
Beds Are Burning – Midnight Oil (extrait de l’album Diesel and Dust)
[Envole-moi – Jean-Jacques Goldman]
L’histoire est simple, pour une fois. Pendant que je découvrais Transparences et qu’il me convainquait de mon extrême compatibilité littéraire avec son auteur, je tombai sur l’ouvrage du jour en occasion. Et comme vous le savez, je ne crois pas tant aux signes qu’à la nécessité de leur donner corps ; ce fut un achat immédiat et sans l’ombre d’un regret.
Et comme j’ai décidé que ce mois de novembre serait désormais consacré à la lecture de formes courtes, parce que pourquoi pas, je me suis dit qu’il était plus que temps de transformer l’essai avec cette intégrale d’un auteur que j’ai bien intégré comme étant essentiel au paysage francophone. Tout en intégrant bien le fait que selon quelques personnes de confiance, le talent d’Ayerdhal, bien que présent, ne s’exprimait pas aussi fort en nouvelles que dans le roman. Soit.
Tout ce que ça pouvait vouloir dire, c’est qu’au pire j’allais être agréablement surpris par la suite, quand je m’attaquerais auxdits romans. Et on y viendra très vite, promis.
Parce que clairement, si le travail d’Ayerdhal en romans est meilleur qu’en nouvelles, on part d’un très bon pied.
Par souci d’honnêteté, je ne dirais pas que le standard de cette intégrale est élevé ; c’est le prix à payer quand on prend tous les textes dans l’ordre chronologique sans faire le moindre tri, on est condamné à sacrifier un peu la qualité sur l’autel de l’exhaustivité. Mais si le plancher est parfois assez bas à mes yeux, on a une très belle hauteur sous plafond.
J’espère que vous me pardonnerez de ne pas œuvrer texte par texte comme je peux le faire parfois quand le volume s’y prête : quarante textes, ça fait quand même beaucoup, surtout quand une petite moitié de ces textes n’auraient à mes yeux pas passé le tamis d’une anthologie raisonnée et flatteuse.
Donc aujourd’hui, on va brasser large. Je vais vous expliquer pourquoi j’ai vraiment pas aimé les deux textes que j’ai négativement retenus, on va ignorer la vingtaine de textes que je trouve passables et/ou oubliables, et je vais ensuite surtout insister sur la bonne dizaine de textes que j’ai vraiment beaucoup aimés, et pour certains absolument adorés ; ceux qui me font me dire qu’effectivement, j’ai très hâte de lire le romancier Ayerdhal. Et de tout ça, on va tenter d’extraire un bilan-image de l’auteur, histoire de me préparer au reste de sa production.
« Faire simple », qu’il a dit, le mec. Huhu.
Allez, on est parti.
À vrai dire, je pense que j’ai surtout retenu Vieillir d’amour parce que ce texte m’a fichu une sacré frayeur, d’entrée de recueil. Cette histoire d’une femme télépathe qui profite de son don pour jouer avec les sentiments et la libido d’un ado qui s’avère en plus être le fils de sa partenaire, j’ai trouvé ça terriblement glauque : j’aime pas lire de la pédophilie, surtout quand elle se fait aussi voyeuriste et complaisant, puisque écrite du point de vue de la femme en question. Ça faisait sérieusement mauvais présage pour le reste de l’intégrale, et j’ai un peu tremblé. Face à une scène de sexe un brin suggestive, j’ai songé à passer mon tour et essayer d’oublier le mauvais moment que constituait ce texte ; ce n’est qu’à la grâce de la réputation d’Ayerdhal que je lui ai laissé le bénéfice du doute et que je suis allé au bout du récit pour essayer de comprendre s’il y avait au moins une démarche justifiant un tant soit peu son choix. Et de fait, oui ; je pense que ce texte se voulait un reflet du Lolita de Nabokov, avec seulement la télépathie et une antagoniste féminine prenant plaisir à être la méchante pour marquer une réelle différence. Le souci avec une telle démarche, c’est qu’elle suggère de marcher sur une corde très raide, sans doute bien trop pour le format court, et aussi pour le relativement jeune écrivain qu’était Ayerdhal à l’époque. Au final, l’impression que ce texte m’a laissé, c’était d’être excessivement raté, plus que mal intentionné. Forcément, je préfère me dire qu’il a voulu dénoncer la pédophilie et son phénomène d’emprise et l’a mal fait, plutôt qu’il a voulu jouer avec comme si ce n’était qu’un concept de sf de plus à manipuler. Soupir de soulagement, avertissement sans frais.
Et de la même manière, mais avec beaucoup moins de gravité, on peut évoquer Jessie, le retour, dont la volonté blasphématoire et iconoclaste m’a laissé agressivement froid. Pas de hasard, je pense, à constater que le texte a été publié chez Nestiveqnen, là où on a pu initialement trouver Blanche-Neige et les lance-missiles, qui souffre à mes yeux exactement des mêmes soucis ; et c’est bien pour ça que je le cite nommément. J’ai pas tant de souci avec le fait de moquer les figures religieuses majeures, j’aurais même tendance à l’encourager, dans mes moments les plus rebelles, mais si c’est juste pour faire de Jésus un p’tit con qui s’amuse à enculer des chèvres, bon… J’avoue que je trouve ça moyennement drôle, et pas extraordinairement pertinent, surtout quand c’est intégré à un long flux de conscience bordélique et stylistiquement épuisant.
Mais voilà. Deux textes seulement qui pour moi valent vraiment d’être signalés comme à éviter. Sur quarante, c’est plutôt un bon score, en vrai.
Après, on a le gros du recueil à mes yeux, à savoir les textes sitôt lus sitôt oubliés, qui n’ont pas grand chose à raconter au delà d’un concept ou d’une scène, parce qu’on sent qu’Ayerdhal ne les a pas tant travaillés que ça ; les plus grands coupables à ce niveau là étant clairement les nouvelles inédites qui closent le recueil, limitées à une grosse page ou à peine plus, ne contenant rien d’autre qu’une ébauche d’idée. Et c’est même pas de la faute de l’auteur, ici, clairement, il est assez évident que Le Diable Vauvert a voulu tout mettre, y compris les fonds de tiroir sur lesquels rien n’avait été réellement bâti ; ce que je comprends.
Mon esprit ne s’y est pas plus attardé que ça, alors aucune raison que ma chronique ne fasse pas de même.
Ce qui m’amène à mes raisons de me réjouir, et sur lesquelles, j’ai envie de passer beaucoup plus de temps. Parce que des bons textes, dans cette intégrale, il y en a, et même qu’ils sont plus que bons.
En premier lieu, il me faut forcément citer La troisième lame, et Pollinisation, extraites de l’univers littéraire de l’Homéocratie, captivante diégèse de space opera anticoloniale ; auquel on peut sans doute rattacher Scintillements. Même si l’empire spatial tentaculaire n’est pas cité nommément dedans ; on y retrouve une part de son esprit et les mêmes mécaniques narratives et thématiques à mes yeux. Ces textes font sans conteste partie de mes favoris du recueil parce qu’ils représentent toutes les qualités que je prête à leur auteur : c’est inventif, stylistiquement impeccable, et surtout, surtout, c’est plein de révolte.
L’idée d’analyser un empire colonial de l’intérieur, d’en exposer les rouages les plus malsains, ses ambitions les plus discutables afin de mieux les déconstruire et d’en montrer l’érosion, c’est passionnant ; et d’autant plus qu’Ayerdhal parvient toujours à lier le macro et le micro avec brio. Ce que j’adore chez cet auteur, c’est son envie criante de toujours se projeter vers l’autre, d’installer dans ses récits des figures individuelles permettant de nous figurer des figures plus collectives, des systèmes. Dans tous ses textes les plus réussis, les plus étoffés, on a toujours une sorte de dualité, la présence de deux mondes dans un monde ; ou comme il le dit dans le très chouette Fin de semaine – sur laquelle je reviendrai un peu – : « Deux mondes pour une seule humanité ». Et donc, ce que semble aimer Ayerdhal par dessus tout, c’est mettre en scène et en mots les rencontres et oppositions entre ces mondes, verbaliser les oppressions, les rages et les affrontements pour donner forme à ce qu’on devine aisément être sa propre colère. L’écriture de la révolte et de l’idéal révolutionnaire.
Mais là où c’est vraiment cool, c’est que sa rage n’est pas vaine, comme je le disais en évoquant l’idée d’érosion : si l’Homéocratie est montrée comme surpuissante et omniprésente, elle n’est jamais montrée autrement qu’en relatif échec. Tous les récits qui la concernent ici parlent de planètes où son influence ne semble pas suffisante pour plier la population locale à ses désirs et règles. Moi qui m’agace souvent sur le fait que trop de récits se contentent de mettre en scène l’oppression sans en montrer au moins une voie de sortie, Ayerdhal fait exactement ça. Sans aller jusqu’à construire des systèmes alternatifs entiers qui pourraient servir de modèle, il nous propose régulièrement des communautés qui fonctionnent, qui échangent, évoluent, font preuve d’ouverture et d’inclusivité, qui avancent et réfléchissent sans cesse à comment avancer, précisément.
Ces textes sont les émanations des pensées de quelqu’un qui essaie, sans cesse, et aussi bateau que ça sonne y compris à mes oreilles, je trouve ça incroyablement inspirant. Mêmes les récits les plus inconséquents de ce recueil montrent que leur auteur ne cessait jamais de réfléchir et de tenter de donner du sens à ses colères. Et j’adore que de fait, Ayerdhal semble n’avoir créé son Homéocratie que dans l’objectif de trouver toutes les manières possibles de la détruire. This is the way, comme dirait l’autre.
Mais il n’est pas question que de colère, fut-elle productive, et c’est heureux. Parce que si j’évoquais Fin de semaine, c’est à dessein, étant donné qu’il m’arrive, figurez vous, de ne pas écrire ces chroniques totalement n’importe comment. En effet, cette nouvelle précise me permet ici de transitionner de manière fort opportune entre deux aspects du travail d’Ayerdhal : si on y retrouve cette rage et cette volonté de révolte, on y trouve aussi une volonté de ne pas se réduire qu’à sa colère ; on prend le temps de rigoler un peu. Et je pense que c’est une dimension essentielle au combat militant que livre l’auteur dans la majorité de ses textes : ne pas se perdre dans la lutte, ne pas y égarer son humanité en ne se concentrant que sur ce qui ne va pas. Ça passe par deux efforts que j’ai déjà citer mais qu’il vaut donc le coup de reverbaliser une bonne fois pour toutes, parce qu’à mes yeux ils se répondent et se complètent : ménager des accès de sortie, des voies alternatives à ce qu’on dénonce, et le faire avec bonne humeur et une volonté d’accueillir le bon qu’on croise sur le chemin de son émancipation.
Et ça, ça peut aussi passer par le fait d’écrire un texte dystopique qui n’est fondamentalement qu’une blague basée sur une chanson de Jean-Jacques Goldman (oui oui).
Alors certes, c’est une des chansons les plus mythiques de l’artiste, et sans aucun doute une des ses plus engagées, avec un propos sincère et intemporel sur les inégalités qui gangrènent notre société. Mais n’empêche que bâtir tout un univers fictif de SF autour de cette idée pour placer ensuite des références à des titres d’autres chansons du même artiste, pour finir par une chute qui n’est rien d’autre qu’un clin d’œil de la taille de Jupiter à l’adresse du lectorat avec ce qu’on devine être un gigantesque sourire goguenard de l’auteur juste derrière : c’est marrant. Et de fait, c’est con, c’est très con, comme démarche, dans le sens le plus noble du terme, mais n’empêche que ça fonctionne vraiment. Parce que c’est bien fait, déjà, mais en plus parce que c’est bien fait. Si vous voyez ce que je veux dire. C’est pas simple, de réussir à trouver un tel équilibre entre une motivation qui ressemble à un pari perdu, pour ensuite arriver à un résultat amusant et en même temps extrêmement sérieux. C’est pas tout le monde qui peut se permettre ça, surtout en réussissant à caser la formule choc « Là où il suffit de savoir pour avoir et d’avoir pour savoir », qui résume tout à la fois le propos de la chanson originale et une bonne partie de ce que dénonce l’auteur aussi souvent qu’il lui est possible au travers de ses textes. Y a un côté somme là dedans qui m’impressionne vraiment.
Mais pas autant que mon texte favori du recueil, et sur lequel je me sens obligé de terminer, pour ce qu’il représente à mes yeux : RCW. C’est pas un secret, Roland C. Wagner est un de mes auteurs favoris. Je savais déjà depuis Transparences que lui et Ayerdhal étaient proches – ce qui n’a rien d’étonnant, à la réflexion, tant leurs indignations et leurs passions semblaient liées – mais c’est en lisant ce texte hommage que j’ai pleinement réalisé à quel point. Pour tout dire, je pense que si je n’avais pas épuisé mon quota bi-annuel de larmes à la relecture de Coup de Tabac, je les aurais lâchées ici avec grand plaisir.
Quel texte, mais quel texte. Probablement le plus bel hommage littéraire qu’il m’ait été donné de lire, tout simplement.
En effet, comment mieux honorer la mémoire d’un ami écrivain parti bien trop tôt qu’en empruntant le chemin d’une de ses œuvres majeures, tout en la parsemant de clins d’œil malicieux, comme on le ferait lors d’un jeu littéraire un peu taquin ; leur conférant ainsi toute la gravité de l’émotion sincère ?
Entre les jeux de mots plus ou moins foireux, l’imagination débordante de la nouvelle, l’invocation parfaite de tous les éléments majeurs des Futurs Mystères de Paris auxquelles la nouvelle emprunte sa diégèse, les dialogues au petits oignons, les citations impeccables de toutes les œuvres et idées marquantes de Roland C. Wagner, c’est un festival de l’amitié en deuil choisissant de sourire de ce qui est arrivé plutôt que de pleurer parce que c’est fini. Et je trouve ça merveilleux.
Merveilleux, parce que ça raconte en creux tout ce qui liait ces deux hommes qui, j’aime à le croire, faisaient de leur mieux pour transformer leurs colères en progrès, canalisant leurs indignations et leurs angoisses dans leurs textes pour essayer de les sublimer. Que dans ce texte, l’ennemi soit la FN, une succédanée de la bête immonde, tentant de conquérir le pouvoir par le biais d’une hégémonie culturelle artificielle et corrompue, à la fois terrifiante et ridicule, c’est un condensé formidable du travail des deux auteurs. On rit autant qu’on ricane, les dents parfois un peu serrées. Si ce que raconte Ayerdhal dans ce texte en particulier arrive quelques années trop tard pour ma compréhension des enjeux qu’il mobilise, nul doute qu’il m’aurait permis de comprendre bien des choses bien plus tôt si j’avais eu le privilège de le découvrir au moment de sa sortie ou même quelques courtes années plus tard. Je pense sincèrement qu’au delà de sa valeur émotionnelle, ce texte est si bon que ça.
Et il aurait à lui seul valu le coup que je parcours en vain le reste de cet ouvrage pour le découvrir à l’exception du reste. Le luxe, c’est évidemment qu’il n’est pas l’unique bon texte du recueil ; il est simplement le meilleur, ou du moins mon absolu favori. Et il confirme à lui seul que son auteur vaut largement le coup d’être découvert, même si cela ne doit être qu’au travers de ses textes les plus longs, et donc de ses romans.
Puisqu’il faut bien le dire, et ce sera mon point final : dans cette intégrale, Ayerdhal n’est jamais aussi bon à mes yeux que quand il prend son temps et un bon nombre de pages pour asseoir ses idées, ses personnages et le propos qui nait de la synergie entre les deux. Et quand il est bon : bon sang, il est bon.
Le bilan est très largement positif. Certes, dans sa volonté d’exhaustivité, Le Diable Vauvert a sans doute un peu desservi le talent d’Ayerdhal l’écrivain, mais cela ne va jamais assez loin pour desservir Ayerdhal l’homme. Certes, tout à mon continuel rejet des interviews et autres éléments de para-texte dont je crains qu’ils gâchent la virginité de ma découverte, j’ai fait l’impasse sur les interviews qui concluent l’ouvrage ; mais je crois que les textes suffisent, à cet égard.
Toutes les nouvelles, même les moins bonnes, me projettent l’image d’un homme qui essayait aussi fort que possible d’être la meilleure version de lui-même, à l’opposé de toute forme d’oppression ou de malveillance, et qui de fait essayait aussi fort de projeter ses convictions dans ses écrits. J’aime lire dans toutes ces nouvelles une colère perpétuelle, une rage contre la machine et les injustices qu’elle produit sans cesse, une colère intelligente, qui apprend de l’ennemi pour mieux le déconstruire à coup de mots biens sentis, sans perdre l’utopie de vue. Ayerdhal me donne l’impression d’avoir été un écrivain et un homme profondément honnête, aux convictions bien arrêtées, ouvert sur le monde et les gens, quitte à pousser une bonne gueulante quand il le sentait nécessaire, mais toujours prompt à retrouver le sourire permettant de faire tenir les ponts essentiels. Quelqu’un qu’on a envie d’avoir de son côté.
Plus je le lis, plus je comprends à quel point il manque aux personnes qui l’ont réellement connu. Et je compatis. Infiniment.
Autant dire que lui non plus, je n’ai pas fini de le lire.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
