand même un peu déçu. C’est assez impressionnant de constater à quel point un roman de seulement 21 ans peut avoir aussi mal vieilli à des égards absolument insoupçonnés au moment de sa rédaction, tout en étant malgré tout continuellement convaincant sur bon nombre de ses autres aspects.
Vous l’aurez compris, c’est pas simple. Heureusement, écrire des trucs pour expliciter d’autres trucs au travers de mon prisme à trucs… c’est mon truc.
Bref.

Mis à genoux par le Chromozone, étrange et terrible virus, le monde s’est tant bien que mal reconstruit autour de communautés autonomes dépendant du bon vouloir des actionnaires qui investissent dans leurs projets de société, en guerre froide permanente. Dans ce marasme socio-économique, surnagent des multinationales surpuissantes qui dictent les règles du jeu et arbitrent les affrontements politiques à coup de gros billets et de promesses de lendemains qui chantent.
De Teitomo, milicien marseillais, à Gemini, exilé breton, en passant par Justine, femme du génie responsable de l’invention d’une technologie permettant d’échapper à la présence malfaisante du Chromozone, on fait au mieux dans un monde toujours abject et complexe ; quand bien même tout le monde est prêt à jurer, main sur le cœur, qu’en ce monde, il n’y a plus de place pour la bêtise.

C’est touffu, d’entrée de jeu, honnêtement. Si ce n’étaient mes souvenirs positifs de l’ensemble de la trilogie, je ne sais pas si j’aurais réussi à assimiler les informations distillées par Stéphane Beauverger dans ce premier volume. Sans aller jusqu’à évoquer la possibilité d’un abandon, parce que son histoire reste hyper accrocheuse, force est de constater que pour eune lecteurice pas forcément patient·e ou peu enclin·e à laisser les éléments de l’intrigue se décanter doucement avant d’exiger des réponses, j’ai quand même galéré à être vraiment dedans. Disons que les choses se passent, et l’action comme le rythme sont suffisamment solides, bien aidés par la multiplicité des points de vue, pour qu’on se laisse porter par la mécanique pure et dure du récit ; les questions et les réponses vont avec, au fil de notre compréhension des enjeux, au travers des prismes de nos différents personnages.
Le fait est que c’est un premier tome, et que l’enjeu principal, c’est d’abord et avant tout de nous faire comprendre dans quel paradigme on évolue, afin de pouvoir dérouler proprement l’intrigue qui l’anime et l’animera par la suite. Et si effectivement, ça donne un récit un peu décousu et nébuleux, je crois que c’est pour le mieux, surtout en considérant la possibilité d’une démarche inverse, où la narration aurait passé son temps à tout expliquer par le menu. Je sais que personnellement, je préfère largement un roman qui me fait confiance et m’expose ce qu’il a à m’exposer par l’action et le creux des dialogues ou des raisonnements que tiennent ses personnages qu’un texte rempli à ras-bord de lore et d’info-dumps à rallonge. Le fait est que si je suis titillé par l’absence d’explications concrètes sur ce qu’est exactement le Chromozone, je suis par conséquent d’autant plus attentif à la moindre miette d’information complémentaire fournie par Stéphane Beauverger au fil de son récit.

Et son récit, comme je disais, il est accrocheur, parce qu’il est riche de mystères initiaux éclairés par les aventures de ses personnages, nous peignant un panorama assez complet de ce qu’est devenu ce monde du futur à la sauce cybergrunge, celui que je décrivais à la chronique de Té Mawon. Pas étonnant, j’imagine, de retrouver une telle vision désenchantée d’un futur technologiquement avancé mais socialement et politiquement arriéré, avec tant de similarités techniques et stylistiques, dans deux romans de La Volte, publiés avec grosso modo 20 ans d’écart ; il faut saluer la consistance dans les thèmes et leur exploitation.
D’autant plus qu’à beaucoup d’égards, je trouve que les élans de rébellion de Stéphane Beauverger sont plutôt bien canalisés et redirigés ; son futur est aussi inventif que crédible, rétrospectivement. Cette idée d’un gouvernement fantôme réduit à un état d’intermédiaire des entreprises actionnariales, ces dernières écrasant le monde sous le poids de leurs velléités comptables, alors même que leurs actions passées sont responsables de l’état déplorable de la société qu’ils prétendent précisément sauver… Quand on a des sensibilités politiques semblables aux miennes – c’est à dire salement gauchisantes – forcément, il est difficile d’échapper à la morsure cruelle de l’ironie dramatique ainsi déployée.

Et quand je dis tout ça, on pourrait sincèrement se demander où se niche la déception évoquée en introduction, et ce serait une question fort légitime ; en effet, en dehors de quelques défauts formels imputables à un premier roman et à une ambition complexe à réaliser, il n’y a sincèrement pas grand chose à signaler de réellement négatif.
Sauf que, comme je l’ai dit, j’ai une sensibilité politique. Et cette sensibilité politique, je l’avoue, est venue jouer les trouble-fêtes très tôt dans cette relecture. Pour tout ce que je trouve toujours ce premier tome extrêmement convaincant dans la globalité de ses idées et de ses arguments, je dois aussi constater qu’il a terriblement vieilli dans un aspect en particulier, à la fois dans une dimension très personnelle et une autre plus désincarnée, et c’est sa vision du sexe.
Le fait est que si j’ai longtemps accueilli la moindre mention du sexe et de toutes ses facettes satellites sans me poser la moindre question, c’est que j’ai été éduqué et conditionné comme ça, il n’est pas étonnant du tout que je n’ai pas retenu cet aspect de ma première lecture du Chromozone ; c’était du bruit de fonds, une normalité que je ne questionnais pas, d’autant plus que j’étais ébloui par les aspects plus science-fictifs du récit. Or, maintenant que j’essaie d’être un mec cishet pas trop dégueulasse et que je questionne ce bruit de fonds en essayant justement de le débusquer, il me dérange bien plus facilement : que ce soit pour son côté bêtement automatique ou pour ce qu’il suggère en creux de la vision de la condition féminine de l’auteur que je lis.

Ici, je ne vais pas accuser Stéphane Beauverger de quoi que ce soit de manière trop frontale. Je ne le connais pas assez pour être formel, et au contraire, j’aime à croire que ses tendances gauchisantes sont assez criantes dans les autres textes que j’ai lus de lui pour lui accorder le bénéfice du doute. De fait, je pense même qu’une partie des scories que je pourrais lui reprocher ici découlent d’une volonté de bien faire à la sauce années 2000 ; c’est cette tendance qui a sans doute plus pris un coup de vieux que l’auteur.
Toujours est-il que ce texte, et sa première partie en particulier, est empoissé par la culture du viol. Et c’est putain de gênant. Je ne parle pas seulement de male gaze, hein, qu’on soit clair, mais bien d’une dimension supplémentaire qui normalise des images et des comportements en les incluant à un récit qui devrait les vomir frontalement, quitte à ne pas les inclure.
Là où je donne le bénéfice du doute à Stéphane Beauverger, c’est qu’il me semble s’efforcer de mettre en scène ces débordements et ces abjections du côté de ses antagonistes. Le souci demeurant qu’il met quand même en scène de la pédophilie sans la dénoncer directement comme telle, qu’il nous présente un personnage au mieux ambigu entouré de son harem d’adolescentes nues sans jamais questionner son désir. Tout comme il nous dépeint un homme opéré pour être une bombe à phéromones, une arme de séduction spécialement dirigée contre notre héroïne, incapable de lui résister, quand bien même il essaie le reste du temps de faire d’elle une femme « forte et indépendante », à l’image d’un féminisme ladyboss qui avait la cote à l’époque et qui aujourd’hui apparaît comme un artifice fade et contre-productif, enjoignant les femmes rêvant d’une réelle autonomie de corps et d’esprit à simplement se comporter comme un homme partout sauf entre les draps.
Mais bref, sans aller trop dans les détails, à un degré très simple, je trouve qu’il y a juste trop d’allusions au sexe, au point de desservir le rythme et la consistance du récit en général, quand bien même les intentions de cette hypersexualisation pourrait découler d’une maladroite volonté de dénonciation. À laquelle, par souci de transparence, je précise ne pas trop croire autrement que par intermittence ; quand on voit à quel point les discours féministes ont pris – et prennent encore – un temps fou à vraiment prendre dans les cercles politiques, y compris à gauche, au delà de postures de bon ton, je ne serais pas surpris de constater que Stéphane Beauverger a réellement commencé à entreprendre sa propre déconstruction a posteriori de cet ouvrage et de ses suites. Sans lui prêter de mauvaises intentions, je pense pouvoir lui attribuer des angles morts et une certaine passivité à leur égard. Et c’est dommage, parce que ces ombres sont assez nombreuses pour noircir un tableau par ailleurs assez réjouissant, littérairement parlant.

Décevant, donc, mais aussi un peu gratifiant, dans le genre marqueur éblouissant du chemin parcouru. Pour un premier roman, datant de 20 ans en arrière, j’aime penser qu’il y a plus de choses à positivement retenir que de choses à vraiment jeter avec dégoût. On est pas sur un bouquin – et a fortiori une trilogie – à oublier, plutôt sur une œuvre à recontextualiser et à regarder différemment. Si de mon point de vue féministe, c’est vraiment chaud, par moments, de mon point de vue révolté et plus purement littéraire, c’est quand même assez chouette, dans l’ensemble, en dépit de quelques aspects edgy. Je ne suis certes pas convaincu par tout, mais ce premier tome promet de belles choses. Dont fort heureusement, je ne me souviens pas vraiment.
Je suis donc toujours curieux. Plus circonspect, certes, mais curieux. Et la curiosité, c’est un sentiment que j’aime beaucoup ressentir.
Une nouvelle victoire, donc.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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