Yup.
6 ans. Le temps file, ce salaud.
Au moment où j’écris ces lignes, on peut trouver 729 publications sur ce blog. Si on en retire les différentes expérimentations qui n’ont pas pris ou auxquelles je ne crois plus et les essais de fiction n’ayant plus vraiment d’importance à mes yeux, et qu’on se fie à mon très imparfait système d’étiquettes on arrive à 524 pures chroniques littéraires. Je trouve ça fort honorable, d’autant que beaucoup de ces chroniques sont d’indiscutables motifs de fierté pour moi, et j’aimerais me concentrer là dessus avant toute chose.
Mais ça ne fait pas un bilan en bonne et due forme que de juste dire que j’ai fait des choses chouettes dont je tire un certain orgueil aussi rationnel et nuancé que possible. Pour tout dire, l’envie de sortir ce bilan, démarche à laquelle je ne me suis livré qu’une seule fois, et ne m’est pas revenue à l’esprit parce qu’elle me paraissait, année après année, redondante et stérile, elle émane surtout du fait que pour la première fois, cette année, j’ai sérieusement considéré l’idée de laisser tomber. Ne nous leurrons pas, c’était surtout la dépression qui parlait, et de fait, je ne l’ai pas écoutée puisque j’ai renouvelé mon abonnement WordPress pour un an de plus, mais elle avait quand même quelques arguments assez convaincants.
Force est de constater qu’en dépit d’une installation assez pérenne dans le paysage de l’Imaginaire francophone et d’un excellent rapport fort profitable avec beaucoup de maisons d’édition de qualité, les stats stagnent, et ce depuis toujours ; autour des 15000 visites annuelles, dont environ 3000 sur la seule page d’accueil, si vous voulez tout savoir. Ma plus grosse chronique de l’année, au moment où je vous parle, c’est celle sur Le Pêcheur de John Langan, lue 243 fois. Et je l’ai publiée en décembre 2024.
C’est flatteur d’avoir un public relativement fidèle, mais ce serait encore mieux qu’il s’élargisse, au moins ponctuellement. Parce que très mesquinement, si je supporte très bien la critique ou même une ponctuelle controverse sur une maladresse/erreur/faute de ma part – hypothétiquement, ça ne m’est pas vraiment arrivé encore – j’avoue que j’ai plus de mal avec l’indifférence ou le sentiment d’indifférence.
Alors oui, on est sur du problème de riche, clairement, je ne me leurre pas, mais toujours est-il que je dois quand même composer avec une impression assez étouffante, dont la verbalisation précise m’est venue cet été :
Parfois intéressant, jamais remarquable.
Et ç’a sans doute à voir avec ma méthode expéditive de lecture et d’écriture de mes chroniques, puisque je balance toujours tout à chaud, sans préparation ni structuration préalable autres que mon ressenti immédiat et les réflexions qui me sont venues au fil de mes découvertes ; avec plus de travail, peut-être que je pourrais produire des analyses plus profondes et plus intéressantes, provoquer un peu plus de réactions. Peut-être. Mais d’un autre côté, même quand je m’efforce de proposer des chroniques plus poussées, comme avec le Tour du Disque, les résultats ne sont pas davantage là.
Le fonds de l’affaire, c’est surtout que je suis infiniment frustré de voir que les réactions et discussions que j’espère à chaque sortie d’une de mes chroniques, bien plus que n’importe quelle statistique, sont complètement aléatoires. Une sortie récente d’un titre attendu peut parfois être relayée avec beaucoup moins d’enthousiasme qu’une recension d’un vieux titre poussiéreux auquel moins même j’ai porté une attention moindre, pour faire exactement le contraire dans la semaine qui suit. Et j’avoue qu’avec mon esprit analytique et portée sur la compréhension des phénomènes qui m’entourent et me concernent, le fait de ne toujours pas avoir capté la moindre dynamique prévisible quant au travail que je propose est terriblement agaçant.
Et oui, je sais qu’un blog c’est un truc personnel qui ne devrait pas m’amener à autant me prendre la tête ; croyez le ou non, j’ai même énormément progressé à cet égard, au fil des années. Les stats, les retombées immédiates des chroniques, j’y pense beaucoup moins, et je leur accorde une importance bien moindre qu’au tout début du blog, quand je croyais encore naïvement qu’il me permettrait peut-être de retrouver un boulot de libraire. C’est d’ailleurs bien parce que c’est quelque chose de si personnel que je m’échine encore à trouver une chanson ou plus pour aller avec chaque œuvre que je chronique alors que clairement, tout le monde sauf moi s’en contrefout ; et ce alors que franchement, avec plus de 500 ouvrages recensés, je trouve que d’avoir réussi à ne jamais répéter le moindre titre sans jamais le faire à moitié tient de l’exploit.
Mais justement, quand bien même un blog est personnel, je n’arrive pas à concevoir le mien autrement qu’au travers du prisme du partage. Et c’est pour ça que ce sentiment d’indifférence, aussi dérisoire et parfois injustifié soit-il, est tout de même régulièrement écrasant : ma passion ne vaut rien si je l’exerce seul. Or si, quand je parle de nouvelles planquées dans un vieux Fiction ou d’un roman complètement oublié qui mériteraient plus d’attention, de toutes ces choses qui font ma joie, je ne reçois que quelques likes et qu’après on me laisse en vu, bon, j’avoue que je me demande si le jeu en vaut la chandelle.
Mais ça, encore une fois, c’est la dépression qui me le fait penser et dire. Dans l’ensemble, elle a tort, puisque je suis toujours là, et vous aussi, assez régulièrement d’ailleurs pour que je ne compte pas lâcher l’affaire tout de suite, réalisant que je suis sans plus dans la part des gagnant·e·s du petit monde du blogging de l’Imaginaire que dans l’autre part. Entre les commentaires flatteurs de certaines auteurices à propos de mes chroniques de leurs ouvrages, certains relais particulièrement enthousiastes et occasions brillantes de découvrir des choses que j’avais mal comprises ou mal formulées au fil de certaines discussions, tous les bouquins gratuits que je reçois – ne soyons pas cachottiers à ce propos – je n’ai décemment pas le droit de vraiment me plaindre de ma situation. Je suis sorti de nulle part, j’ai été accueilli à bras ouverts, et on me fait suffisamment confiance pour être un éclaireur culturel sur des bouquins à sortir ou plus anciens : même si c’est à l’échelle d’un microcosme, je suis privilégié, et c’est important que je me le rappelle, bien plus que le reste.
Donc on continue, et on continuera même quand la nécessité de trouver et garder un « vrai travail » feront que le rythme auquel je me suis astreint pendant ces 6 ans deviendra intenable en l’état. Et on s’efforcera de faire taire les vilaines voix qui pourraient tenter de me faire croire que je n’ai que trop peu de raisons d’être fier du boulot abattu. Parce que l’arrogance, c’est moche, mais pas autant que la fausse modestie.
Voilà, ça c’est pour le bilan purement personnel. Maintenant on peut passer à la partie « billet d’humeur » de ce bilan, dans lequel je vais maladroitement tenter de mélanger tous les petits bouts de billets d’humeur que j’ai songé rédiger pendant ces quelques années écoulées, sans jamais trouver l’angle, le volume ou la manière de les agencer. Je préviens : je fais ça à chaud, ça risque d’être un peu le dawa.
Mais donc : Le fandom des littératures de l’Imaginaire ne cesse de me décevoir.
Alors quand je dis fandom, comprenons nous bien, c’est un abus de langage, pour parler de notre niche culturelle, au sens large : j’y inclue lecteurices, éditeurices, auteurices, tout le petit monde qui y touche de près ou de loin.
C’est sans doute ma légendaire candeur qui est à blâmer, ici, mais j’ai toujours considéré l’Imaginaire, par essence, comme un pan essentiel de la contre-culture ; une littérature dont l’ambition première est l’altérité devrait, à mon sens, être porteuse d’une pensée alternative et courageuse, quitte à être parfois maladroite ou tâtonnante. Une littérature qui tente des trucs, sans cesse, et qui surtout se remet en question.
Et bordel, qu’est ce que ça ronronne, dans le coin, c’est désespérant. Qu’est ce que ça tourne en rond, c’est pénible.
Le cœur du problème, ici, c’est je crois que personne ne s’est encore vraiment remis du fait que l’Imaginaire est méprisé et maltraité par la Culture Légitime. Dans le monde de la littérature, comprenez « la littérature générale/la blanche ». Et que trop de gens encore voient cet était de fait comme une bataille culturelle qu’on pourrait ou devrait collectivement gagner, à coup de grands livres ou films ou séries, de coups d’éclat de « la culture geek », se réjouissant dès qu’un film de SF a son petit succès ou qu’une saga littéraire a son quart d’heure de gloire.
Or, à mon sens, dès lors qu’on considère nos créations au travers de ce prisme, dès lors qu’on chasse une légitimité auprès d’un autre collectif qui nous regardera toujours avec dédain, qui trouvera toujours une excuse pour nous classer plus bas que ses propres marottes dans sa hiérarchie légitimiste, et qui surtout nous oubliera aussitôt qu’une nouvelle tendance aura chassé la précédente, alors on prend déjà le problème par le mauvais bout.
Et toute l’ironie, c’est qu’à force de chasser cette légitimité à la valeur discutable, on en a en plus intériorisé le fonctionnement au sein même de notre niche ; ce qui donne une reproduction ridicule et terriblement agaçante des phénomènes de domination qui en découlent. Vraiment, quel plaisir de voir un vieux fan de SF se plaindre du mépris dont souffrent ses bouquins favoris pour ensuite joyeusement chier à la gueule de la romance, du YA ou de l’auto-édition – par exemple – au nom de principes qualitatifs complètement arbitraires et injustes qui n’ont d’autre raison d’exister que de le conforter dans son snobisme.
Chercher l’altérité, pour ensuite la rejeter au nom de ses préférences propres, tout en se plaignant d’être soi-même rejeté par d’autres gens, j’appelle ça de l’hypocrisie, et ça me gonfle.
Et ça me gonfle d’autant plus que cette hypocrisie se retrouve énormément dans une trop grande partie de la production éditoriale. Parce que si je comprends bien la dimension purement pécuniaire et pragmatique de cette industrie culturelle en grande difficulté, nécessitant de sans cesse faire des calculs d’apothicaire pour s’assurer que la prochaine parution ne soit pas la dernière, il faudrait quand même voir, parfois, à ne pas trop exagérer non plus.
Vous me direz si c’est une vision trop personnelle de la chose, parce qu’il est vrai que je regarde ça avec une certaine distance, mais vraiment, entre le trend-chasing et la tendance à reconduire à répétition des noms familiers dans certaines collections pour s’assurer un marketing minimal et mécanique sans avoir à trop chercher de réelles nouveautés ou pousser la relecture et la correction des textes trop loin, je trouve qu’on se fout un peu de nous.
Peut-être que c’est lié à une certaine lassitude inquiète face à la détérioration constante des conditions d’écriture et d’édition, au sein d’une chaîne du livre extrêmement fragilisée, et ce sans que ce soit la faute directe des maisons auxquelles je fais aujourd’hui ces reproches, peut-être, et auquel cas je suis tout à fait prêt à nuancer mon avis ; mais n’empêche que je trouve bien trop régulièrement qu’une partie des publications qu’on me propose manque de conviction(s). Ce que je veux dire par là, c’est que bien trop de bouquins dont je vois arriver la sortie sont poussés sur des critères basiques, réduits à des buzzwords et à des tropes minimalistes, à des arguments marketings para-textuels – bonjour les éditions collector à 30 balles DLC exclus – sans aucune passion palpable pour le texte lui-même, parfois faisant même l’impasse sur l’histoire qu’on se propose de me raconter. Ce qui, je l’avoue, me laisse pantois, étant donné que je ne me considère pas comme un puriste, loin de là, mais enfin quand même, il me semble que l’histoire, l’intrigue, constitue un peu la matière première d’une proposition littéraire.
Mais si ce n’était que ces aspects purement mercantiles, encore, je crois que ça irait à peu près. Je crois que ce qui m’attriste et me peine le plus, c’est à quel point beaucoup trop de maisons sont encore bien trop conservatrices dans leurs publications. Au delà du sentiment de sécurité qui va sans doute avec la publication et la re-publication de noms connus afin de garder la main sur la part la plus habituée du public cible, je trouve quand même que l’excuse est un peu trop légère pour ce qui est de l’absence bien trop importante de thématiques d’actualité dans les sorties, souvent limitées à un pink-washing de façade. Certes, on a progressé sur ces sujets là, mais encore pas assez, puisque pour une trop grande partie du lectorat, ou du moins pour une partie encore bien trop vocale et à qui on laisse bien trop de place, la moindre mention d’une altérité sexuelle ou générique allant plus loin qu’un·e alien ou qu’une créature fantastique quelconque est déjà de la propagande militante desservant la qualité littéraire du bouquin dont il est question. Et je trouve qu’à cet égard, encore trop de maisons, sincèrement, font preuve d’une certaine lâcheté, en refusant de laisser plus de places à ces voix alternatives, souvent opprimées, dont la seule expression libérée est déjà un enjeu littéraire majeure nous offrant de nouvelles perspectives aussi précieuses que prometteuses. Et si au passage ça doit donner lieu à quelques publications éventuellement un peu déconcertantes, faiblardes ou imparfaites, mais sincères, alors je dis que ça vaut autant le coup que la publication d’un énième bouquin moyen ou médiocre d’un auteur qui n’a pour lui que d’être copain avec les têtes pensantes de la maison ou bien un artéfact de leur nostalgie. Le masculin générique est volontaire, encore une fois.
Je ne peux pas m’empêcher de voir dans cette confortable fuite en avant une forme de pusillanimité, comme si personne n’osait réellement faire le premier pas d’un mouvement qui pourrait vexer ou effrayer, voire scandaliser les vieux de la vieilles ; tout en n’ayant par contre aucun problème avec le fait de lorgner du côté de la Culture Légitime – on y revient – en publiant des textes à l’Imaginaire timide, faisant par contre bien attention à satisfaire aux desiderata stylistiques et consensuels de la littérature blanche. En somme, If you can’t beat’em, join ’em. Je suis sans doute, pour une fois, bien trop cynique, ou psycho-rigide, ou les deux.
Mais cette frustration peut-être un peu hyperbolique de ma part l’est probablement parce qu’elle nait d’un autre constat, sur lequel, pour le coup, je serais nettement plus intransigeant, qui bout en moi depuis plus longtemps encore. Et cette frustration, elle concerne les festivals d’Imaginaire et la vie du fandom en général :
Où sont les lecteurices, dans tout ça ?
C’est pas pour prêcher pour ma paroisse ou faire mon ingrat, parce que mine de rien, avec des invitations à l’Ouest Hurlant ou aux Utopiales à mon actif, en tant que simple bloggeur, là non plus je ne suis pas à plaindre ; que les deux organisatrices qui m’ont fait venir chez elles sur ce que je gage être la base de leur sympathie à mon égard soient dûment et justement remerciées.
Demeure tout de même qu’à l’échelle du petit monde des festivals de l’Imaginaire, je trouve que la parole est trop souvent donnée aux mêmes acteurices professionnel·le·s du milieu, pour aborder les mêmes sujets sous les mêmes angles. Alors oui, ça bouge, doucement, je vois poindre – de loin, certes – des efforts, çà et là, pour redynamiser un peu tout ça, ne pas brasser les mêmes thématiques avec les mêmes titres de table ronde, année après année, oui. Mais pas assez. Et surtout, à un moment donné, en dépit de ces quelques efforts, je pense que les mêmes causes finiront toujours par produire les mêmes effets : et donc toujours les mêmes personnes, même pour débattre autour d’intitulés différents, produiront les mêmes discours. Et donc ça ronronne, ça se regarde le nombril en groupe, et ça s’attriste de constater, édition après édition, que les choses ne changent pas ou pas assez vite.
Et je pense que c’est en partie la faute des choix opérés dans cette animation du fandom, que ce soit via les festivals, principaux pourvoyeurs de ladite animation, mais aussi via le manque d’émulation autour des relais populaires de la culture Imaginaire. Là, je pense par exemple à la blogosphère ; oui, en tant que blogueur moi-même, évidemment, je suis frustré de ne jamais me sentir représenté dans la moindre table ronde, mais surtout je me dis qu’en tant que gros lecteur et festivalier occasionnel, j’aimerais beaucoup entendre des personnes formidables comme Yuyine, L’ours inculte, Marc-Ang-Cho, L’épaule d’Orion, Stéphanie Chaptal ou encore plein d’autres personnes chouettes, qu’elles émanent de la blogosphère de l’Imaginaire ou d’ailleurs, d’ailleurs. Il y a tant de gens que je ne connais que peu ou pas dont j’adorerais entendre parler d’expériences de lecture, de rapport au fandom ou à la production actuelle. Ou même tiens, des gens du booktube, de booktok ; je ne connais personne dans ces coins là, mais ces gens là aussi ont, sans aucun doute, des choses passionnantes à raconter sur leurs pratiques.
[EDIT : et comme me l’a très justement pointé du doigt l’excellent Melchior Ascaride, tou·te·s les artistes visuel·le·s pourtant essentiel·le·s à une bonne partie de la production sont logé·e·s à la même enseigne ; et ce n’est pas normal non plus. C’est même presque pire, à la réflexion : les bouquins se vendent aussi parce qu’on a la chance d’avoir des gens talentueux pour en réaliser les couvertures et les maquettes, et je reste à la surface du sujet. On pourrait aussi, j’imagine, ajouter les artistes audio qui tentent des forment alternatives ou contribuent avec des projets tangents à la pure littérature, d’ailleurs. Dans des mesures variables mais concrètes, il y a là, je pense, un certain manque de reconnaissance à déplorer de la part d’un pan de la chaîne, envers cielles qui par leur travail, participent à la promotion et à la vitalité de l’Imaginaire en général. Pros comme amateurices.]
En somme, j’aimerais un regard autre qu’interne sur le monde que je côtoie, personnellement, majoritairement de l’extérieur. Il y a tant de ponts nouveaux à construire, de connexions fascinantes à opérer, une émulation exceptionnelle à provoquer.
On en revient ici à cette reproduction culturelle évoquée plus tôt : je pense sincèrement qu’en tant que littérature populaire, l’Imaginaire ne devrait surtout pas commettre la même erreur de représentation que la littérature générale, pensée pour et par des élites auto-designées, qui ne représentent globalement qu’elles mêmes. Avec ce circuit fermé de publications, de prix littéraires et de festivals qui opèrent ce que j’ai du mal à considérer autrement que comme un blanchiment d’influence en bande organisée, j’ai sincèrement peur que les littératures de l’Imaginaire ne finissent par se nécroser, en s’enfermant perpétuellement autour des mêmes personnalités du milieu faisant partie de jurys et d’organisations se renvoyant infiniment la balle d’une reconnaissance qui n’aura à terme plus de valeur pour personne d’autre qu’iels. Et perdent ainsi, en plus de leur trop petite place déjà durement gagnée dans le paysage socio-culturel, leur authenticité et leur fraîcheur créative. Déjà que c’est pas la joie, il s’agirait de ne pas sombrer totalement.
Comprenons nous bien, je ne dis pas qu’il est question d’oublier les fondations, de manquer de respect à cielles qui font les livres qui nous offrent encore aujourd’hui de la joie et de la lumière dans les ténèbres qui nous entourent, faut pas déconner. Je dis juste que quand même, il s’agirait, aussi, à un moment, de ne pas oublier que le paysage littéraire a quand même une légère part transactionnelle : les lecteurices, par leurs choix et leurs emportements, façonnent aussi, à leur manière, ledit paysage. Et j’aimerais bien entendre parler de ce pan du fandom autrement qu’au travers du prisme de la consommation ou du marketing, si possible par sa voix propre, dépouillée d’une partie des enjeux enrouant parfois un peu la parole professionnelle.
Parce que je me dis que varier un peu les perspectives, aussi, ça nous permettrait aussi, collectivement, d’arrêter de tourner en rond, et de mettre un bon et définitif coup de pied dans la fourmilière de la sclérose. Ça nous offrirait peut-être l’occasion de sortir du cycle nocif et fascisant – oui je l’ai dit, oui – de la nostalgie perpétuelle. Parce que oui, étudier et promouvoir les fondations, c’est super. Il faut le faire, et il faut même le faire à un niveau universitaire – tant que c’est possible – parce que dans les écrits « des origines » de l’Imaginaire, on a des ressources exceptionnelles et vitales à aller chercher. Aucun problème avec ça, vraiment, au contraire. Sortez des bouquins de non-fiction, des monographies, faites des séminaires ; je les lirai pas, mais nul doute que certain·e·s auteurices de talent le feront et y gagneront en talent et en inspiration.
Mais de là, comme on le fait un peu trop souvent, à toujours convoquer les mêmes figures tutélaires, encore et encore, non franchement, on souffle. Comment voulez vous qu’on avance, collectivement, si on s’attache nous mêmes le boulet de l’héritage et de la popularité au pied ? Oui, Tolkien, oui Asimov, oui Herbert, oui Sapkowski, super tout ça, oui oui. Mais y a pas qu’eux, vraiment. On a beaucoup d’autres auteurs dont on peut parler et sur lesquels faire des expos, je vous jure. De la même manière que d’accord, Ursula Le Guin, absolument, tout à fait. Mais y a un moment où ça va se voir que vous ne citez qu’elle, comme autrice majeure, les gens, quand même, hein.
Ce que je veux dire, c’est qu’il faut qu’on arrête la tokénisation de nos auteurices majeur·e·s et/ou favorites, et qu’on aille plus loin. Qu’on fasse un vrai effort. Qu’on prenne un peu des risques, qu’on tente des choses, qu’on arrête de ne manger que des nouilles au beurre. Qu’on arrête de prendre notre manque de reconnaissance comme une excuse, et qu’on s’en serve plutôt comme prétexte. Les gens ne s’intéressent pas à nous ? Eh bah tant pis, c’est leur perte, pas la nôtre. Célébrons notre marginalité, faisons en notre identité, merde. Embrassons la diversité, l’inclusivité, les réflexions alternatives et l’intelligence du pas de côté : faisons les choses autrement, puisque de toute évidence, faire comme tout le monde ne nous a jamais vraiment réussi. Chassons l’excellence, le succès suivra les yeux fermés.
Et je trouve que ça fait une très jolie formule de conclusion. J’aurais sans doute eu plus à dire, mais déjà que ce billet est chargé en sel, je ne voudrais pas verser dans le risque à l’hypertension. Et finir sur une idée au moins un peu positive, c’est important : le fonds de ce billet ce n’est pas pour moi de dire qu’on fait fondamentalement mal les choses, collectivement. Je trouve même qu’en vrai, on s’en sort pas si mal, tout du moins dans mon joli petit coin du fandom ; mais ce n’est certainement pas une excuse pour être complaisant, au contraire. On le sait bien, très régulièrement, le bien est l’ennemi du mieux. Et si je ne me figure certainement pas en leader d’opinion, je ne pense pas que ce soit une excuse valable pour ne pas exprimer celles de mes opinions que je considère valides et pertinentes.
Voilà voilà.
Merci, si vous êtes arrivé jusqu’ici, de m’avoir lu jusqu’au bout. En espérant que ça donnera quelque chose.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

Toi et moi avons le même problème : des chroniques tellement quali, affutées, d’une profonde profonditude que les gens n’osent commenter, émus aux larmes ou trop impressionnés pour oser.Blague à part, on sent que tu avais besoin de te livrer, et un blog sert – ou peut servir aussi à ça. Il y a quelque chose de mystérieux sur le succès d’un papier, qui relève d’une alchimie ou d’un hasard, d’une collision. Abonné, je prends le temps de te lire souvent et j’aime ta phrase de conclusion, que l’on devine sincère. Fais-toi plaisir, le reste, on s’en branle.
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Merci beaucoup.
T’as raison.
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Toujours. C’est la seule règle 😇
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ce gros billet réjouissant !
déjà je peux dire que si je lis pas tout (les vieux fictions ça m’intéresse pas du tout par exemple) tu m’as fait découvrir des choses (coucou Rozenn) et a reflété des coups de cœurs communs qui m’emplissent de joie (Genre La dernière geste ou Les chroniques de l’étrange). Je considère souvent que, plus que les zones commentaires parfois désertées au profit des réseaux sociaux ou je suis pas forcément, les conversations entre nous se font pas chroniques interposées, traçant une toile d’avis variés sur les mêmes œuvres qui renseignent l’internaute perdu.
pour le reste, je fréquente très peu le fandom en réalité vu que je suis loin de tout et… un ours… mais je vois ce que tu veux dire en parlant de tourner en rond dans son fandom sans donner la voix à toustes. J’ai arrêté il y a longtemps les salons BD que j’arpentai beaucoup en me sentant assez transparent dans des files anonymes, pigeons de collectionnites de dedicaces qui au final restent des souvenirs de vide.
le blog pour moi c’est faire partie de ce réseau de lecteurices qui tissent un ensemble, une toile d’avis qui se croisent toustes, se repondent sans se répondre. Mais on est un peu laissés dans notre jus, ou parfois utilisés comme tuyau pour marketing mais rarement considéré plus que ça (surtout maintenant face a bookstagram ou booktok)
pour ce qui est de la facination pour la légitimité et nos « grands noms », je te rejoins (et on en a déjà discuté je crois), n’ayant aucune fascination spéciale pour les vieux noms et essayant toujours d’explorer des auteurices un peu méconnus.e.s, actuel.l.es, et dans mon kiff specifique, j’ai des bouquins que j’ai particulièrement aimé dont les chroniques soulèvent pas les foules quand un avis tiède et moyennement approfondi sur un sanderson fait plein de clics. Quand je vois un certain magazine qui se lance en grande pompe à coup de dossier Tolkien, Witcher ou autre, je souffle fort. Faites moi decouvrir des choses, merde.
Souvent, du haut de mon blog amateur qui a zero lien concret avec le monde de l’édition, j’ai l’impression que les blogueureuses ou instagramotiktokyoutubeureuses, on explore tout tout seul.e.s les sorties, sans presse, sans prescription, tout juste cible plus ou moins volontaires des marketeux sans filtre. On n’a pas de presse, pas de critique pro, tout juste des libraires qui font le taff si on a des libraires branché imaginaire prèsde chez soi (j’en ai pas). Le sentiment qui me reste c’est que je defriche tout seul et je me démerde pour trouver mes sorties qui m’interessent, flairer mes coups de coeurs un peu au pif. Parfois j’ai l’impression d’être seul, mais les blogocopaines sont là !
voilà, pardon si je suis parti un peu dans tous les sens, j’ai eu 15 minutes de libre sur mon canapé, j’ai profité.
merci d’être là !
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Merci à toi, copain, merci infiniment.
Tu convoques de très belles images et des vérités fortes dans ce gros pâté qui te ressemble pour le mieux ; des images et des vérités que j’aurais aimé convoquer moi-même dans ce billet.
Mais ça renforce encore un peu plus ce que tu dis ; on fait un travail d’équipe désincarné, au travers de l’incrémentation de nos avis, on fait une partie du travail, à notre manière, juste pour le plaisir.
Et au final, c’est lui qui domine tous nos échanges, même et surtout quand on est pas d’accord ou qu’on souffre de voir nos kiffs littéraires exister un peu tous seuls dans leurs coins déshérités.
Très très heureux que tu aies pris ces 15 minutes, elles me semblent avoir été extrêmement bien employées.
Un toast à toutes les chroniques à venir au fil des années.
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Ce long plaidoyer me laisse sans voix; il ne me reste que quelques mots : ne rien lâcher et rester soi-même.
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On sent la passion et la flamme toujours là même quand elle vacille, bravo !
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Merci ! =)
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Bon je suis dég j’avais écrit un long commentaire mais le widget l’a mangé…
En résumé : je sais que c’est frustrant quand on consacre du temps à partager mais que ça n’a qu’une portée limitée, mais l’évolution de l’Internet vers le Web a cassé les anciennes interactions. Courage à toi, essaye de ne pas trop te focaliser sur « ce qui marche » parce qu’on vient pour toi. 😉 Même si on n’est pas toujours d’accord (moi par exemple j’accorde de plus en plus d’importance au style, dont tu te méfies), ton point de vue et tes découvertes nous enrichissent. Donc, je te remercie énormément pour ce que tu écris !
Côté éditorial… je trouve qu’on ne mange pas trop mal ! Mais la marchandisation, hyperconnexion, centralisation… + le changement des habitudes (on lit moins :/) amplifient des phénomènes très commerciaux. Il faut dire que les gens suivent, donc bon. Moi je trouve la « deluxification » assez dangereuse, mais bon. Pas vraiment de solution à ce problème structurel. La seule chose à faire c’est de continuer à encourager les gens et structures qui sortent un peu des sentiers battus et proposent autre chose, quitte à parfois aussi saisir les tendances et gros succès (puisqu’un beau succès commercial peut assurer d’autres expérimentations).
Je voulais aussi dire que la littérature « générale » est plus diverse qu’on ne peut le croire ! Quand on regarde depuis notre coin d’imaginaire, ça a l’air élitiste et renfermé, mais il y a énormément d’autres voix et d’audaces, et je pense qu’il faut embrasser la diversité littéraire sous toutes ses formes, dans tous les genres. Ne pas forcément aller vers les trucs les plus mainstream, mais justement échanger, trouver les pépites, interconnecter. En bref, ne pas arroser un pan de la création de mépris… mais plutôt aller y chercher de nouvelles idées, de nouvelles formes, de nouvelles interactions. Je suis peut-être élitiste, mais je me trouve de plus en plus las de la fantasy ultra-dérivative à la mode cozy ou litRPG, du remâchage de deux-trois générations de game designers remâchant eux-mêmes Gygax qui remâchait Tolkien & Howard. Les « grands noms » historiques qui sont restés, de Tolkien à Le Guin en passant par Peake (sans même compter l’imaginaire plus littéraire, les Borges et Calvino), écrivaient en dialoguant avec d’autres styles, d’autres genres, d’autres histoires. De plus en plus d’auteurs et autrices semblent vouloir écrire dans le moule de la fantasy (je connais moins la SF) et ça les contraint + réduit l’originalité. Un auteur comme Pratchett (puisque je t’ai découvert grâce à lui :D), s’il écrit indubitablement de la fantasy et n’en a pas honte (et la référence en permanence, le début du Disque est une parodie !), a très nettement des inspirations variées hors du genre et un style très marqué et personnel. J’ai envie de voir plus d’histoires et de styles originaux, intéressants, qui savent explorer ailleurs que dans nos genres…
… car après tout n’est-ce pas le rôle des amateurs et amatrices de l’imaginaire, l’exploration des possibles ? =)
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Je ne peux que globalement abonder dans ton sens. la preuve, je lis de la blanche de temps en temps. :p
La question n’est pas tant pour moi « ce qui existe », parce qu’à ce niveau là je pense qu’on a jamais eu autant de fourmillement et d’émulation créative, que « ce qu’on nous propose » et « comment on nous représente », c’est plus souvent là que le bât blesse à mes yeux. Je pense qu’il y a du bon partout, mais qu’on érige trop souvent les mêmes choses en canons immuables.
Merci pour les interactions. ❤
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On est dans une phase de centralisation et d’optimisation permanente, donc effectivement on a tendance à se voir proposer un peu tout le temps la même chose chez les gros : les franchises qui ont fait leurs preuves. Je le regrette, mais hélas ça va bien au-delà de la littérature l’imaginaire, qui est même une poche où on continue à faire exister autre chose… D’où l’importance des curateurs et curatrices indépendants comme toi (mais aussi les autres blogueurs et blogueuses, des sites comme Elbakin, etc) : ça nous donne d’autres entrées et une vision plus large. ❤ Merci donc !
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Bonjour Bob,
Dans ce bilan, tu abordes plusieurs sujets à la fois personnels – ta démarche, tes envies – ou plus généraux – le monde de l’édition ou le fandom. J’ai lancé l’épaule d’Orion en 2018, soit à peu près à la même époque que toi. Nos blogs ont donc le même âge, ou presque. Nos parcours diffèrent, mais se rejoignent sur certains points. La seule chose que je puisse apporter à cette discussion, c’est mon expérience personnelle en parallèle à la tienne.
Le blog et la question du lectorat :
Je comprends ta frustration face au manque de retour. Honnêtement, si je n’étais pas lu je n’écrirais sans doute pas. Cela implique de suivre ses stats. C’est personnel, bien sûr. J’ai échangé avec d’autres blogueurs qui s’en désintéressent totalement car ils écrivent avant tout pour eux-mêmes. Chacun a ses raisons de tenir un blog. Quelles qu’elles soient, on se rejoint tous au moins sur l’idée de partage. Toutes ces années, j’ai lu tes recensions avec le sentiment que tu écrivais d’abord pour toi, pour garder et te souvenir de tes impressions de lecture sur le moment. Comme on tient un journal. C’est ton approche, elle est sincère. En dehors des analyses plus poussées sur certains textes plus anciens, dans tes articles tu parles peu du livre lui-même, du récit, des personnages, mais surtout de ton ressenti. Je ne vais pas me permettre de te donner des conseils, car je ne prétends pas savoir ce qui fonctionne ou pas. Je peux seulement partager ma propre expérience. Une phrase de ton bilan m’interpelle : « je croyais encore naïvement qu’il me permettrait peut-être de retrouver un boulot de libraire. » Est-ce que tu as la bonne approche pour atteindre ce but ? Je n’en sais rien, je ne suis pas qualifier pour juger.
Différentes raisons m’ont amené à lancer mon propre blog, mais j’avais pour but – je n’en ai jamais fait mystère – de me faire remarquer par les éditeurs. Pas pour trouver un boulot, mais parce que je pensais qu’en faisant ça, je pourrais peut-être être utile à la SF au-delà d’une simple discussion de mes lectures avec d’autres lecteurs, en partageant une certaine vision du genre, mes lectures en VO, mes découvertes. Bref, en jouant le rôle d’explorateur (ou scout, comme on dit dans le métier). Cette démarche m’a conduit à adopter une approche moins personnelle que la tienne, plus formatée – des chroniques proches de la fiche de lecture. Et cela a porté ses fruits : un éditeur m’a contacté dès les premiers, puis un autre, et j’ai rejoins l’équipe des chroniqueurs de Bifrost. D’autres collaborations ont suivi, menant à différentes activités dans le milieu de l’édition. Jusqu’à faire désormais des traductions.
Et ça a fonctionné aussi auprès des lecteurs. Mes stats sont indécentes par rapport aux tiennes. Je m’en excuse d’avance si cela choque, mais puisque tu t’es ouvert sur tes stats, je me permets de le faire aussi : sache qu’il m’arrive de recevoir en une seule journée le nombre de vues que tu reçois annuellement. Ce qui ne veut en rien dire que mon blog est plus intéressant que le tien. Cela signifie simplement qu’il est plus accessible, plus facile, plus grand public, peut-être plus « commercial ». Encore une fois, je ne sais pas ce qui marche ou pas. Je remarque toutefois que les articles où je me permets d’être plus personnel, en partageant des anecdotes, des coups de gueule, de l’émotion, sont toujours les plus appréciés. Il ne s’agit donc pas de se travestir. Un blog doit rester un blog et ne pas se prétendre pseudo-critique littéraire, si l’on en est pas capable. Le partage repose sur deux qualités essentielles qui sont l’honnêteté et la singularité. Ton blog a les deux, et c’est ce qui fait sa valeur. Si je devais risquer une hypothèse sur ton audience plus restreinte que la mienne, je dirais qu’il te manque peut-être une ouverture vers un lectorat qui n’y connait rien et cherche juste à savoir « de quoi parle un livre ». (La pauvreté de mon analyse me laisse pantois, je tiens à le préciser.)
Le monde de l’édition et le fandom :
Sur l’autre aspect de ton bilan, à savoir les critiques que tu adresses au monde de l’édition : je te rejoins pleinement lorsque tu écris « dès lors qu’on considère nos créations au travers de ce prisme, … alors on prend déjà le problème par le mauvais bout. » C’est effectivement l’un des maux qui rongent le milieu de la SF, toujours se comparer à la littérature générale en geignant. À quoi bon ? On s’en fout ! J’ai des amis dans le milieu de la littérature blanche, et on oublie souvent un chiffre essentiel : un roman français se vend en moyenne à 400 exemplaires. Autrement dit, la littérature blanche va mal. Un jeune auteur y a très peu de chances d’être lu. À l’inverse, la SF – même si c’est une niche – elle se vend plutôt bien à son échelle. Une autrice qui se lance aujourd’hui dans l’imaginaire ne vendra certes pas beaucoup de livres, n’en vivra sans doute pas, mais aura beaucoup plus de chances de se faire rapidement remarquer dans le milieu. J’y crois sincèrement !
Du côté des éditeurs, notamment des éditeurs indépendants, mais c’est aussi vrai pour les départements d’imaginaire dans les grande maison, les comptes d’apothicaire sont indispensables. Pour ne pas sombrer, et tu sais que la situation pour beaucoup est délicate comme en attestent les fermetures récentes d’éditeurs indés, il leur faut entrer de l’argent. Les têtes de gondoles – Tolkien, Asimov, Herbert, Ursula Le Guin, etc, toujours les mêmes – sont nécessaires. Parce que c’est ce que le grand public achète. Parce qu’il ne connait souvent qu’eux. Mais si on regarde de près, ces ventes servent souvent à financer des auteurs inconnus. Les éditeurs que je connais le vivent ainsi : leur métier, c’est d’équilibrer entre stabilité et prise de risque. Être « conservateur », oui, mais pour pouvoir publier autre chose. C’est de la survie. Des risques sont pris, des choses sont tentées. Vu de notre petit microcosme, cela ne semble jamais assez. Mais dis toi que nous ne représentons rien d’un point de vue économique.
Le même mécanisme est à l’œuvre dans les festivals. Il leur faut des têtes d’affiche pour attirer un public large et faire vivre le festival. Mais contrairement aux éditeurs, je ne prendrais pas la défense des festivals et je partage entièrement les critiques que tu leur adresses. Les festivals devraient être le cœur battant d’un renouvellement, de la dynamique du milieu et non jouer sur les mêmes cordes que les maisons d’édition. Ils devraient être la vitrine ambitieuse d’une révolution permanente, pas le miroir des logiques commerciales.
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Merci beaucoup pour ce retour exhaustif !
Je sais depuis le début que mon approche très personnelle n’est pas la meilleure pour juste faire du chiffre, et j’ai conscience du gouffre qui nous sépare depuis un certain temps, donc aucune inquiétude pour ce qui est de me choquer. =)
J’ai fait la paix depuis longtemps avec le fait que je ne suis pas populaire, c’est le cas dans la vie, c’est logique que ce soit le cas sur le net ; c’est bien pour ça que si j’ai pu croire retrouver un chemin vers un travail dans les métiers du livre grâce à ce blog à une époque, je sais bien aujourd’hui que ce rêve est mort et enterré. C’est pas grave, c’est une tombe que je fleuris avec joie en faisant d’autres choses ici. Au fonds tout ce que je regrette, c’est de ne pas provoquer plus de vraies conversations au sein de la communauté dont je fais partie, parce que comme toi, c’est bien le partage que je préfère.
Et de la même manière, mon blog est à mon image dans ma façon d’aborder les bouquins dont je parle : j’aime les découvrir aussi vierge que possible, alors je me retiens volontairement d’en dire trop, parce que je déteste lire un ouvrage dont je sais tout avant de l’ouvrir, que ce soit narrativement ou thématiquement. C’est un calcul qui comporte une part de sacrifice, je l’assume.
Si je respecte ton approche et apprécie qu’elle puisse aider ce lectorat néophyte qui ne me fréquente pas ou peu, je sais que je ne pourrais absolument pas l’imiter sans avoir le sentiment de me trahir. Comme le disait l’ours dans son propre commentaire, on tisse une toile collective, on se complète, et je trouve ça super chouette ; et ça passe justement par le partage constant que j’appelle de mes vœux.
Et je sais que tu as raison sur la partie édition ; la plupart des bonnes et très bonnes maisons qu’on a la chance d’avoir font de leur mieux, je le sais. Ce ne sont que quelques titres ennuyeux et particulièrement malavisés qui me font sans doute projeter une ombre un peu injuste sur l’ensemble du boulot exemplaire qui est fourni. Ou peut-être que je suis juste triste que l’éducation à l’Imaginaire soit si pauvre dans notre pays qu’on doive encore et toujours reposer sur les mêmes franchises vache à lait, aussi, ça m’empêche d’être aussi magnanime que je le voudrais, maintenant que j’y pense.
Pour ce qui est du rapport à la blanche et la programmation des festivals, je suis extrêmement content qu’on soit d’accord, et je partage à 100% ta phrase de conclusion, qui je pense, est un parfait résumé de notre pensée commune sur le sujet.
Toujours un plaisir de discuter avec toi de toutes ces choses là.
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Je ne trouverais pas correct de laisser passer un article si sincère et intéressant sans laisser un commentaire, même si, c’est vrai, je me sens généralement trop intimidée par tes écrits pour oser commenter, bien que je passe ici régulièrement.
Je sais ce que c’est quand la dépression parle, je comprends ce que tu dis de toi, et, de là, je saisis un peu ton ressenti. Personnellement, je tiens mon blog pour d’autres raisons que les tiennes, donc je ne regarde pas les statistiques et je me fiche que ce ne soit que les dix mêmes personnes qui commentent (même si ça m’attriste un peu quand certaines chroniques ne suscitent pas les échanges que j’escomptais), mais tenir un blog aujourd’hui demande probablement plus de persévérance qu’autrefois avec cette concurrence des réseaux : ça demande du temps de vraiment lire les articles (d’autant que les tiens requièrent une certaine concentration) et d’y répondre au-delà d’un like.
Quant à ce que tu dis du monde de l’imaginaire, j’ai trouvé ça passionnant et je pense que ça va me donner à réfléchir. Cumulant un rythme de lecture lent et le mélange des romans d’imaginaire avec d’autres genres, je ne me considère pas comme une bonne lectrice d’imaginaire, mais les tables remplies de nouveautés qui se ressemblent, qui tentent de tirer leur épingle du jeu en imitant ce qui a déjà été fait, sans parler du business consumériste des éditions collector, deluxe et compagnie (même si c’est peut-être un passage obligé pour les ME pour s’en sortir), ne me font pas franchement rêver, même si je sais qu’il s’y cache plein de pépites.
Heureusement qu’il y a des blogs comme le tien pour nous aider à les trouver.
Au plaisir de continuer à te lire.
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Merci infiniment.
Au plaisir de te recroiser, ici ou ailleurs. =)
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Qu’il est long cet article, mais il est tellement riche de vérités…
Je n’ai pas tes mots, je n’ai ni ta capacité d’analyses ni des arguments aussi poussés que les tiens pour débattre avec toi (certains luttent contre la dépression, d’autres contre la timidité sociale ou le syndrome de l’imposteur).
J’avais tout de même envie de laisser une trace de ma lecture notamment sur le premier paragraphe où je me suis reconnue, il y a quelques années. La pression des stats n’est pas anodine et, dans un monde toujours plus dépendant des vues, des likes et des comms, peut faire très mal. A une époque, je regardais les statistiques de mon blog quotidiennement dans l’espoir que ça décolle, m’interrogeant sur pourquoi certain.e.s réussissaient et pas moi. J’ai fini par m’en moquer complètement et le blog n’a jamais été autant visité (sans aller jusqu’aux stats données par Orion. Alors je confirme qu’il faut rester sincère envers ce qu’on est et que cela touchera forcément une partie de nos lecteurs, même si on trouve la récolte de nos efforts insuffisante. Perso, j’ai fini par voir mon blog comme un carnet, pour ne pas oublier ce que j’ai pensé d’une lecture, que comme un réel espace d’échanges.
Utopiales, j’ai cessé d’y aller. Trop de mondes, des thèmes intéressants mais le sentiment que les tables rondes ressassent les mêmes idées, années après années. Finalement, c’est un peu le reflet de ton analyse sur l’absence de réelles nouveautés.
L’Ouest hurlant, je m’y rends, surtout pour aller échanger avec les auteurices, pour garder le contact avec un milieu que j’ai décidé de quitter il y a quelques années (je comptais devenir libraire, j’ai vite déchanté).
Bref, je papote, tout ça pour dire que je prends grand plaisir à te lire et que ton blog est un de ceux que je zieute le plus souvent. J’espère que tu trouveras la force de partager tes lectures avec nous pendant encore quelques années !
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Avec ce genre de commentaires, nul doute que je vais continuer. Merci infiniment, et très bonne continuation à toi de ton côté. =)
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J’arrive un peu après la bataille, mais je lis tes articles avec un certain délai… Ils sont pour moi toujours un réconfort, un petit moment de pause, et j’aime savoir que j’en ai quelques uns en réserve. Et au fond, je voulais écrire un commentaire, pour dire un merci pour la place que ce blog a pris. Cela fait plus d’un an qu’un onglet vers ce blog est toujours ouvert. Ce que je trouve ici, je ne l’ai trouvé nul part ailleurs, une volonté, sans jamais trop spoiler pour ne pas briser le plaisir de la découverte, de faire ressentir ce qu’à été une expérience de lecture. Il y a une vraie maîtrise et un recul impressionnant qui me pousse à lire chaque article, pour des livres dont malheureusement je sais que ne lirais sans doute jamais la plupart. Mais j’ai l’impression que plus que de juste conseiller des livres, ce blog partage une façon de lire, pousse à explorer, et c’est quelque chose dont j’avais besoin. Je ne lirais peut-être pas les livres conseillés, mais je continuerais à lire, et à chercher à découvrir, et dans une période assez chargée, ce blog m’a je pense beaucoup aidé à ne pas abandonner la lecture et la volonté d’exploration.
Bon du coup pas mal de mots pour dire merci, et j’espère te lire encore longtemps.
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Je suis beaucoup plus touché que je ne saurais le dire.
Merci infiniment.
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Six ans, c’est un sacré parcours! Je suis assez d’accord, ton blog est autant une mine d’or pour trouver de nouvelles lectures qu’un très bon guide pour apprendre « comment » lire la Science-Fiction (au sens large) et qu’en retirer de plus qu’une bienvenue échappatoire.
Je te suis via RSS et n’apparaît sûrement pas dans tes stats et je pense que c’est sûrement le cas de pas mal de lecteurices qui t’ont découvert à travers le fédivers.
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Oh, effectivement, les lectures via RSS ne sont pas comptabilisées, ou du moins je ne les vois pas. Merci beaucoup, ça permet de relativiser pour le mieux.
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