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La maison hantée, Shirley Jackson

Welcome to My House – Yonaka (extrait de l’album Welcome to My House)

On tente des trucs, on comble des manques, on s’échine à continuer de faire des efforts dans le sens d’un réel éclectisme ; à force, vous connaissez la chanson, celle que je m’efforce de chanter aussi justement et souvent que possible sur ce blog.
Bon, et du coup, razzia de bouquins aux Utopiales, tout ça, le couplet du moment : j’en ai profité pour recharger la PàL en références à la réputation flatteuse sur lesquelles je ne m’étais pas encore penché jusque là. Et donc : Shirley Jackson, et un titre aussi sobre que prometteur, dans un registre auquel je ne suis vraiment pas habitué, mais un peu quand même ; disons par capillarité pop-culturelle. Les maisons hantées, c’est un peu la tarte à la crème du fantastique, j’en ai bouffé par légendes urbaines, films et vidéos youtube, ou par bouche à oreille autour de ces dernier·e·s. Donc pas que j’y sois insensible, mais plutôt que j’y suis un peu trop désensibilisé pour vraiment avoir développé un appétit concernant le sous-sous-genre en question.
Sauf que bah, hey : on ne finit jamais d’être surpris quand on tente des trucs, et c’est clairement plus souvent gratifiant que l’inverse, pour peu qu’on fasse preuve d’ouverture d’esprit et de bonne volonté. Certains bouquins et auteurices sont cultes pour une bonne raison ; le sujet du jour en est une preuve assez flamboyante.

Un groupe de personnes inconnues les unes des autres est rassemblé à la va-vite par le professeur Montague afin d’étudier les potentielles caractéristiques parapsychiques de Hill House, un manoir isolé dans l’arrière-pays des États-Unis. On y suit plus particulièrement la trajectoire d’Eleanor Vance, jeune femme, dont les éventuels affinités avec le paranormal partagées avec une autre des invité·e·s pourraient aider à percer les mystères d’une demeure dont la réputation d’hantise n’est plus à refaire. Quelques nuits seulement à passer sur place, que pourrait-il donc mal se passer.

Il y a des textes qui vous convainquent au long cours, et d’autres qui vous happent instantanément, pour des raisons diverses. Et très souvent, ça se joue sur des détails. Ici, j’ai d’abord et avant tout été surpris. Presque choqué, oserais-je, par le ton et l’angle d’attaque choisis par Shirley Jackson. Et je ne vous mentirai pas, tout le long de ma lecture, c’est ce qui m’a le plus séduit : une impression écrasante et absolument bluffante de modernité. Pas seulement pour des raisons techniques de narration ou de point de vue, même si le travail de l’autrice est d’une malice et d’une habileté monstre à cet égard, non. Mais bien en premier lieu pour la distance à laquelle elle parvient à se mettre de son sujet principal sans jamais verser dans le mépris ou la condescendance, en dépit d’un usage appuyé et mordant de l’ironie.
Très vite, on s’éloigne des aspects les moins subtils de la hantise classique/victorienne – ou du moins de l’image que je m’en fais avec mon manque de bagage – pour user d’une malice et d’une sorte de cynisme désabusé faisant autant office d’outil de défense psychologique pour les personnages que d’outil de mise en place du doute pour Shirley Jackson. C’est absolument redoutable et délicieux tout à la fois. On lit ainsi des personnages qui anticipent moqueusement leurs éventuelles péripéties ou ne croient qu’à moitié à ce qu’ils vivent et préfèrent en rire, donnant lieu à des dialogues absolument savoureux mais ponctuellement chargés d’un malaise palpable.

Ces dialogues sont d’autant plus brillants qu’ils sont à l’image du manoir de Hill Housespoiler mineur, promis – parfois bancals, ne se répondant qu’à moitié, enfermant les personnages dans des labyrinthes de pensées et d’obsessions dans lesquels ils tournent sans cesse en rond, s’oubliant les un·e·s les autres ou eux-mêmes. Et plus on parle, plus on essaie de comprendre, d’avancer, moins on y arrive, faisant encore monter le malaise d’un cran à chaque étape ; un pas en avant, deux pas en arrière. Les malentendus se multiplient, les incompréhensions et les mensonges s’accumulent, la paranoïa s’installe, mais puisque Shirley Jackson fait le choix assez parfait de ne nous donner qu’un seul point de vue et de ne s’en décaler que très rarement à des moments bien choisis, on est en droit de se demander en permanence si ce qu’on croit est juste ou le fruit d’une illusion, d’un piège savant ou plus simplement d’une distorsion de la réalité née d’un mal encore différent de celui hantant censément Hill House.
Et c’est parfait, parce que l’autrice, ainsi, parvient à camper les tropes classiques du fantastique le plus convenu tout en les subvertissant en permanence avec une sorte de joie malsaine assez communicative ; à chaque tournant, j’ai été blousé par le récit, parvenant à me faire oublier des détails pourtant clairement énoncés, avec juste assez de malice complice pour que je ne puisse que me réjouir de m’être fait avoir, plutôt que frustré par une quelconque malhonnêteté narrative. Au contraire, plongé comme je l’étais dans les tourments extrêmement organiques de ce casting extrêmement attachant et profondément humain, je me suis pleinement oublié comme lui dans les méandres tortueux de ce fichu manoir, ne parvenant à me rappeler les détails les plus importants que lorsqu’il était trop tard.

Et ainsi, de proche en proche, chapitre après chapitre, le piège s’est refermé sur moi, subtilement, mais implacablement. Non, évidemment, je n’ai pas frissonné, je n’ai pas été particulièrement ému, parce que je suis moi et que la fiction restera toujours de la fiction, quoi qu’il arrive ; mais en dépit de mon œil obsédé par les mécaniques des récits que je lis, je me suis fait embarquer. À chaque fois que je pensais avoir des réponses fermes et des prédictions solides, Shirley Jackson me tirait le tapis de sous les pieds avec un rire sardonique et tendre à la fois, prouvant que c’était bien elle la patronne de bout en bout.
Et une fois arrivé à ce bout, me frottant l’arrière du crâne après une énième chute que j’aurais pu voir arriver avec un poil plus d’attention aux détails ; j’ai souri. Et franchement, avec ça.
Parce qu’ils sont rares, ces récits de fantastique sachant aussi parfaitement manier leurs conventions pour faire planer un doute aussi concret sur leurs éléments, en dépit d’une pléthore de détails pouvant faire basculer l’avis du lectorat d’un côté ou de l’autre. On est dans le cas fabuleux et ébouriffant où beaucoup d’hypothèses sont aussi valables les unes que les autres, et où la seule définitivement validée est celle consistant à dire qu’on en sait foutre rien, et que c’est ça qu’est bon.
La maison hantée : c’est très bon. Shirley Jackson, j’en ai pas fini avec vous.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “La maison hantée, Shirley Jackson

  1. Avatar de tampopo24 tampopo24 dit :

    Noté, noté, noté !
    La description que tu fais de ka narration et la plume malicieuses de Shirley Jackson me tente énormément surtout sur un sujet aussi classique.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      J’espère ne pas t’avoir mal aiguillée alors. Mais en toute logique, le risque est minime : ce texte est formidable.

      Aimé par 1 personne

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