
Mine de rien, j’ai presque complété ma collection d’Univers. Du coup, même si la revue ne m’enchante pas autant que ses concurrentes de l’époque, j’ai envie d’aller au bout du bout de la démarche. Ça fait pro, d’une certaine manière.
Mais bref. De notable, dans l’introduction de ce numéro, nous avons le fait qu’il est un semi-spécial Philip K. Dick, pour fêter sa présence future à une convention française à l’heure de la publication ; mais aussi le fait que Frémion, dans son habituel édito un peu cringe, se gargarise du fait qu’Univers fête son dixième numéro, allant jusqu’à proclamer que « on n’en a pas l’air comme ça, mais on s’installe ». Considérant que ce dixième numéro avait déjà passé la moitié de la longévité de la version mensuelle de la revue au moment où le bonhomme se la pète de la sorte, j’avoue que le schadenfreude a un bon p’tit goût acidulé.
Mais on est pas là (que) pour être mesquin, on a des trucs à lire, et des choses à en dire. Alors faisons.
L’ancien combattant, Philip K. Dick
J’ai peu lu Dick en version longue, et j’aime plutôt bien son boulot en nouvelles, généralement. Et de fait, ici, je crois que je tiens le texte signé de son nom que je préfère, qui a minima me marquera longtemps. Si on fait exception d’une de ses saillies misogynes gâchant un passage du texte, je pense sincèrement que ce dernier est à la limite de la perfection.
Et c’est compliqué de l’expliquer correctement sans spoiler comme un sagouin, et honnêtement, je trouverais ça très embêtant, considérant à quel point les surprises et renversements de situation font le sel de ce récit. Disons qu’on est sur Terre, dans un futur où Venus et Mars ont été colonisées, et que les rapports extrêmement tendus entre les humains originaires de ces trois planètes sont encore plus tendus par l’avènement d’un élément perturbateur extrêmement surprenant.
Sincèrement, sans exagérer, en dépit de l’usage de mécaniques narratives désormais éculées, je trouve quand même cette nouvelle absolument brillante de la part de Dick. C’est tout simplement hyper maîtrisé. Les enjeux sont clairs, c’est percutant, malin sans être pédant ou tortueux, il y a une claire volonté allégorique anti-raciste de la part de l’auteur, en dépit de ses quelques limitations ; tout comme ça assume un discours socio-politique, un brin populiste, certes, mais tout de même extrêmement sincère, et pas dénué de résonnance contemporaine.
Ça marche juste du feu de dieu, du début à la fin. Excellent.
L’étranger, David R. Bunch
Alors que là : on souffle. Tentative de conte philosophique qui prend les deux pires aspects des deux facettes du genre auquel il emprunte, ce type de texte a le don de me mettre de mauvaise humeur. Une allégorie transparente et éculée même pour son époque, un style pompier et répétitif, un absurde qui sert de faux-fuyant à un criant manque de consistance thématique et une morale à deux sous à base de « si vous êtes faible personne vous calcule par contre si vous êtes puissant tout le monde vous révère, j’ai pas raison la team » ; merci mais non merci.
Vivre le temps, Michel Jeury
Et on re-souffle. Bon là au moins, y a un concept, à base de malaise du vieillissement et d’angoisse existentielle ; c’est pas forcément ma came, mais bien tourné, ça peut donner des choses vraiment chouettes. C’est juste qu’ici, sincèrement, ça ne marche pas pour moi. D’abord parce que c’est affreusement poussif, stylistiquement parlant. Michel Jeury multiplie les effets de manche et les allers et retours temporels dus au mcguffin technologique autour duquel tourne son intrigue, cette dernière s’appuyant qui plus est sur l’éternelle charlatanerie de la psychanalyse. Du coup non seulement c’est un peu pénible à lire parce qu’on ne sait jamais vraiment où on est, mais en plus il faudrait croire qu’un homme est malheureux à cause d’un ballon vert qui faisait son bonheur enfant, et qu’il a perdu. Je manque sans doute de la sensibilité adéquate, mais pardon, je trouve que ça fait vraiment pas sérieux, et d’autant plus cruellement pour un texte qui croit de toute évidence à fonds à tout ce qu’il propose. J’aime pas le style, et je trouve que ça manque terriblement de substance : c’est non.
Parler pour Joe, William Burroughs
Bonne nouvelle : là je ne suis que mitigé. Le texte me paraît clairement insuffisant, se terminant presque là où il aurait du réellement commencer, certes, mais il n’est pas dénué d’intentions et d’idées annexes à son concept central. Deux soldats sont dans la zone que leur armée occupe, l’un des deux va mourir, et le second l’accompagne, quand bien même il ne l’aime pas beaucoup, parce que c’est ce qui doit être fait. Le récit est empoissé d’une certaine mélancolie, parce qu’il se veut – je crois – une sorte de démonstration de la violence coloniale s’imposant à la fois aux colonisé·e·s et aux petites mains de la colonisation, si j’ose dire ; je peux adhérer à une telle démarche. Le souci, donc, c’est qu’à vouloir invoquer une sorte d’universalité, il me semble, Burroughs se laisse aller à trop de nébulosité, trop de mystère. On n’en sait pas beaucoup à propos de notre narrateur ou du soldat qu’il accompagne, en dehors du fait que c’est un sale raciste aigri, sans parvenir à identifier lequel des deux adjectifs est à l’origine de l’autre, si tant qu’il y ait causalité. Avec un peu plus de chair dans le contexte, nul doute qu’il y aurait pu avoir autant de malaise fécond à une bonne histoire, sans le poison du doute quant à l’intention première de l’auteur. Dommage, donc, mais au moins je suis pas énervé. On progresse.
Le papillon du généralissime, Chelsea Quinn Yarbro
J’étais très content de recroiser cette autrice dans le sommaire de ce numéro, son texte dans Univers 11 étant sans doute un de mes favoris dans tout ce que la revue a pu me proposer jusque là.
Et l’autrice confirme ma très bonne première impression, c’est excellent ! Alors bon, sans doute que cette exploration d’une dictature sud américaine souffre d’une perspective un peu trop américaine/anti-communiste, mais il demeure que la perspective très humaine choisie par l’autrice fait mouche à mes yeux. Très bonne représentation du glissement d’une révolution vers un pouvoir totalitaire au travers de la vision autocentrée d’un dirigeant trop convaincu de son génie et de la trahison de ses idéaux premiers au nom de ces mêmes idéaux. Le fait que tout nous soit narré au travers du prisme d’une des victimes directes de cette trahison donne d’autant plus de corps à la démonstration, et le poids émotionnel qui va avec me semble impeccable, magnifié par le propos anti-misogyne qui sous-tend l’ensemble. Top.
Pourquoi la Vierge Marie n’est elle jamais entrée dans le wigwam d’Ours Dressé ?, Craig Strete
Ah c’est qu’ils l’aiment, leur token « auteur Cherokee », chez Univers, ne manquant jamais de nous rappeler ses origines si délicieusement exotiques et prétextes, je crois, à une incorporation de principe de chacune de ses productions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.
Bon sang que je déteste ce genre de textes, mes aïeux. Une sorte de soupe hyperstylisée sans rime ni raison, enchaînant les dialogues abscons au milieu d’une intrigue qu’on pourrait croire écrite sous peyotl tellement elle n’a ni queue ni tête ; mais irradiant tout de même d’une autosatisfaction et d’une arrogance insupportable… Une impression écrasante d’intellectualisation par l’absurde : c’est forcément intelligent parce que c’est compliqué. Eurgh. Cette nouvelle en particulier m’a fait souffler parce que je serais incapable de vous dire ce qu’elle prétend raconter ou démontrer tellement elle fait les choses dans le désordre.
Je pourrais déblatérer des heures sur pourquoi ce genre de textes m’énerve autant, mais je vais me retenir. Je me contenterais de noter que la rédaction d’Univers me semble quand même assez volontiers se vautrer dans cette hauteur de vue artificielle et pédante, avec beaucoup de textes déployant des efforts monumentaux pour bouleverser les conventions formelles sans vraiment le justifier par la moindre compensation conceptuelle ou narrative. C’est bien beau de vouloir toucher à la transcendance par la littérature, mais faudrait aussi voir à ne pas oublier que pour sauter vers le ciel, l’appui se prend les deux pieds par terre.
Bref. Juste pour exemple, parce que ça m’a particulièrement soulé, un exemple de ce que je veux dire :
« Il a toujours été homme à mettre la charrue avant les bœufs. Il lui arrivait souvent d’encocher la flèche avant de bander l’arc »
Je suis complètement con, ou est-ce que c’est pas précisément comme ça qu’on est censé se servir d’un arc ? La métaphore ne se contente pas de ne pas marcher, elle est contre-productive ! Raaaaah.
Allez je m’arrête là avant de me taper un ulcère.
Félin pour l’autre, André Ruellan
Alors pardon pour la vulgarité, mais qu’est ce que c’est que cette merde.
Un véritable bingo réactionnaire qui se prend sans doute pour un brillant pamphlet progressiste par l’absurde, et je ne lui accorde cette mince grâce qu’à l’aune de sa conclusion, qui aurait pu faire sens si elle n’était pas précédé d’autant d’horreurs et de saloperies. Sous le prétexte final d’une dénonciation faiblarde du gouffre artificiel creusé entre les hommes et les femmes comme moyen de contrôle de la population, Ruellan nous offre au préalable du sexisme, de l’homophobie, de la transphobie, de la zoophilie, j’en passe et des pires, systématiquement enrobé de culture du viol, dans un crescendo de n’importe quoi vulgaire et d’un mauvais goût consommé. Et tout ça dans le contexte d’une étrange dystopie où la reproduction humaine est tributaire des ruts asynchrones des hommes et des femmes : le titre vous fournissant un indice supplémentaire du niveau de subtilité qui nous est offert. Et le pire, c’est que je crois qu’il se trouvait drôle, à pousser si loin le mauvais argument de la pente glissante.
De fait, si j’ai pu rire jaune aux dépens du texte au fil de sa progression, incrédule que j’étais face à stupidité et sa crasse, j’ai fini par arrêter de seulement ricaner, horrifié que j’étais. Que ce texte ait été publié, même à son époque, est une absolue honte. Une purge malsaine, et une représentation coupable de l’état des luttes au sein de la revue à l’époque de sa publication. Affreux.
Au mieux un exemple parfait des dangers de la lame à double tranchant de l’ironie entre les mains d’imbéciles, au pire une illustration totale du très gros problème de certains mecs, trop à l’aise dans leur condition pour seulement réaliser le quart des horreurs qu’ils peuvent proférer. Absolument affreux.
Le chausseur déchaussé (de Chipdip K. Kill), John T. Sladek
J’ai l’impression de devenir fou, je vous jure. C’est quoi le problème de cette revue, avec les textes complètement perchés ? Moi je veux bien, hein, le coup de la dystopie barrée où le monde entier semble dépendre du rapport rival entre deux compagnies de chaussures possédant chacune une moitié de la planète ; franchement, avec un peu de world-building et d’humour maîtrisé, ça peut passer, dans le genre satirique. Mais en l’état, non, je suis désolé, c’est vraiment pas possible. juste enchaîner les scènes de n’importe quoi et essayer de faire passer ça pour de la dénonciation à haute portée stylistique et intellectuelle, c’est rien d’autre qu’une arnaque. C’est bien beau de jouer autour de l’esthétique dickienne, encore faut-il la comprendre au delà d’en citer le créateur.
Voilà pourquoi j’ai autant de mal avec tous les discours autour de l’importance soi-disant vitale de l’esthétique : elle ne se suffit jamais à elle-même. Une esthétique, aussi frontalement complexe et nébuleuse qu’elle puisse être, sans logique matérielle concrète pour la sous-tendre, ce n’est rien d’autre qu’un miroir aux alouettes, voire, honnêtement, bien que personnellement : une foutue perte de temps.
Oh que je suis tendu.
Pour me détendre, je vais oser une analogie foutraque pour vous donner une idée de ce à quoi ressemble ce texte à mes yeux : le résultat d’une danse de la fusion de Dragon Ball Z ratée, entre Tous à Zanzibar et n’importe quel roman de Dick. En gros.
[Bon, en relisant l’édito de Frémion, il semblerait que ce texte soit une parodie. Ceci explique sans doute cela. Demeure que j’ai pas ri et que j’ai pas compris, donc on restera au mieux circonspect quant à sa réussite.]
Mais heureusement, c’en est fini de la section fictions, on passe à la suite.
D’abord une petite BD en 4 pages : Tourisme, signée Claude Auclair.
Rapide histoire à chute avec des jolies illustrations. Pas fan mais mon avis ne compte pas, comme d’habitude.
Plus pertinent (je l’espère) à l’aune de tout ce numéro, une chronique signée Léon Mercadet : Phillip K. Dick, le présent, le futur, les gens et nous.
Euh… C’est… Léger. Pas nul. Pas impertinent. Mais léger, indubitablement. Une sorte de panaché des pensées de l’auteur à partir de sa vision du travail de Dick, entremêlées à d’autres réflexions annexes, voire très annexes. Une vague tentative de philosophie autour des notions de présent, de futur et de passé agglomérées à la paranoïa dickienne. Je peux pas dire que je me sente floué ou quoi, mais pour un numéro censément consacré à Dick, j’aurais peut-être imaginé une production critique plus fouillée qu’un hommage torché sur un coin de bureau pour remplir les 5 dernières pages du numéro du mois avant de passer à la liste des parutions récentes.
Parce que oui, c’était tout.
N’auraient été les deux textes de Dick et Yarbro, cette édition d’Univers aurait volé à travers la pièce à mach 3. Si ce qui y était bon était très bon, bon sang ce qui y était mauvais l’était dans des proportions inédites. Au point où pour une rare fois, c’était à peine assez marrant pour justifier que je prenne le temps que j’ai pris. Ça s’est joué à rien.
Mais qu’à cela ne tienne, je ne vais pas me laisser décourager. Trouver les numéros qui me manquent, et tout lire, tout chroniquer, ça reste le plan. Au pire, ce sera par pur ego et conscience professionnelle mal placée. Au mieux, j’aurais eu quelques bons moments mémorables et quelques occasions d’être sévère mais juste ; ça détend.
Courage.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
