
Starburster – Fontaines D.C. (extrait de l’album Romance)
Quelques échos appréciatifs et une copine non moins enthousiaste auront suffit à me rendre curieux ; l’occasion de l’acquisition par cette dernière de l’édition poche du roman qui nous intéresse aujourd’hui a fait de moi l’heureux larron du proverbe. Et point de suspense pour la chronique séante : ces échos flatteurs sont dans le vrai.
Mais, ce qui fait particulièrement plaisir, c’est la confirmation de plus en plus solide à mes yeux la verbalisation d’une idée qui fait son petit chemin dans ma tête depuis quelques années, à force d’exercice critique : ce n’est pas tant l’originalité qui compte que la singularité. Je m’explique.
Alfie est le petit nom commercial donné à une nouvelle génération d’IA d’assistance domotique, l’un des nombreux aspects de la mainmise d’une certaine société du nom d’AlphaCorp sur la société. Une des ces IA vient justement d’être installée dans le foyer de la famille Blanchot ; Robin, le père, Claire, la mère, Zoé, l’ado difficile, Lili, la fillette fantasque, et Simba, le chat. C’est au travers de l’évolution du module de deep learning d’Alfie que nous allons vivre l’histoire de cette famille ordinaire, observée dans ses moindres faits et gestes.
Ça pourrait sonner un peu dur, de dire que Alfie n’est pas à proprement parler original, un brin condescendant. Si vous me connaissez un tout petit peu, vous devez savoir que je ne considère plus cette variable littéraire comme un bon indicateur de qualité ou de plaisir pour moi. L’originalité, je trouve que c’est un peu surfait, du moins selon le sens qu’on lui confère le plus usuellement. Au stade de développement culturel qu’on a collectivement atteint, je pense pouvoir affirmer que tout, une fois réduit à ses plus simples prémices, à déjà été écrit ou raconté, d’une manière ou d’une autre ; ce que j’apprécie maintenant de réellement ressentir, au delà d’une ou plusieurs idées conceptuellement novatrices, c’est – comme vous l’aurez deviné en suivant un peu ce que je raconte – le sentiment que ce que je lis a une âme. Quelque chose d’unique à l’auteurice que je lis, une intention claire, un angle d’attaque, n’importe quoi auquel pouvoir me raccrocher qui me donne l’impression qu’il y a là quelque chose à trouver de sympa à lire, dans un sens ou dans l’autre.
Alfie, conceptuellement parlant, n’est absolument pas original, du moins pour qui est un tant soit peu baigné dans la SF depuis un certain temps. Mais on s’en fout, parce qu’il est effectivement singulier.
Ici, toute mon appréciation du roman de Cristopher Bouix tient à son choix de nous narrer son histoire de soft-anticipation/ cybergrunge – lire ma chronique de l’excellent Tè Mawon pour une explication du terme maison – du point de vue d’Alfie, naïve machine algorithmique confondant ses process déductifs avec de l’intelligence. Alors évidemment, de prime abord, c’est surtout drôle : c’est toujours rigolo de prétendre regarder l’humanité et ses contradictions ou autres absurdités d’un point de vue externe. *Imaginez un exemplaire de Sans nouvelles de Gurb faire coucou ici*. Et de la même manière, la méthode se prête extrêmement bien à une satire, relativement convenue pour qui comme moi est déjà convaincu, mais diablement efficace et toujours bienvenue d’un monde hyperconnecté mais toujours plus vide au fil des évolutions d’un progrès technologique qui n’est pas social ou vraiment humain, au sens philosophique et bienveillant du terme. Ça marche très bien, ça fait sourire autant que réfléchir à intervalles réguliers, c’est très bon en soi ; d’autant que l’auteur fait ça avec habileté et un dosage qui rythme superbement l’ensemble.
Mais là où ça passe ce cap essentiel à mes yeux, évitant de se vautrer dans des clichés neuneus et conférant à l’ensemble le petit supplément d’âme qui va bien, c’est que le monde technologique sur lequel se base Cristopher Bouix n’est rien d’autre que terriblement pragmatique, et j’ose le mot : pleinement réaliste. Un de mes soucis avec ce genre d’anticipation, la plupart du temps, c’est son oubli du quotidien, des petits détails. Régulièrement, à force de vouloir en mettre plein la vue à son lectorat, ce genre de récit en oublie de nous donner de quoi rester impliqué complètement dedans et de se perdre dans ses implications techniques. Ici, le truc en plus, l’intelligence de l’auteur, c’est de bien connaître son sujet, et de le lier à des enjeux extrêmement contemporains. D’abord, on a tout le travail lexical et conceptuel autour d’Alfie, dont le discours est finement ciselé pour bien nous rendre compte de sa confusion quant à la vie de la famille Blanchot et son humanité criante de crédibilité. Mais surtout, on a le parallèle malicieux avec le travail d’Agatha Christie dans son Meurtre de Roger Ackroyd, avec son narrateur peu fiable, nous donnant la clé de l’intention première du récit à mes yeux ; la transparence totale des informations n’est pas un gage absolu de vérité. À l’époque que nous vivons, ou tout va si vite, je trouve ça extrêmement pertinent et très bien raconté, d’autant plus avec la démonstration de la bêtise évidente d’Alfie, dont la prétendue intelligence artificielle est démantibulée avec espièglerie tout le long du récit. Ça et la satire mordante s’attaquant au monde des méga corporations surveillant tout et exploitant la moindre donnée à des fins avides et fascisantes.
En bref, c’est de la bonne. Du très bon divertissement qui a oublié d’être con et qui a l’élégance de le faire savoir avec juste assez d’élégance pour ne pas paraître pédante ou méprisante. Au contraire, le ton complice déployé par l’auteur sert d’autant plus son propos qu’on ne perd jamais le fil de la démonstration, de l’histoire, ou de l’intention de passer un bon moment de lecture léger en bonne compagnie avec un rythme idéal. En somme, une très bonne histoire très bien racontée.
Tippity-top.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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