
Disciple – The Warning (extrait de l’album ERROR)
Et voilà l’avant-dernier, d’un coup comme ça. À peu de choses près, je dirais que la conclusion de ce projet m’a pris par surprise, dites. Et maintenant que je suis carré avec moi-même à propos de mon ressenti quant à tout ce joyeux bazar, qu’il soit littéraire, méta ou extra, on peut de nouveau travailler relativement sereinement. Youpi.
Et donc, ce numéro 10, qu’est ce qu’il vaut ? C’était bien. Pas mon préféré, pas le meilleur non plus simplement souffrant d’incompatibilité d’humeurs, mais plutôt – sans doute parce que c’est précisément le n°10 mais pas que – une forme d’œuvre somme à l’échelle de tout le Retour au Goudron. Un condensé de toutes les qualités et relatifs défauts du travail terminal d’Antoine Volodine à mes yeux : y a du bon, du moins bon et du très bon.
Décortiquons.
Trois parties, découpées en sept histoires chacunes. Et pour la partie centrale, ces sept histoires elles-mêmes chapitrées en sept sections : parce que vous comprenez, Infernus Iohannes il a ses petites lubies, et il y tient. C’est peut-être un chouïa artificiel ; on s’en contrefout, ça fait partie du délire et du charme de tout l’édifice. On peut aussi ajouter qu’autour de cette partie centrale, les deux autres parties se concentrent sur les mêmes personnages, leurs fragments d’histoires racontées dans le même ordre dans un effet de miroir. C’est pas clair, c’est pas grave, l’idée c’est de constater que ce volume se veut organisé de manière ludique autour du tryptique duel « Zone miroir », « Zone crypte », « Zone miroir », qu’il faut lire comme sept épisodes des « vies » de sept personnages, suivis de sept autres histoires aux implications volontiers cryptiques, enrobées par sept autres épisodes potentiels des vies de nos sept personnages initiaux ; la continuité, la clarté du propos ou la cohérence étant clairement optionnelles. On est là pour faire joujou avec la matière narrative, ce qui fait que ce volume est tour à tour absolument réjouissant et un tantinet frustrant.
Réjouissant parce qu’encore et toujours, la créativité de Volodine est au rendez vous ; on a le droit à un concept par texte, avec le rendement et la maîtrise habituel·le·s, et un jeu d’échos et de faux départs littéraires extrêmement espiègle qui pour une fois me fait me marrer pour de vrai à ce que d’ordinaire j’aurais tendance à considérer comme des faux-fuyants absurdistes un peu lâches. Le truc c’est qu’à ce stade de ma découverte du travail d’Infernus Iohannes, j’ai bien compris qu’il revendiquait une certaine forme de nihilisme littéraire à base de joyeux défonçage des conventions établies. On s’en fout que l’histoire se termine en queue de poisson ou un peu abruptement, tant que ce qui devait être dit a été dit et bien dit. Ce qui compte, c’est les images et les phrases qui claquent, celles pour lesquelles on a pris le temps de construire la structure au départ. Une fois que les bons sentiments ont été exploités proprement et avec toute l’exactitude nécessaire, le reste devient superflu. Et j’ai trop souvent été cueilli par la bonne formule au bon moment pour ne pas estimer que démarche fonctionne. De fait, elle fonctionne très bien. C’est sans doute lié à ma meilleure compréhension de l’intention post-exotique qui parle, maintenant que l’effet de surprise et l’incompréhension sont pour bonne part passé·e·s.
Mais il faut bien le dire aussi, encore une fois, j’aurais sans doute aimé, quand même, un peu plus de continuité et de finalités dans certaines de ces histoires. De fait, celles que j’ai préférées dans le lot sont bien celles qui savent se terminer ; d’autant plus que Volodine maîtrise clairement l’art de la conclusion qui claque, y compris quand c’est, paradoxalement, tout en douceur et en nuances de doux-amer. Le problème étant ici précisément que tout ne se termine pas avec le même soin ou la même volonté de bien emballer tous les éléments essentiels de chaque bout d’histoire qui nous est livré.
Et à cet égard, à la grâce d’une conversation avec une fan de Volodine – que je salue ici chaleureusement – j’ai pu comprendre, nichée au creux d’un des textes de cet étrange recueil, une référence à un autre texte de l’auteur que je n’ai pas encore lu. Ce qui me fait me dire que le Retour au Goudron, en dépit de ses grandes qualités démiurgiques, ne jouit peut-être pas du plus grand atout de certaines de mes œuvres transversales favorites, à savoir une telle indépendance. Enfin si, évidemment, j’ai trop profité de l’essentiel des textes que j’ai lus jusque là pour oser prétendre qu’ils ne fonctionnent pas individuellement. Mais je réalise peut-être un peu tard que sa nature de chant du cygne ne s’apprécie vraiment qu’en ayant pleine connaissance des ouvrages l’ayant précédé. Je me dis donc que j’ai sans doute raté beaucoup de références, et que ça m’a empêché de pleinement apprécier bon nombre des texte que j’ai trouvés les plus hermétique ou conceptuellement perchés. Et c’est un peu dommage de me dire que le côté ludique et complice que je louais chez Volodine jusque là n’était pas forcément aussi prononcé que je l’aurais souhaité ou imaginé.
C’est rien de dramatique, à peine un défaut ou un reproche, juste un constat un peu… triste ? Frustré ? Je n’arrive pas à trouver de qualificatif qui ne soit pas trop prononcé à l’égard de ce que je veux exprimer. Intimidé, peut-être, finalement ; après 10 bouquins, et dans la perspective du onzième, je me rends compte que le boulot est finalement très loin d’être fini si je veux vraiment appréhender la richesse et la diversité du projet post-exotique. Y a un côté un chouïa déprimant à me dire que analytiquement et narrativement parlant, j’ai peut-être que seulement effleuré la surface du mouvement : que je ne peux pas vraiment prétendre à sa compréhension, à ce stade. Alors certes, ça donne quand même envie de m’y pencher plus avant, c’est assez enthousiasmant, d’un certain côté. mais de l’autre, j’ai pas vraiment ce temps non plus. Donc je suis partagé.
Mais bref, je m’emballe, je mets la charrue avant les bœufs. Encore une bonne entrée dans le Retour au Goudron. Comme je disais, on y retrouve tout ce qui fait le projet, avec des nouvelles d’efficacités diverses en fonction de nos degrés respectifs de compréhensions et d’appréciation de la poésie post-exotique, mais toujours une indubitable maîtrise des conventions littéraires, permettant à Antoine Volodine d’exercer ses tendances iconoclastes avec toujours la même insolence et la même réussite atmosphérique. Même les textes que j’ai le moins captés m’ont hypnotisés et je me suis laissé attraper tout du long par les aspects les plus ludiques de l’ouvrage, essayant de relier les points entre les différents textes, parvenant plus ou moins à dresser des ponts satisfaisants. Et quand je n’ai pas réussi, je me suis toujours consolé en me disant qu’il ne me manquait que quelques bouts que l’auteur serait ravi de me donner par ailleurs, sans jamais me tenir volontairement à distance ; c’est peut-être une forme de Syndrome de Stockholm, on sait pas. (Oui ça n’existe pas vraiment, je sais, mais c’est une image trop parlante et partagée pour ne pas l’utiliser quand c’est pertinent, na.)
Œuvre somme du projet dont elle est issue aussi parce qu’elle encapsule finalement toutes mes joies et mes frustrations à propos de ce dernier. Un fix-up avec de la continuité mais pas trop, avec de l’absurde mais pas trop, avec de l’Oulipo mais pas trop, une sorte de Jack of all trades du post-exotisme. Pour tout ce que je peux formuler de réserves, elles seront toujours limitées, compensées : le fait est que j’ai quand même kiffé. Encore.
Allez, dernière ligne droite et on passe de l’autre côté.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
