
Steambreather – Mastodon (extrait de l’album Emperor of Sand)
On a des préalables à établir avant de s’attaquer proprement à cette chronique.
Robert Jackson Bennett, il y a peu, s’est exprimé favorablement à l’usage de l’IA générative dans la création littéraire. Je trouve que c’est une absurdité totale et une insulte caractérisée à l’encontre du monde dans lequel il est censé évoluer. Et évidemment, en tant que fervent opposant à la seule existence de cette néfaste usine à gaz anti-créative, ça ne m’a pas fait plaisir du tout. Alors certes, Robert Jackson Bennett n’était déjà pas dans la liste des auteurices les plus à suivre sur mon radar depuis ma déception à la lecture des Maîtres Enlumineurs, et ce en dépit de mon enthousiasme contraire à la lecture de Vigilance. Sans parler de total cancel – je crois qu’il est possible de revenir d’une telle erreur – je dois bien avouer que le nom de cet auteur est dès lors exclus de mes futures listes d’acquisition ; j’ai trop de choses à lire et la moindre excuse valable est bonne pour opérer un tri préventif.
Ceci étant dit, cet exemplaire m’a été généreusement envoyé par les éditions du Bélial’, comme toujours quand il s’agit de la collection UHL, et je les en remercie encore une fois. Et si ce préalable me paraissait important à établir, ne fut-ce que pour être totalement transparent sur un sujet qui me parait extrêmement important dans le contexte actuel, je tenais également à préciser qu’il n’a eu absolument aucune incidence sur mon appréciation du présent texte. Après tout, il a été initialement publié il y a 13 ans en VO, et n’a de fait pas pu être rédigé à l’aide de la technologie démoniaque susnommée, aucune raison d’en faire plus cas que nécessaire, ici. Voilà.
Maintenant que j’ai évacué ce petit problème, je vais pouvoir vous expliquer pourquoi je n’ai pas aimé ce texte.
J’avoue que je suis le premier surpris d’être devenu, avec le temps et les lectures chroniquées sur ce blog, un tel défenseur de certaines idées formalistes, moi qui il y a encore quelques années, aurait pu vous jurer avec une main sincère posée sur le cœur, que le style, vraiment, ce n’était pas pour moi. Une bonne idée pas trop mal racontée, et j’aurais été heureux. Je ne sais pas à quel point je croyais à cette idée, à l’époque ; ce que je sais, aujourd’hui, c’est que j’ai développé quelques obsessions formelles et stylistiques dont je crois qu’on ne pourra plus jamais me défaire.
Quand il n’est pas manié d’une manière qui me convient, je dois encore le répéter : je dé-teste le format épistolaire. Il n’y a aucune structure littéraire qui me sorte autant de la suspension consentie d’incrédulité que les looooongues lettres rédigées par un protagoniste à destination d’un autre personnage qui ne répond jamais. Alors certes, ici, l’auteur transige un peu malicieusement en découpant la correspondance de son héros en bon nombres de lettres séparées, de longueurs acceptables ; mais l’absence de réponse l’oblige à un exercice constant d’exposition et de verbalisation secondaire des réponses inexistantes du personnage à qui il écrit, d’une manière horriblement artificielle et aucunement crédible. Sans compter qu’il rajoute à cette première offense une seconde encore pire à mes yeux, en intégrant des dialogues directs dans la narration faite par son héros, guillemets, tirets et incises à l’appui, ruinant définitivement la moindre chance d’organicité de son récit.
Et c’est dommage, parce que sur le fonds, franchement, ce récit, il avait de la gueule ! Cette histoire d’exilé anglais dans la campagne française post Deuxième Guerre Mondiale, y commettant des fouilles archéologiques sauvages le faisant progressivement douter de sa santé mentale, avec en arrière-plan sa relation à distance avec un homme dont il est épris, ça faisait un récit fantastique tout à fait honorable ; d’autant plus honorable en considérant les évolutions de cette trame initiale. Il y a beaucoup de bonnes idées, là dedans, franchement. Sauf qu’à force d’insister sur un format guindé et parfaitement inapproprié aux besoins de son récit, Robert Jackson Bennett m’a complètement perdu. Et ça m’embête énormément, parce qu’avec une narration beaucoup plus classique, même à la première personne, sous une forme de journal, par exemple, laissant la place à toute la subjectivité du personnage, je sais que j’aurais été séduit. Ici, je n’ai jamais réussi à lire un récit, uniquement un auteur tentant d’écrire un récit, en embuscade derrière chaque formule trop ampoulée, derrière chaque signe typographique parasite. Paradoxalement, avec un style plus maîtrisé, même les aspects les plus pénibles du texte, avec ce protagoniste non fiable, ses penchants pour la bouteille et la luxure, ses accès de mégalomanie et d’hypocrisie toxiques, je les aurais sans doute trouvé assez captivants, au lieu de rajouter à un texte si frustrant.
Et c’est particulièrement cruel, ici, mais je n’ai rien d’autre à dire, parce que je n’arrive pas à penser autre chose. Je crois avoir su honnêtement saisir l’intérêt conceptuel du texte, mais je n’arrive pas à passer outre le fait que je trouve sa structure et son écriture complètement ratées : c’est écrit à l’envers, ce machin. Ça tape trop en plein cœur de la cible de mon ultime tue-l’amour littéraire pour que je puisse y penser autrement : personne n’écrit des lettres comme ça, et surtout pas dans de telles circonstances. Je m’en fiche que ce soit du fantastique, ce n’est pas crédible une seule seconde à mes yeux.
Coincé, je suis coincé.
Je vais devoir vite passer à autre chose.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
