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Les Hygialogues de Ty Petersen, Saul Pandelakis

Hate You (The Same) – Bastiaan & Torine

Je le répète depuis un an presque tout-pile à qui veut bien l’entendre : La Séquence Aardtman de Saul Pandelakis est un de mes romans favoris. Pas de ces dernières années, pas au sein de la niche Imaginaire, non, un de mes romans favoris, *point*. Et forcément, étant donné que cette découverte a été si essentielle à mes yeux dans mon parcours de lecteur, il va sans dire que j’étais turbomégachaud-of-doom à l’idée de pouvoir relire un travail inédit de Saul Pandelakis à l’avenir.
Or, j’ai eu cette chance de pouvoir participer aux Utopiales cette année, et de fait pouvoir accéder en avance sur le calendrier des parutions à un exemplaire du nouvel ouvrage de cet auteur si formidable et formidablement prometteur, avec en plus une dédicace merveilleuse, oui je flex laissez moi kiffer.
Et je n’ai pas envie de m’éterniser dans l’intro : j’avais hâte, même pas peur d’être déçu, je l’ai dévoré dans le train du retour, encore un peu ce matin, j’ai adoré, je m’en vais vous en parler avec juste ce qu’il faut de détails.

Ty Petersen, expatriée française, travaille dans le Centre, à New York. Son travaille consiste à discuter avec un des extraterrestres arrivés sur Terre plusieurs années auparavant au travers d’un hygiaphone, afin de percer les mystères de leur langue et de leur culture si différente de la nôtre, au cours d’hygialogues exigeants et complexes.

Je la fais court dans le résumé, parce que ce point de départ à lui-seul me semble justifier mon enthousiasme envers le travail de Saul Pandelakis. Rigolo, quelques semaines après mon joyeux emportement à propos de Chants of Sennaar, de revenir parler avec une fièvre si similaire d’un travail si merveilleux autour de la langue et des symboles qui la composent, comme de constater si peu de temps après ma lecture de La ville est un échiquier que, décidemment, la science de science-fiction a bien des facettes exploitables avec succès.
Puisque évidemment, impossible de parler de ces Hygialogues sans évoquer le travail extraordinaire de son auteur sur la langue parlée et écrite de ces sunđuz (à prononcer « soundjouze ») faisant la majorité du sel conceptuel du roman. C’est vertigineux, c’est beau, c’est impressionnant ; je crois qu’il y a là de quoi séduire à peu près n’importe qui d’une manière ou d’une autre, selon l’angle emprunté pour s’y intéresser un tant soit peu. Si j’ai rarement prêté attention à la graphie et aux sons suggérés par la captivant mise en texte du récit, j’ai quand même été plus d’une fois titillé par l’envie de m’y pencher de plus près pour déceler une astuce ou un détail simplement évoqué par le récit sans aller trop loin dans l’explication. Saul Pandelakis, fort habilement, ne force rien au delà de ce qui nous essentiel à la compréhension de ce qui se passe, surfant donc sur la ligne de crête entre la légitime fierté de nous partager ses découvertes sur la langue sunđuz et la potentielle pédanterie qui pourrait facilement découler d’une création d’une telle envergure, avec une réussite insolente. Je ne me suis jamais senti submergé d’informations superflues, au contraire, je n’ai été rien d’autre qu’émerveillé.

D’autant plus émerveillé qu’au delà de ce concept central qui aurait pu facilement déborder sur le roman et verser dans la monstration infinie et probablement redondante, Saul Pandelakis a là aussi l’intelligence de penser à raconter une histoire s’appuyant sur ce concept, plutôt que l’inverse. Dès lors, la langue, ou plutôt les langues, deviennent un outil narratif par leurs simples utilisations et présences dans les dialogues et la narration. Puisque effectivement, au delà du sunđuz, on retrouve l’anglais et le français émaillant régulièrement tout le roman, démultipliant les nuances et les complexités culturelles dans les réflexions et échanges de nos personnages, s’intriquant avec une fluidité merveilleuse pour créer un effet de synergie.
J’ai eu ce bonheur assez indicible de retrouver l’empathie bienveillante que j’avais trouvé dans le premier roman de l’auteur, couplé à une ambition nouvelle, ou tout du moins renouvelée, mais avec une réelle continuité. On a encore au cœur du texte cette simplicité organique, ce réalisme pragmatique et tendre à la fois, capable de dénicher du sens et des petits bonheurs partout, en dépit d’une lucidité implacable sur les aspects les moins reluisants du quotidien ; au travers du regard d’un personnage attachant et profond.
Et tout ça ensemble, ça fait à la fois une superbe histoire, humaine et consciente, intégrant avec un équilibre foudroyant des trouvailles conceptuelles forcément impressionnante. Puisque oui, inventer une langue, une graphie, des sons, une grammaire et tout ce qui va avec, bah de fait, c’est pas à la portée de tout le monde, ne serait-ce qu’en terme de patience et de travail, d’autant moins avec la perspective de l’intégrer toute entière à un récit sachant en tirer partie avec le maximum de plus-value narrative.

Alors certes, si on reste sur ce récit lui-même, je trouverais peut-être que le volume final est tout de même un peu léger. On est pas tant dans ces cas où le bouquin est si bon que j’en reprendrais des pages et des pages sans risquer l’indigestion, mais bien dans le cas un poil plus regrettable où je trouve que la conclusion est peut-être un poil précipitée. L’histoire reste (très) bonne et sa conclusion propre est formidable, mais je trouve quand même qu’il manque peut-être quelques chapitres avant cette dernière pour parfaitement la mettre en place et complètement « mériter » son arrivée comme son déroulement ; c’est le seul véritable reproche que j’aurais à formuler à son égard.
Ceci étant dit, le bouquin en lui-même n’est pas limité au roman dont je parle depuis tout à l’heure, et il me faut évoquer le reste. Ça ira vite, parce que je vais faire d’emblée une confession : de la nouvelle, de l’essai et de l’entretien constituant le reste de l’ouvrage, je n’ai lu que la nouvelle. Pas que les pensées et opinions de Saul Pandelakis ne m’intéressent pas, au contraire, mais j’ai cette faiblesse envers tout ce qui n’est pas de la fiction tellement chevillée au corps que je n’arrive pas à passer outre. J’ai conscience de sans doute y perdre, mais j’ai trop peur qu’en me plongeant dans les pensées du cuisinier, je n’arrive plus à apprécier sa cuisine : mon esprit analytique est déjà suffisamment lourd parfois pour en pas lui donner des munitions supplémentaires ; je préfère préserver le lien sacré entre le texte et moi aussi intact que possible en ne me concentrant que sur mes ressentis et les verbalisations pouvant en découler, sur ce que je peux tirer indirectement de la fiction et des leçons que j’y lis. Les textes, rien que les textes.
Et donc, concernant cette nouvelle : elle est top. Déjà en elle-même, je trouve, puisqu’elle concentre les qualités que je prête à Saul Pandelakis en tant qu’auteur ; mais aussi et surtout au sein de cet ouvrage en particulier, puisqu’elle agit en contrepoint assez parfait du roman, partageant son univers et une bonne partie de ses personnages, mais avec un ton nettement plus mélancolique et grave, ou du moins une atmosphère plus lourde, à mes yeux. On sent qu’elle aurait pu être intégrée au roman pour lui conférer plus de largeur de vue et des perspectives un peu variées, mais le bon choix a été fait de séparer les deux pour simplement raconter deux histoires et trajectoires complètement différentes en dépit des liens qui les unissent. Un excellent complément à éventuellement se garder de côté après la découverte du roman pour pouvoir y replonger plus tard avec nostalgie et gourmandise.

Saul Pandelakis a encore frappé, au cœur comme au cerveau. C’est brillant d’inventivité et de suite dans les idées. Du sense of wonder, une certaine forme d’émotion (je parle de mon point de vue de relou, évidemment), mais surtout l’impressionnante démonstration d’une maîtrise technique et narrative de premier plan. Parvenir à lier des considérations linguistiques aussi potentiellement arides à des rapports pleinement organiques sans jamais verser dans la technicité stérile, mais au contraire toujours dans le sens d’un enrichissement des rapports conscients entre les personnages, complexifiant leurs interactions en même temps que leurs personnalités et leurs émotions sans nous perdre, c’est… super balaise, je crois bien.
Je savais que ma confiance était bien placée.
Mais ne me croyez pas sur parole : lisez Saul Pandelakis, et constatez.
Moi maintenant, j’attends les autres itérations de ma subjugation. En toute simplicité, évidemment.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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