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RéciFs #7 – Persons Non Grata T1 – Briser les os, Cassandra Khaw

Behind Closed Doors – Pop Evil (extrait de l’album Onyx)

Encore un limbo du bloggeur avec des SP qui tardent et qui m’empêchent de me décider à lire des choses trop longues ou trop complexes dans l’intervalle quantique qui me sépare de ces futures lectures ; il faut prendre des décisions. Comme je ne peux pas éternellement vous infliger des explorations archéologiques à coup de Fiction ou de Grande Anthologie de la Science-Fiction – même si ça me démange, je l’avoue – je me suis dit que j’allais bêtement continuer avec de la novella. La novella c’est court, c’est digeste, c’est chouette. Et pour varier les plaisirs, je suis allé me porter acquéreur de deux sorties relativement récentes chez Argyll, dans leur chouette collection RéciFs. C’est pas parce que tous leurs choix ne me parlent pas que c’est pas de la qualité quand même. Et puis la dernière fois qu’ils ont publié un duo de textes signé d’eune même auteurice, c’était super cool, alors j’avais envie d’y croire. Sans parler du fait que ma figure littéraire favorite était de la partie.
Moi, vous me mettez un détective privé dans n’importe quelle situation, je signe pour le principe. C’est ma faiblesse et ma joie.
Et bref, nous y voilà !
Probablement ma novella favorite de la collection jusqu’ici. Facile. Un plaisir de bout en bout.
Que je m’en vais tâcher de détailler. Parce que je suis vachement sympa, quand même.

Je suis toujours partagé à propos du travail de réappropriation du canon lovecraftien par ses héritier·e·s, particulièrement féminines, queers et/ou racisé·e·s. D’un côté, de manière assez évidente, l’effacement progressif des plus gros stigmates racistes, misogynes et -phobes en tous genres de l’œuvre de l’auteur original, c’est un gain collectif indéniable ; l’idée de ne garder de sa production que la cosmogonie et les bestioles abjectes – pour le dire vite – en en expurgeant les aspects symboliques les plus regrettables et moralement dérangeants, j’avoue qu’elle me parle. Il y a là une sorte de revanche sur le temps long qui ressemble à de la justice, un retournement satisfaisant. Qu’un des canons littéraires les plus étriqués et exclusifs de son époque et de l’histoire puisse devenir le berceau d’une inclusivité cathartique, niveau ironie dramatique, c’est beau.
D’un autre côté, ma faim d’originalité et de personnalité au sein de mes lectures se dit que bon, quitte à faire dans le dérivatif, il y aurait quand même moyen de produire un lore fait-maison plutôt que de reprendre tout cuit celui du tonton raciste de Providence. Ce qu’on gagne en familiarité et en confort narratif en reprenant son mythe, on le perd quand même un peu en spontanéité et en inventivité ; sans compter que bon, quand même, continuer à reprendre son mythe à lui, c’est en quelque sorte continuer à le valider au travers des années, en dépit de toutes ses immonde casseroles, documentées. C’est moralement discutable, a minima. Et ça sans parler du fait que bon, Lovecraft, oui, bon, son œuvre est massive, okay. Mais j’avoue que personnellement, je fatigue un chouïa de le voir encore et encore, année après année, être toujours le même objet de fascination perpétuelle, source d’exégèses multiples et infinies ; mon esprit de mec basique se demande si à force, on a quand même pas fait le tour, un peu, hein dites.
Si on devait faire les pourcentages représentatifs de mon état d’esprit face au présent texte de Cassandra Khaw, on serait sur du 90/10, je pense ; vu que j’ai adoré, vous comprenez. N’empêche que la réflexion est présente, il me semblait important de la verbaliser ici, d’abord en guise de contexte, et ensuite parce que ça me fera une chronique vers laquelle pointer à l’avenir, ce petit dilemme ne manquant certainement pas de se représenter à l’avenir.

Mais bref pardon : le texte, du coup. Pourquoi qu’il est super.
Eh bah il est super parce qu’il est super : je suis critique littéraire, à la semaine prochaine.
Plus sérieusement : mention spéciale au superbe travail de Marie Koullen à la traduction, qui nous retranscrit superbement la gouaille et le phrasé polar-noir de notre privé de protagoniste, participant grandement à la réussite de l’ambiance générale du récit. Ça sent un brin le pastiche, mais juste assez pour établir une certaine complicité sans verser dans la caricature ; on reprend certes des tropes communs au genre convoqué, mais c’est dans le cadre hyper maîtrisé d’un double twist à la Matheson. D’abord on établit les divergences avec la réalité classique : un détective privé familier avec l’occulte engagé par un gamin pour enquêter sur son beau-père et éventuellement le buter ; puis on dérape dans une nouvelle direction inattendue, voire plusieurs, mais toujours dans le contrôle. C’est pour ça que je suis à 90% favorable à la démarche de Cassandra Khaw dans cette histoire : c’est trop réussi pour faire la fine bouche. Alors certes ma faiblesse personnelle avec la figure du privé dur et tendre à la fois, elle joue pour beaucoup dans mon appréciation ; mais pas moins que le fait que cette novella fait hyper bien le job.

On a d’abord et avant tout une intrigue classique et solide, bien appuyée par la narration enlevée et parfaitement rythmée de notre protagoniste, dont on devine plus qu’on ne lit les nuances et la complexité au fil du récit. Et derrière cette intrigue, on a mon expression favorite du genre fantastique, où l’invasion surnaturelle est tout à la fois matérielle et symbolique, les deux aspects de l’anormalité se nourrissant mutuellement. Ici, notre récit s’attaque donc au thème des violences intrafamiliales par le truchement d’une sorte de parasitage chtonien se transmettant entre les différentes acteurices du crime et de ses ramifications, perpétrateurices ou complices.
La grande force de Cassandra Khaw, à cet égard, pour moi, est de laisser toute sa juste place au silence et aux non-dits, construisant la majorité de son texte et de ses implications en creux, sans rien expliciter directement, participant à l’évocation de la lourdeur des situations qu’elle dénonce très justement. Et ça marche aussi pour le fonctionnement des aspects magiques du récit, tout ramassé qu’il est sur l’action et l’enquête que mène John Persons ; pas d’explications ou d’exposition inutile, c’est lui qui sait et nous raconte tout à l’avenant, on n’a qu’à le suivre et à recoller les morceaux derrière lui. Et dont ce qu’on comprend ou ne comprend pas vraiment, on fait un peu ce qu’on veut, comblant plus ou moins les zones d’ombres et les arrangements avec la réalité au delà du bouclage propre et satisfaisant de l’histoire présente. C’est super intriguant, ça donne envie de plus, et c’est chouette aussi.

Même si j’ai l’air d’en avoir fait des tartines, j’admets que c’est le genre de textes que j’adore aussi parce qu’ils me laissent un brin sans grand chose à en dire de réellement pertinent à mes yeux. Des fois, de fait, c’est bien parce que c’est bien. Briser les os fait exactement ce qu’il prétend accomplir : c’est une bonne petite histoire de détective privé – avec du bagage – confronté aux forces malfaisantes du surnaturel lovecraftien. C’est poisseux, glauque, brutal, avec ses fulgurances lumineuses et une perspective neuve et bienfaisante sur un canon qui ne mérite d’exister que quand il est manié, précisément, de la manière dont la manie son auteurice ici. C’est malin, c’est efficace, c’est top. D’enfer.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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