
Habits – Marmozets (extrait de l’album Knowing What You Know Now)
Eyeshadow – No Devotion (extrait de l’album Permanence)
Tenter des trucs, encore et toujours ; parce que je ne peux pas toujours faire preuve d’une originalité à toute épreuve. La Hard-SF, ça n’est que moyennement ma came, mais j’y ai quand même connu quelques moments de joie suffisamment marqués pour savoir que ça vaut le coup de tenter ma chance de temps en temps.
Alors forcément, quand va paraître un recueil de nouvelles d’un des patrons du genre, chez mes copinous du Bélial’, et avec, en plus, dans le tas, une nouvelle traduite par le très regretté Roland C. Wagner – on a les motivations qu’on a – je me fends joyeusement d’un petit mail à cette Maison d’Édition que j’aime fort et je demande un exemplaire pour pouvoir me mettre ça sous la dent.
Et nous voilà aujourd’hui pour dresser un bilan de cette petite affaire, après les remerciements d’usage pour le travail accompli me permettant de pouvoir mon donner mon avis aujourd’hui, de la (formidable) curation de chez Quarante-Deux à la (non moins formidable) traduction jusqu’à l’édition et l’envoi du SP. Vous êtes bath.
Bref : le recueil il est très cool. Pas toujours facile d’accès, mais super cool.
Ce qui est bien avec le travail de Quarante-Deux, le duo qui s’occupe de la curation de cet ouvrage, c’est qu’il est raisonné et efficace ; on ne s’interroge pas trop longtemps sur la logique qui préside au choix et au rangement des textes qu’il nous propose. Je vais donc fort logiquement suivre en partie cette organisation pour vous faire ma chronique, puisque vous chroniquer exhaustivement toutes les nouvelles du recueil, au joyeux nombre de 16, serait sans doute un peu relou et redondant pour tout le monde (surtout moi). Je confesse aussi ma sempiternelle faiblesse quant au para-texte du recueil, plus analytique de l’œuvre de Peter Watts, sur lequel j’ai fait l’impasse ; fidèle à moi-même, j’ai préféré éviter de parasiter mes ressentis avec un travail plus sérieux que le mien au moment de vous donner mes impressions, et aussi parce que je préfère toujours savourer la cuisine que d’en apprendre plus au sujet du cuisinier. Tout ça sans douter une seule seconde que c’est super intéressant ; juste pas pour moi.
Mais re-bref : ce recueil est organisé assez simplement, mais fort efficacement. On attaque par des nouvelles indépendantes déjà traduites et parues en France, que ce soit dans des anthologies ou des revues, pour ensuite embrayer sur des nouvelles satellites du roman Eriophora, pour retourner vers des nouvelles indépendantes mais inédites, et enfin nous concluons par des nouvelles satellites de deux autres romans de l’auteur, Echopraxie et Starsfish. Tout un programme.
De mon côté, c’est assez simple : j’ai tout aimé, mais je trouve quand même qu’il y a un clivage assez clair qui se dessine quant aux nouvelles que j’ai bien aimées et celles que j’ai vraiment aimées, et la ligne se situe au niveau de l’indépendance des textes. Pour le dire plus clairement, j’ai largement préféré les nouvelles qui ne dépendaient pas de l’existence préalable d’un roman, à l’exception notable de la nouvelle qui fait l’ouverture du recueil, Les Choses, mais qui est elle-même une exception. Mais nous y reviendrons ; je vais d’abord tâcher d’expliquer pourquoi je trouve que les nouvelles liées à Eriophora en particulier, mais aussi dans une moindre mesure celles liées à Echopraxie et Starfish, manquent d’un petit peu de punch pour pleinement me séduire.
En fait, c’est pas compliqué, à divers degrés, dans toutes les nouvelles connectées à des romans de Peter Watts, quand bien même je comprenais globalement tout ce qui m’était raconté, j’avais toujours l’impression qu’il me manquait un bout de l’histoire. Une part de contexte, une explication supplémentaire pour vraiment comprendre dans quoi exactement j’étais plongé. Les sentiments des personnages me semblaient faire sens, leurs motivations aussi, et même pour une certaine part, les enjeux auxquels il devaient faire face étaient sensés ; j’ai lu leurs histoires avec un intérêt poli, mais sans réelle passion. Je ne saurais dire si c’est uniquement parce qu’il me manquait le lien avec les romans, parce que j’ai quand même vraiment kiffé Une niche et Maison, qui m’ont donné envie de découvrir Starfish et son univers sous-marin bien glauque et intense ; mais pour autant, je n’arrive pas à me défaire de l’idée que Peter Watts a peut-être un chouïa trop écrit ces textes avec une connaissance trop pointue de ses univers en tête.
Confiant dans ce qu’il racontait, il a sans doute un peu pêché par excès de confiance et a oublié de s’adresser aux béotiens comme moi et de nous expliquer, même vite fait, ce qui nous manquait. Alors c’est pas grand chose, hein, et quelque part, je lui suis ironiquement assez reconnaissant de ne pas m’avoir pris pour un imbécile, d’avoir écrit ses nouvelles sans trop me prendre par la main, ça joue bien sur l’immersion. Mais du coup, le côté un peu chronologiquement décousu, parfois confus, ça rend certains aspects de ces textes hermétiques, et c’est malgré tout frustrant. J’aurais tendance à dire que les textes issus d’Eriophora, en particulier, manquent d’ampleur, et représentent plutôt des idées de sous-intrigues du roman qui n’ont pas eu la chance d’être exploitées complètement ; les idées de Peter Watts se télescopent et se chevauchent sans réussir à pleinement exprimer tout ce qu’il voulait raconter.
Sans doute qu’avec le connaissance suffisante des romans associés, j’aurais capté des choses faisant le lien entre ce que j’ai réussi à pleinement comprendre et ce qui me manquait. Les concepts sont là, ils sont solides, bien vulgarisés au travers de dialogues et de situations bien organiques, et suscitent de fait suffisamment de curiosité pour que la machine avance tranquillement et sans trop de heurts, mais arrivé au bout, on se dit qu’on a raté quelques images à la fenêtre du train. Je pense que ça se joue à rien pour vraiment être au niveau du reste.
Et c’est donc là qu’on opère une habile transition par Les Choses, à mes yeux la meilleure nouvelle du recueil, et pas seulement parce que c’est la première et parce qu’elle a été traduite par un de mes écrivains favoris. Non non. C’est juste qu’au delà d’elle même, elle dit quelque chose de vraiment chouette, et je voulais en parler.
Pendant très longtemps, j’ai méprisé la fan-fiction, la considérant comme le degré zéro de l’expression littéraire. À la rigueur comme un passage d’entraînement à la « vraie-écriture ». J’ai mis le temps, mais j’ai fini par comprendre que j’avais tort, au delà même de la question du mépris stupide qui sous-tendait mon opinion à ce sujet. Fort heureusement pour moi, il n’aura pas fallu le surgissement de ce texte précis pour me rendre compte que la fan-fiction, c’est comme tout le reste de la production littéraire, à savoir une production littéraire. C’est juste qu’elle assume plus frontalement son aspect dérivatif, et puis c’est tout. Si le texte est bon, il est bon.
Et en l’occurrence, ici, on parle donc d’une fan-fiction – assumée comme telle par l’auteur – du film La Chose, de John Carpenter, légendaire adaptation de la (très datée) novella du même nom signée par John W. Campbell ; écrite du point de vue de La Chose. Que je place donc ici en pivot, vous l’aurez compris, parce qu’elle est à la fois indépendante et liée à une autre production. Malin.
Et donc : quel texte. C’est pas rien de réussir à produire un tel retournement d’une histoire originale tout en parvenant à la subvertir d’une manière fidèle, tout en se permettant d’ajouter à la réflexion initiale sans la trahir d’aucune manière. Quelque part, je trouve que le fait que Les Choses soit une fan fiction aussi frontale de La Chose rend le texte encore meilleur, parce qu’il s’appuie sur les forces de l’histoire initiale et les sublime, trichant juste ce qu’il faut avec la diégèse et les éléments originaux de l’histoire pour en renforcer les qualités et en introduire de potentielles nouvelles. Peter Watts théorise en live avec les ressources primaires du film de Carpenter et joue avec sa matière pour nous proposer une interprétation de ses idées. C’est à la fois fun et profondément intellectuel ; et je trouve ça aussi fascinant que d’une classe folle. C’est une démonstration totale de ce que la littérature a à proposer en tant qu’art vivant et dialectique : la réponse à une réponse à une œuvre première. L’adaptation d’une adaptation, qui donne naissance à une œuvre éminemment originale, les trois se complétant et produisant un discours potentiel qui les dépasse toutes les trois. C’est trop bien.
Imaginez un seul instant que j’ai tenté de chroniquer toutes les nouvelles de ce recueil, dont je pense sincèrement que le standard est fort élevé. J’en aurais eu pour des jours. Alors même que je n’ai pas développé tout ce que j’avais à dire sur Les Choses ; il fallait bien que j’en garde un peu pour le reste. Et quitte à devoir enfoncer des portes ouvertes, à terme, je vais le faire tout de suite et gagner du temps pour tout le monde. Je ne sais pas s’il y a du Greg Egan dans Peter Watts ou s’il y a du Peter Watts dans Greg Egan, mais force est de constater que le parallèle, pour pas mal de textes, était inévitable. J’imagine que c’est un truc de hard-SF que de produire de la philosophie morale incidente au décorticage des phénomènes qu’on projette dans les textes qu’on écrit. Toujours est il que j’ai bien senti dans le travail de Peter Watts exactement ce que j’avais senti dans ceux de son homologue australien dans Océanique et que j’ai toujours senti dans le reste de son travail : l’obsession clinique, précise, d’une recherche de rationalité dans les rouages du chaos. On imagine une situation donnée, et on en pousse certains potards à fonds, on passe le résultat sous le microscope avec le maximum d’honnêteté et de discipline, et on rapporte le résultat sous le forme d’une histoire bien calibrée, qui fait office d’hypothèse quasi scientifique. Et que dire. Quand c’est bien fait, c’est vraiment cool.
Et ici, ça va de récits à l’allure de scénarios de Black Mirror qui fonctionnent un peu trop bien, surtout avec le décalage des années, comme Les Yeux de Dieu ou surtout Chair faite parole, qui date de 1994 et préfigure certains aspects bien glauques des LLM (encore!), à des textes plus techniques mais bluffant de réalisme et d’organicité, comme Le Malak ou Nimbus, l’organicité en question se nichant parfois dans des recoins inattendus. Dans tous les cas, on s’interroge sur une forme d’altérité, opérant régulièrement sur le motif de la disruption de la norme, parvenant à toujours interroger les natures de la disruption comme celle de la norme en même temps, avec un vrai sens de l’économie et de l’évocation, comme dans l’excellent Un mot pour les païens.
Vous l’aurez compris, ce regard Au delà du gouffre m’aura été riche d’enseignements, mais surtout de très bonnes lectures. Parfois un peu difficiles d’accès, certes, mais jamais dénuées d’intérêt ou d’un sens aigu de l’humanité que l’auteur s’attelle à explorer, avec un certain brio, il faut bien le dire ; tout en parvenant régulièrement à faire le pas de côté décisif qui donnera à ses textes le supplément d’âmes nécessaire pour leur permettre d’exprimer tout leur potentiel. De fait, au moment de rédiger cette chronique, j’ai renoncé à parler des deux ou trois textes que j’avais trouvés un peu en dessous des autres, parce que je pense que je les ai dévalués uniquement à la lumière du reste du recueil. Dans d’autres circonstances, je les aurais trouvés a minima bons. Je pense pouvoir ainsi résumer ce recueil de Peter Watts : jamais ennuyeux, toujours intéressant, ponctuellement brillant.
Je vais essayer de lire d’autres de ses ouvrages. Pour sûr.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
