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Requiem pour une proie, Charles-Henri Gumuc

Love Will Come to You – Poets of The Fall (extrait de l’album Jealous Gods)

Depuis Le Flanc du Divin et encore plus la merveille Ectoplasmies, il est évident pour moi que Charles-Henri Gumuc fait partie de ces auteurices que je me dois d’acquérir dès que je vois leurs noms au dos d’un ouvrage croisé en occasion ; et ce d’autant plus en considérant l’aura de mystère qui commence à sérieusement entourer son nom en particulier. Aucune référence nulle part pour autant que je le sache, et des bouquins récupérés systématiquement en parfait état, chez des bouquinistes qui, une fois interrogés, n’ont plus la moindre idée de comment ou quand ils ont récupéré leurs exemplaires : autant dire qu’il y a un plaisir du mystère derrière le plaisir de la lecture qui contribue grandement à ma curiosité.
Mais parce que justement il y a mystère, et que la vie c’est pas que du plaisir ; je distille. Certes, lors de ma dernière sortie, j’ai eu le coup de bol absolument miraculeux de tomber sur quatre œuvres différentes de l’auteur du jour en même temps, mais ce n’est certainement pas une raison pour me précipiter dessus tel le mort de faim de découverte que je me sais parfois être. Non, j’ai appris à me contenir, à faire les choses doucement, pour mieux en profiter et leur accorder ma pleine et entière attention. Et comme les mois précédents ont été marqués par la présence de gros SP et de contraintes extra-littéraires me forçant à baisser un peu la voilure sur le blog, je n’avais pas encore pris le temps de revenir à ce cher Charles-Henri et ses productions.
Mais Requiem pour une proie me faisait de l’œil très fort, plus que les autres, puisqu’un rapide coup d’œil à son résumé m’a promis ce qui ressemblait fort à une suite à ma nouvelle favorite extraite d’Ectoplasmies, Pénombres. Et ça c’est quand même foutrement cool.
Et donc, on y arrive, puisque j’ai encore une pléthore de SP à arriver dans le courant des deux mois à venir, une bonne dizaine au moins, je me suis dit que tant qu’ils étaient pas arrivés, j’avais le droit à un p’tit bonbon sous forme de ce joli bouquin de poche ; un bon compromis entre un volume restreint, l’assurance d’un bon moment et – je l’espère – de choses à dire.
Voilà, ça c’est pour l’intro écrite avant de commencer ma lecture, parce que j’aime bien intégrer un peu de naturel et de spontanéité à mes chroniques, ces derniers temps.
Pour ce qui est du bout d’intro rédigé après la lecture…
Comment dire. Le mec était juste trop fort, en fait. Genre… Fort à me priver de mots ou à me forcer à formuler des compliments que même moi j’ai du mal à croire qu’ils sont absolument sincères et pas hyperboliques. Mais tant pis, je l’ai pensé donc je vais le dire :
Sans aller jusqu’à dresser un parallèle strict entre leurs boulots, Gumuc m’a fait ressentir des émotions – et j’insiste bien sur le mot émotions – que je n’ai guère connues qu’avec Pratchett.
Voilà j’l’ai dit.
Maintenant va falloir me justifier. Peut-être que je vais devoir un peu sacrifier aux spoils pour le faire bien. On va voir.

Nathan est le cadet de la dynastie Kteinoskias, un héritier parmi d’autres d’une très longue et très lourde tradition familiale : chasser les ombres. Menace permanente, protéiforme et éternelle, les ombres planent sur le monde entier et mettent en danger ses habitant·e·s d’autant de façons qu’elles ont d’exister et de se manifester. Or Nathan, du haut de ses 15 ans, ne sait pas s’il est capable d’assumer cette charge, en dépit de son entraînement régulier et de son éducation entièrement tournée vers l’aide aussi indispensable que discrète qu’il doit prodiguer à des inconnu·e·s. Il ne sait même pas s’il en a vraiment envie, à vrai dire. Il ne reste plus qu’à trouver le courage de le dire à sa mentor et matriarche, Diane, qui place beaucoup d’espoirs en lui.

On n’aurait pas été en 1998, honnêtement, avec un pitch pareil, j’aurais parié sur un pastiche ou un emprunt à une certaine vague de littérature YA dont nos étagères ont été submergées, fut un temps. Une certaine vague qui a toute ma tendresse et mon respect, notez bien, mais même quand on a droit à de la qualité, la quantité peut devenir un brin lassante ; j’ai beau adorer mes écoles de magie et autres castes dont nos héro·ine·s doivent se défaire pour accomplir un rite initiatique d’accès à l’âge adulte par procuration, c’est compliqué de les apprécier à plein lorsque les coutures deviennent trop visibles et répétitives d’un bouquin à l’autre.
Mais le fait est que si j’ai pu y croire pendant quelques pages, Charles-Henri Gumuc, sans même le savoir, est parvenu à éviter tous ces écueils, et c’est absolument merveilleux. Alors certes, on est effectivement dans du roman initiatique du sous-genre coming of age pour Nathan, notre héros mal dans sa peau en dépit de son talent et de ses qualités qui ont du mal à émerger sous les poids combinés du mal du siècle et de la pression socio-familiale. Tout le génie de l’auteur, ici, c’est de prendre le contrepied complet de ce que notre cynisme contemporain aurait tendance à lui infliger comme épreuve rituelle.
Et de s’inscrire, sans trop de surprise mais pour mon plus grand bonheur, dans le continuum Simak-Sturgeon-Chambers, sans doute à approcher de ce que Le Guin appelait les « fictions panier », si j’ai bien compris de quoi il était question ; c’est à dire des histoires où l’antagonisme est dilué dans les conflits intérieurs et les angoisses existentielles, où la finalité se trouve dans l’union des personnages, l’expression de leur solidarité face à des traumas communs, et donc dans la conquête des obstacles par le baume de l’empathie et de la compréhension mutuelle. Dans les romans qui font du bien, très basiquement et un brin caricaturalement.

Donc voilà, spoiler mineur avant de voir s’il sera nécessaire de sacrifier à d’autres : Gumuc n’est pas là pour nous écrire l’histoire douloureuse d’un gamin élevé à la dure qui va devoir sacrifier une partie de son identité pour satisfaire aux règles rigides séculaires et sacrées d’un ordre autoritaire en se rangeant bien gentiment dans de petites cases bien propres et prédéterminées, non. Gumuc, il a décidé que ce serait vachement plus intéressant de nous écrire une dynastie mythique qui a survécu à l’épreuve du temps et des ombres précisément parce qu’elle n’est jamais tombée dans ces travers malsains qui l’aurait fatalement amenée à reproduire les schémas qu’elle s’échine précisément à combattre depuis l’aube de l’humanité.
Et cette belle idée, elle s’exprime au travers de deux concepts clés dans le roman, que je me permets de faire un peu décanter ici, parce que je les trouve trop chouettes, et que les connaître avant la lecture ne gâche pas du tout ses charmes à mes yeux.
Le premier, c’est la Lumière(sic). La Lumière, c’est très sommairement la ressource magique primaire des chasseurs d’ombres, celle dans laquelle ils puisent pour combattre les ombres. Mais, à l’image de ces dernières, la Lumière est protéiforme ; il y a autant de solutions différentes qu’il y a de menaces à neutraliser. Et donc, à chaque chasseur et chasseuse, sa propre Lumière, sa propre manière d’affronter les ombres et de contribuer à l’effort commun.
L’autre concept important, c’est celui qui donne son titre au roman, le Requiem pour une proie, et malheureusement je ne peux pas trop en dire, parce que je trouve que la scène de révélation de son sens véritable aux yeux de la dynastie est un petit tour de force, parvenant à éviter là aussi l’écueil d’une certaine ringardise borderline new age. Mais je peux parler un peu de Diane, parce qu’on a droit à bien plus de sa présence que dans Ectoplasmies, et que ça me rend heureux. Je ne saurais dire si c’est le contexte plus orienté action de Pénombres, une évolution passive entre les deux productions de Gumuc – puisqu’à vue de pif elle a vieilli d’une quinzaine d’années entre les deux textes – ou si l’auteur a opéré une forme d’adaptation de son univers et de ses ambitions pendant les quatre ans qui les séparent, mais toujours est il que si le personnage garde son côté badass et inflexible – qui n’est pas sans m’évoquer la légendaire Trente-Chênes – Diane a su s’adoucir pour le mieux sans rien perdre de sa superbe ni de son caractère.

Une phrase bien trop longue mais nécessaire pour en venir au cœur de mon amour total pour le message du roman, qu’incarnent merveilleusement Diane et son rapport à Nathan. Parce que si le départ du roman se concentre sur l’anxiété existentiel de notre héros, il n’est certainement pas question pour Diane de le faire le coup de l’amour vache. En substance, il lui exprime ses doutes, et elle les accepte, travaillant avec lui à trouver sa voie, acceptant même l’idée qu’elle puisse se trouver hors des frontières de son héritage familial ou des clous usuels du destin qu’on promet à un jeune garçon favorisé de 15 ans. On retrouve dans tout ce roman beaucoup des éléments qui m’avaient séduits dans Le Flanc du Divin, quoique exprimés avec une candeur adolescente qui leur confère une force d’âme complètement différente. Il y a dans la volonté d’inclusivité et de bienveillance quasi radicale que propose Gumuc au travers de ce personnage et de ce qu’il incarne une combativité presque paradoxale avec l’absence du cynisme punk qui caractérisait son prédécesseur. Ça se résume à une idée forte dans ce qu’elle me manque dans une grosse part de la production avec laquelle j’ai pu composer ces dernières années : on ne combat pas les ombres en essayant de les noyer sous leur propre noirceur, on les fait disparaître en faisant briller plus fort encore la lumière de cielles qui nous sont proches. Sans aucunement nier l’importance du combat que mène sa famille et son clan, Diane incarne aussi l’idée que ce combat ne la définit pas en tant que personne, et que son rôle de matriarche est aussi parfois d’oublier ce combat pour permettre à d’autres qu’elle de le mener différemment. En bref y a tout un tas de couches d’interprétations super chouettes dans ce roman, et elles sont toutes délicieuses de modernité et de brillance humaine.
Et c’est, vous l’aurez compris, absolument formidable.

Et tout ça sans évoquer plus en détail la non moins formidable galerie de personnages secondaires, abordant par leurs simples existences d’autres pans des interrogations pouvant agiter Nathan, héros merveilleux de sensibilité et de complexité, l’ensemble évoluant dans un monde à part, d’une richesse formidable et d’une inventivité sans cesse renouvelée. Requiem pour une proie, en dépit de son titre et de ses prémisses sombres, est un texte débordant d’une joie de vivre et d’une flamme revigorantes. On y sent la canalisation d’une rage millénaire dans le sens d’un engagement et d’une énergie créatrice rares, tendant à une unicité renversante ; et j’en fais même pas trop. Y a de tout dans ce roman, des émotions à l’action, toujours imprégnées d’une profonde sensibilité et d’une volonté de montrer que les choses ne sont pas vouées à toujours être faites de la même manière. Et que même arrivé au bout d’un problème, il restera toujours des choses à régler ou à anticiper.
C’est sans doute pour ça que j’ai tant aimé : Requiem pour une proie fait partie de ces textes qui me donnent l’impression de faire ce qu’ils font pour la toute première fois dans mon parcours ; jamais là où je l’attendais ou presque, mais systématiquement cohérent et finalement implacable de logique dans sa démonstration passive. Tout ça sans oublier évidemment et en premier lieu une superbe histoire superbement arrangée dans un excellent roman. Le genre que j’aurais aimé lire plus jeune pour en tirer les bonnes leçons plus tôt dans ma vie.
Bref, Gumuc, c’est définitif, il est dans mon Panthéon. 3/3, sans l’ombre d’un doute, le mec est costaud.
Bon, je sais toujours pas qui c’est et d’où il sort mais on peut pas tout avoir, hein.
L’essentiel c’est les textes, et les textes sont formidables.
Et j’en ai encore sous le coude. Merveilleux.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

One comment on “Requiem pour une proie, Charles-Henri Gumuc

  1. Avatar de Symphonie Symphonie dit :

    Je n’avais jamais entendu parler de ce roman, mais il a l’air bien chouette !

    Aimé par 1 personne

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