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U-H-L #13 – La Ballade de Black Tom, Victor Lavalle

Sunburn From Your Bible – Hot Milk (extrait de l’album Corporation P.O.P.)

Aujourd’hui, je commence à doucement acter une promesse que je me suis faite et que j’ai faite il y a un moment : chroniquer tous les UHL sur ce blog. Autant, pour les numéros de la collection lus après le lancement de ce dernier, c’était assez facile, d’autant plus quand plus de la moitié d’entre eux maintenant, je crois, étaient des SP envoyés directement par le Bélial’ – ce dont je ne les remercierai jamais assez – autant pour les plus vieilles itérations, c’était un peu plus compliqué, je l’avoue. Parce que je m’en souviens encore un peu trop bien, et que c’est pas un exercice que j’apprécie particulièrement, la relecture, quand le sujet est trop frais.
Mais à l’occasion d’un petit exercice de classement des différents titres de cette merveilleuse collection, il y a peu, je me suis dit que pour certains d’entre eux, c’était sans doute bon, je pouvais m’y mettre ; mon côté analytique, au pire, prendrait le relais pour juste livrer mes impressions mises à jour.
Et aujourd’hui, c’est une novella dont je n’avais, à l’époque, sans doute pas tout capté, mais tout de même apprécié, devinant plus que comprenant, je crois le fonds de l’affaire. Et que je peux estimer avoir complètement comprise, désormais. En me demandant quand même comment, à l’époque, j’ai pu passer à côté des intentions de l’auteur. C’est ça aussi, grandir : se rendre compte qu’on était pas si malin qu’on le croyait, avant.
Bref, une excellente novella, quoique peut être un poil trop démonstrative. Voyons ça.

À vrai dire, dès la re-lecture de l’exergue de ce texte, je m’en suis voulu de ne pas avoir fait assez attention lors de ma découverte initiale du récit de Victor Lavalle. « À H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires », ça dit déjà tout ce que vous avez besoin de savoir à propos de l’histoire qui suit, et ce sans effort intellectuel majeur ; pour peu que vous sachiez un minimum qui était Lovecraft, et d’où venaient ses histoires, il va sans dire qu’un auteur racisé aura des choses à dire à son sujet. À ma décharge, lors de ma première lecture, faute de m’être jamais réellement intéressé au travail de Lovecraft, je ne savais pas que son œuvre et sa personnalité étaient percluses de très gros problèmes de racisme, pour ne parler que d’un souci à la fois ; il aura justement, je crois, fallu qu’on me l’explique après que je me sois ouvert de mon incompréhension partielle à propos du texte qui nous intéresse aujourd’hui. Mais de fait, avoir un texte d’évidente inspiration lovecraftienne avec comme protagoniste un homme noir, dans les États-Unis de 1924, c’est une déclaration d’intention en soi ; c’est déjà ajouter un pied de nez à l’hommage à un maître aussi incontesté que problématique du fantastique et de l’horreur.

Très basiquement, pour moi, La Ballade de Black Tom est une revanche. Une fan-fiction signée par quelqu’un qui ressent un intense conflit intérieur à l’encontre de l’objet de son adoration, et qui n’a pas peur de s’en servir comme carburant créatif. Et de fait, tout ce récit n’est rien d’autre qu’un retournement du stigmate originel dont Lovecraft lui-même se servait pour alimenter une partie de ses récits (tout du moins c’est mon impression, forgée à partir d’une connaissance limitée, encore uns fois, n’hésitez pas à me corriger). D’une terreur indicible, on passe à une angoisse bien trop tangible : à l’inconnu cosmique et nébuleux on substitue le glauque du quotidien, du familier et du palpable. Notre protagoniste connait la nature de son adversité, et il tente d’en jouer pour en tirer un profit, là où un héros lovecraftien se serait surement roulé en boule pour hurler à la mort et à la déliquescence de sa conscience ou un truc comme ça.
Le récit de Victor Lavalle est très clairement rempli de rage et de ressentiment, et fait étalage d’une conscience aiguë et ancienne des souffrances des personnes racisées aux États-Unis, considérées comme des menaces pour aucune bonne raison, en dehors d’un ressentiment viscéral et irrationnel, celui-là même qui nourrit la terreur lovecraftienne, simplement transformée en autre chose.

Là où La Ballade de Black Tom réussit son coup pour moi, quoique de manière peut-être un peu trop explicite, surtout dans sa dernière partie, c’est bien dans le jusqu’au-boutisme de ce retournement. L’antagoniste de service devient un protagoniste, le protagoniste classique devient un antagoniste impeccable, etc… De manière très meta et efficace, Victor Lavalle s’empare de la matière lovecraftienne et la refond pour la faire coller à sa réalité personnelle, où les salopards ne sont pas étrangers et étranges, mais bien discrets et abjects de mesquinerie, où le mal est banal et normalisé ; où le racisme est un système. Tout ce texte décrit par le menu les injustices que subissent encore bien trop de gens depuis trop longtemps, et par le truchement de l’horreur, illustre la chance des dominants de ne pas voir les dominés complètement se laisser aller à un quelconque besoin de vengeance, et de continuer d’accepter de jouer un jeu auquel ils n’ont pourtant jamais accepter de jouer en l’état. Et ce tout en sachant pertinemment, depuis le temps, comment ledit jeu se joue et comment leurs adversaires y trichent, et donc comment ils pourraient s’y prendre pour les piéger.

De fait, je trouve que s’approprier l’héritage de Lovecraft de cette manière, reconnaissant son apport à la culture générale tout en mettant ses très gros problèmes en perspective, c’est sans doute la meilleure approche possible pour le faire perdurer positivement, plutôt qu’en essayant – sans doute en vain – de le faire complètement disparaitre. Les Grands Anciens et tout ce qu’ils représentent sont parmi nous et il n’y a pas grand chose d’autre à faire que de les intégrer doucement, en lissant leurs aspects les plus rugueux. Toute l’intelligence de Victor Lavalle étant bien entendu de faire ça avec assez de férocité pour qu’on ne se leurre pas sur le fond de sa démarche, mais aussi assez de clins d’œil et de malice pour qu’on capte l’astuce.
Une entrée importante dans la collection UHL, à mes yeux, qui fait écho à celle plus ancienne de La Quête Onirique de Vellitt Boe, dans un autre registre tout aussi pertinent.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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