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Central Station, Lavie Tidhar

Plastic Island – Portugal. The Man (extrait de l’album Chris Black Changed My Life)

Recevoir le SP de l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui, c’était encore une belle occasion de découvrir un nom qui fait beaucoup parler de lui ces dernières années, ou du moins j’en avais l’impression ; au moins l’opportunité de découvrir quelque chose et quelqu’un de neuf dans mon horizon littéraire. Et ça, sur le principe, je ne dis jamais non, peu importe le risque de déception ou de surprise que ça peut suggérer. C’est important de lire des bouquins qui nous sont étrangers régulièrement, histoire de remettre les potards à niveau, de bien se rendre compte où on en est.
Et bon, avec la réputation que je prêtais à Lavie Tidhar, j’étais plutôt optimiste, en dépit de ma prudence. Disons que son parcours éditorial en France, tout comme ses échos les plus laudatifs, suggéraient une approche de la science-fiction compliquée à aborder pour moi ; je les connais trop bien, ces bouquins que tout le monde adore, souvent à raison, mais auxquels je suis malgré tout complètement hermétique.
Et avec une intro pareille, vous pourriez vous attendre à ce que ce soit le cas cette fois aussi, habitué que je suis aux contextualisations penaudes. Et vous n’auriez pas complètement tort. Mais vous auriez aussi, d’une certaine façon, absolument tort.
Central Station réussit l’exploit d’être un roman dont je peux dire que je l’ai tout à la fois détesté et adoré, sans qu’aucune de ces deux formulations ne soit exagérée ou contradictoire. Mais heureusement pour moi et pour vous, j’ai tendance à verbaliser à outrance mon ressenti pour expliquer pourquoi et comment j’en arrive à ce genre de contorsions mentales.
C’est un gros morceau, à l’attaque.

Et comme pour tous les bouquins spéciaux du même tonneau que ce livre, on va zapper le résumé. D’abord parce que ce serait un casse-tête auquel je refuse de me soumettre, mais aussi et surtout, je pense, parce que ça n’aurait strictement aucun intérêt, au vu de l’ambition structurelle et narrative de son auteur. Je pense qu’il faut entrer dans le livre Central Station comme on entrerait dans la ville dont c’est le nom : en touriste. Ne pas savoir à quoi s’attendre, se laisser porter par le flot des informations, des décors et des personnages, c’est probablement la meilleure manière de s’imprégner des concepts dont l’ensemble découle. On pourrait un assez aisément parler de fix-up à l’égard de cet ouvrage, constitué d’une dizaine d’histoires différentes, autant de trajectoires et de vecteurs de découvertes se complétant les unes les autres dans un effet de synergie globale.
Sauf que non, en fait. C’est encore autre chose à mes yeux. Parce qu’il me semble que dans un fix-up, ou du moins un fix-up de structure traditionnelle, on tisse ensemble des nouvelles qui se répondent et communiquent entre elles, certes, mais demeurent pleinement indépendantes ; les informations supplémentaires ou complémentaires qui ressortent des additions de ces différentes histoires n’en changent pas fondamentalement le sens ou l’aboutissement, seulement notre vision d’ensemble. Ici, il me semble que Lavie Tidhar a fait un choix différent, avec chaque partie volontairement tronquée ou incomplète, du moins aussi ramassée que possible, créant une tapisserie incomplète de ce qu’est Central Station la ville comme de ses habitant·e·s, mais où les creux et zones d’ombre participent de son histoire autant que ce qui nous est livré.[EDIT : Ayant appris a posteriori de ma lecture que ce fix-up n’était finalement rien d’autre qu’un agrégat de nouvelles éparpillées dans divers magazines et revues, il faut sans doute minimiser la part de volonté que je prête à l’auteur dans sa démarche, ici et au fil de cette chronique.]

Et franchement, ça, j’adore. Ça fait sans aucun doute partie des immenses forces de ce bouquin ; il y a là une ambition claire et puissante dans l’économie de ses mots et de sa narration, laissant la compréhension des divers éléments constitutifs de Central Station se faire au fur et à mesure, sans avoir à forcer dans le didactisme. Certes, c’est un peu voire pas mal déroutant par moments, mais il y a un côté extrêmement gratifiant à voire la confiance qu’on place dans l’auteur être récompensée séquence après séquence ; comprenant de mieux en mieux les enjeux des diverses trajectoires s’emboitant pour créer une plus grande histoire. D’autant plus quand on comprend que ce sont tous les regards et histoires de ces personnages, dans leur pluralité, qui se nourrissent les unes les autres, et nous nourrissent, par la même occasion. C’est bien pensé, c’est ambitieux, assez audacieux, aussi, et force est de reconnaître que ça fonctionne vraiment bien, d’une façon extrêmement organique. D’une certaine manière, le roman Central City se construit sous nos yeux comme la ville elle-même s’est construite dans la diégèse, de façon désorganisée, explosée, presque anarchique ; on avance, on recule, dans le temps et l’espace, sur toutes les dimensions, on en découvre un peu plus à chaque page, y compris entre les lignes. Et Lavie Tidhar aurait presque pu arranger toutes ses séquences dans le désordre, il me semble que l’ouvrage ne perdrait pas spécialement en clarté ou en qualité, puisque elles se répondent toutes entre elles et nous racontent des aspects interdépendants de toutes les histoires qui le constituent.

Et c’est peut-être là que ça coince, pour moi ; une trop forte volonté à l’universalité du propos. Pour parvenir à être aussi généralement fonctionnel, en dépit de l’indubitable prouesse technique, le récit perd peut-être un peu trop en singularité à mes yeux pour parvenir à m’accrocher durablement. C’est compliqué à expliquer sans paraître injuste, je crois, mais personnellement, en littérature, il me faut des aspérités, de la profondeur ; d’une certaine manière, de la prise de risque. Il faut peut-être parfois oser aller trop loin dans l’explication technique ou les ramifications d’un concept science-fictif pour lui donner tout le poids et la force évocatrice qu’il mérite. De concepts prometteurs, Central Station est rempli à ras-bord ; mais pour la plupart, ils ne sont que ça à mes yeux, des promesses. De magnifiques promesses, certes, et des promesses qu’on devine ne pas être vides ; des promesses réfléchies, contenant les germes et les esquisses de leurs implications, comme les débuts de leur exploitation par le récit, mais des promesses malgré tout.
Pour le dire vite, ce récit manquait cruellement de matérialité à mes yeux, de quelques choses concrètes auxquelles pouvoir m’intéresser une fois ma lecture terminée, à prendre avec moi. Si j’ai plaisir à deviner et/ou déduire ce que recouvrent les termes techniques familiers balancés par les personnages au fil de leurs dialogues et péripéties, ainsi que ce qu’ils signifient réellement dans la diégèse, en terme de conséquences d’usage, j’aime surtout voir où ces choses peuvent m’emmener sur le long terme. Je ne parle pas nécessairement de sense of wonder, même si ça fait partie du sentiment que j’évoque ici ; je parlerais plus volontiers d’altérité : le pas de côté qui me fait réfléchir à la réalité qui est la mienne d’une façon inédite, que ce soit dans le fonds ou dans la verbalisation.

Et le truc, ici, c’est que j’ai vu passer un impressionnant nombre de concepts science-fictifs de haut-vol présentés avec beaucoup de classe et de créativité, me donnant le sentiment de lire des choses assez nouvelles pour moi ; mais jamais avec la profondeur de champ allant avec. C’est là que je reviens à cette ambition d’universalité évoquée plus haut ; elle n’a rien de dommageable en elle-même, je la trouve même plutôt noble, d’autant plus quand le contexte géographique choisi par l’auteur résonne terriblement dans le contexte géopolitique actuel.
Le problème de l’universalité appliquée à la science-fiction, traitée comme le fait Lavie Tidhar dans cet ouvrage, c’est qu’elle devient superficielle, consensuelle et – faute d’un meilleur terme – inconséquente à mes yeux. Pour moi, quand on décide d’exploiter comme il le fait des concepts de science-fiction aussi pointus et exigeants dans leur manipulation, c’est pour les utiliser comme leviers afin d’extraire la trame narrative du paradigme depuis lequel on écrit. Pas nécessairement pour l’élever ou aller chercher à la complexité pour le principe de la complexité, mais simplement pour effectuer ce pas de côté dont je parlais plus tôt : précisément, interroger ce paradigme de départ avec un autre paradigme. Tirer des fils entre les similarités et les différences les plus frappantes, examiner les nœuds et les cassures qui ressortent de la manœuvre.

Et bon, là, franchement, pour moi, le compte n’y est pas. Avec une telle structure narrative et une maîtrise aussi évidente des concepts mobilisés, avec des personnages aussi prometteurs, une scène aussi évidemment riche et organique, Lavie Tidhar fait pour moi le choix de retomber sur des platitudes. C’est très probablement – encore et toujours – à mettre sur le compte de mon incapacité à ressentir la moindre émotion brute à ma lecture, mais vraiment, je n’ai pas ressenti grand chose de plus que de la frustration au fil des chapitres. En refusant de plonger plus profondément dans quelques unes de ses formidables idées pour en tirer la substantifique moëlle, je pense que l’auteur a commis une erreur qui l’a empêché d’aller chercher quelque chose d’autre que des évidences un peu creuses dans ses histoires, alors qu’il me semblait y avoir toujours autre chose de plus puissant à y trouver.
Le truc avec moi, c’est que je pense qu’on atteint réellement à l’universel en creusant le spécifique aussi profondément que possible ; c’est en multipliant les spécificités d’une situation qu’on la rend incompressible, multipliant de fait les points d’accroches et les aspérités auxquelles on peut s’accrocher, pouvant ainsi la rapprocher d’une autre, facilitant la compréhension et l’échange. Et si je ne peux décemment pas accuser Lavie Tidhar d’avoir traité trop superficiellement la majorité de ses sujets (matériels et humains), je regrette quand même profondément l’impression que la plupart d’entre eux sont quand même réductibles à des épithètes terriblement réducteurs qui ne feraient pas l’impasse sur des aspects majeurs de leurs existences respectives.

Mon cœur a fait du yoyo tout le long de ma lecture. Des hoquets de joie et d’admiration réguliers à la lecture de petits tours de force techniques et conceptuels, comme des légers soupirs un peu las à la lecture d’envolées lyriques un peu pédantes à mes yeux ou face à la déception qui me prenait en comprenant que certaines pistes ne seraient pas explorées plus avant. Pour tout dire, j’ai pendant longtemps estimé que Central Station ferait sans aucun doute partie de ces romans qui gagneraient en saveur et en puissance à la relecture, profitant à chaque itération d’une meilleure compréhension de ses enjeux et de ses concepts, renforcés par tous les éléments d’explication et de souffle habilement disséminés par Lavie Tidhar au fil de ses pages. Jusqu’au bout, presque, même, j’ai pensé que je serais ravi d’admettre que mon manque d’émotivité littéraire était le principal fautif, et que ma recommandation ne souffrirait réellement que de cet ombrage bien minable ; et d’une certaine manière, c’est toujours vrai.
Je suis simplement obligé de reconnaitre que cet enthousiasme dépassionné ne peut pas être complètement sincère à la vue de ma déception à la conclusion de l’ouvrage m’amenant à me dire qu’il manquait quand même quelque chose pour définitivement me convaincre à défaut de me séduire. Ça se joue sans doute à rien, mais au final, je ne peux pas vraiment me départir de l’impression que ce roman ne fait que recycler avec beaucoup d’habileté et d’élégance des choses auxquelles je suis à la fois trop familier et hermétique. Des sentiments et des idées auxquelles je n’arrive plus vraiment à croire ou adhérer présentées de cette manière, peut-être, ou que je n’ai pas envie de croire, plus simplement.
En fait, je crois que Lavie Tidhar n’a pas suffisamment réussi à s’extraire de notre réalité au travers de celle qu’il a construite dans ce roman, et paradoxalement, ça m’a fait moins croire à ce qu’il voulait me transmettre. Quelque chose comme ça.

Ou alors, encore une fois, je vais chercher trop loin une explication compliquée à quelque chose de très simple. J’aurais adoré pleinement aimer ce roman, riche d’idées et d’audaces, mais on n’était juste pas faits l’un pour l’autre. On était malheureux ensemble, en dépit des bons moments.
En bref : It’s not you, Lavie, it’s me.
Je suis prêt à parier que ce bouquin va avoir du succès, et il sera amplement mérité. Ce ne sera juste pas grâce à moi. Et c’est ok. En tout cas, c’est tout le mal que je lui souhaite.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Central Station, Lavie Tidhar

  1. Je vais m’y mettre bientôt. On verra si je penche du côté adoration ou détestation.

    Aimé par 1 personne

  2. Epaté par la complexité… de votre billet 😉

    Pour ma part, je suis plutôt d’accord avec toutes vos réserves (mais j’avais tout de même repéré la liste des nouvelles avec leurs dates de publications en début d’ouvrage…), mais je n’ai pour ma part rien trouvé pour « rattraper le coup ».

    Entre la complexité et le foisonnement des historiettes (sous forme de « tranches de vies ») et le côté philosophique (sens de la vie, rapport au temps et au religieux…), j’ai été au bout du livre en attendant quelque chose, mais il n’y a pas vraiment de fin où l’on saurait ce que sont devenus les personnages… (à part celui qui est mort bien sûr).

    Bon, ça m’a permis une contribution de plus au « challenge marsien (autour de la planète Mars) – 2e édition« !

    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

    Aimé par 1 personne

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