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Le Tour du Disque #35 – Déraillé

Bah voilà. On y est. Plus tard que je l’aurais initialement voulu, mais je pense que c’est pour le mieux ; aller plus vite aurait été gâcher l’effort consenti. Le Tour du Disque n’est certainement pas terminé, j’ai encore un bon paquet d’œuvres diverses à explorer et décortiquer en rapport avec le Disque-Monde, mais aujourd’hui est tout de même une étape majeure de franchie. Avec cette chronique de Déraillé, on en termine avec l’axe officiel des Annales en elles-mêmes, le dernier tome de cette série de romans si chère à mon cœur : c’est pas rien du tout.
Pour être tout à fait honnête, je ne réalise pas vraiment que j’ai vraiment relu et chroniqué 34 romans avant celui-là. Ça me paraît irréel, un tel nombre. Mais bon, on y est, alors c’est pas le moment de niaiser. Comme dirait un certain personnage que j’aime bien : on fait le boulot qu’on a sur les bras.
Et là, ce que j’ai sur les bras, c’est un roman dont honnêtement, je n’attendais rien, trop conscient que j’étais qu’il avait été écrit dans des circonstances extrêmement défavorables. En dépit de la formidable surprise qu’avait été Coup de Tabac et de mes souvenirs très flous de ma première lecture, je me doutais quand même que Moite Von Lipwig n’allait pas être à même de me fournir les mêmes émotions qu’un Samuel Vimaire, surtout après l’assez mou Monnayé.
Au final, ce que j’ai eu, c’est un roman moyen à l’échelle des Annales – voire très moyen – mais qui jouit quand même de belles intentions et d’un certain charme auquel j’ai très envie de me raccrocher à l’avenir. Un roman qui aurait pu être formidable s’il n’avait été si handicapé par les souffrances de son auteur, en somme. Pas étonnant, à ce stade, mais toujours triste.
Voyons ça.

« Comment peut on organiser l’avenir quand un imbécile peut fabriquer un engin en mesure de tout changer ? »

Richard Simnel, fils d’inventeur passionné par la vapeur et ses promesses, reprend le flambeau déraisonnable de son géniteur à la mort de celui-ci. Et invente, ironiquement sans pression, la machine à vapeur. Et voilà que son invention, Poutrelle-de-Fer, la première locomotive du Disque, débarque à Ankh-Morpork, chez Henri Roi, entrepreneur extraordinaire en quête de respectabilité. Quoi de mieux pour se faire plein de pognon et s’imposer sur la scène Morporkienne que la maîtrise de la machine qui permettra enfin de se déplacer partout dans le monde aussi vite que les désormais bons vieux clacs ?
Mais le Patricien veille – aussi enthousiaste qu’il peut l’être, c’est à dire circonspect – et confie à Moite Von Lipwig la tâche de huiler les rouages du progrès pour que la locomotive à vapeur ne fracasse pas tout sur son passage.

« Monsieur Lipwig, je sens la pression de l’avenir et, dans ce monde en mouvement, je dois l’éliminer ou m’en rendre maître. »

Parlons donc de Moite Von Lipwig, puisqu’il est censé être notre anti-héros depuis Timbré. Je me suis rendu compte en lisant ce dernier roman qu’il ne me parlait pas tant que ça, en tant que protagoniste, finalement. Si dans son premier roman, il est porteur d’une intrigue personnelle intéressante au travers de son arc de rédemption, on sent depuis le volume précédent que Pratchett ne sait déjà plus trop quoi faire de lui ; fripouille au grand cœur, adorable escroc, junkie de l’adrénaline toujours en quête du prochain gros coup qui lui permettra d’être au centre de l’attention, Moite est constamment sur le fil du rasoir. Sauf qu’au bout de trois romans, j’avoue que le lire toujours sembler faire les bons choix uniquement par crainte de se faire raccourcir par Monsieur Cavalier, ça lui confère une ambivalence un brin malséante qui m’empêche de réellement l’apprécier. Et si son auteur essaie à quelques reprises de nous le montrer comme un homologue narratif de Vimaire, par exemple, qui voit en lui un reflet de lui-même et de sa tendance à se surveiller en permanence, on sent quand même que l’origine de cette scrutation n’est pas vraiment la même. Là où Vimaire ne cède parfois à ses pires instincts que lorsqu’il l’estime indispensable pour son travail et la justice, Moite cède ponctuellement à ses pulsions négatives pour le plaisir en se disant qu’il pourra toujours en tirer un profit plus tard s’il est assez malin. C’est une forme de compromission qui ne ressemble pas vraiment au canon héroïque pratchettien à mes yeux ; et c’est d’autant plus frustrant qu’il me semble que ça ne se joue à rien pour que les valeurs de l’auteur s’alignent avec celles de son personnage. J’ai plus l’impression qu’il manque un brin de soin à ce qui est écrit pour que Moite soit enfin un membre important et positif de la société, de son propre fait plutôt que par souci de compromission. Après trois romans, il me donne toujours l’impression de stagner à un stade de maturation émotionnelle qu’il avait à peine atteint à la moitié de Timbré.

« Il [le train] élargissait les horizons, intérieurement et extérieurement, ses passagers allaient à la recherche d’eux-mêmes, et, ce qu’ils trouvaient, c’était quelqu’un d’autre. »

Mais cette impression d’ambivalence un peu étrange, malsaine, est sans doute à mettre en lien avec le ton bien particulier de ce roman par rapport au reste des Annales du Disque-Monde. Puisque malgré sa place centrale, j’aurais bien du mal à complètement accorder à Moite Von Lipwig le statut de personnage principal : il est en effet extrêmement en retrait dans ce tome. D’abord parce qu’il est énormément spectateur des événements du roman, au niveau de ses intrigues et sous-intrigues ; c’est Richard Simnel qui met en branle la machine à vapeur, Henri Roi qui la finance, Vétérini qui l’autorise, et plus tard, c’est Vimaire qui la sécurise, tout ça sans parler de tout ce qui se passe autour de Rhys Rhysson et des grags à la solde d’Ardent : Moite n’est qu’un piston parmi d’autres dans le moteur de l’histoire, et ne bénéficie que d’une agence très limitée sur l’intrigue dont il faut partie.
J’aimerais voir dans cette présence assez effacée du personnage central une volonté de Terry Pratchett d’accorder sa narration aux idées qui sous-tendent tout le cycle du progrès que porte Moite, à savoir la puissance de l’information et la mondialisation. Quoi de plus logique, dans un (Disque-)Monde en pleine expansion, où les nouvelles et les gens vont si vite, finalement, que de faire d’un roman qui parle précisément de ça un roman chorale ? Alors certes, on ne se refait pas, et Moite reste présent à la page 70% à 80% du temps dans le roman, mais c’est le plus souvent pour raconter ce qu’il voit faire par d’autres personnages plutôt que ce qu’il fait lui-même ; et le texte est parsemé de saynètes nous exposant les effets collatéraux de la mondialisation, pour certaines quelques uns des meilleurs moments du récit, d’ailleurs, parce que profondément humains et régulièrement assez touchants de réalisme.

« Les traîtres des recueils de contes avaient finalement trouvé leur place dans la société. Laquelle n’avait besoin que de technologie. »

Déraillé est un roman qui parle du changement et de la frénésie du changement, à ses origines comme autour de lui ; le rail n’est à cet égard pas tant un choix délibéré qu’une contrainte logique pour Terry Pratchett, à mes yeux, puisqu’il suit simplement la trajectoire initiée par les clacs, et reflète la révolution industrielle du Globe-Monde sur le Disque, comme à son habitude. Et comme pour Monnayé, cela confère au roman quelques forces mais surtout des faiblesses structurelles, puisque là encore, Terry Pratchett, force est de le reconnaître, se répète pas mal ; que ce soit à l’intérieur du texte – répétant littéralement des informations ou des blagues à quelques dizaines de pages d’intervalle – ou inter textuellement, en reprenant des éléments argumentaires déployés par le passé.
Et de fait, si certaines de ces répétitions parfois un peu lourdes peuvent à la rigueur prendre sens à la longue, comme avec la puanteur et la mocheté des gobelins qui est à mes yeux là pour insister sur l’idée que peu importe à quoi ressemblent les gens, ils demeurent avant tout des gens, d’autres comme la note de bas de page qui vient nous expliquer qu’Henri Roi surnomme sa femme Duchesse alors que la narration elle-même nous l’a dit plus tôt, ça fait quand même un peu tache, il faut le dire.
De la même manière, en dépit des différences concrètes d’articulations matérielles autour des deux entités, force est de reconnaître que la menace des grags d’Ardent, très désincarnée et anonyme, me semble très évocatrice des elfes de Nobliaux et Sorcières ; usant d’une forme viciée de séduction, s’appuyant sur des délires de puissance potentielle et profitant de la vulnérabilité de populations faibles ou en quête de mieux.

« On ne pouvait pas dire que les grags s’en tenaient à hier ; ils n’avaient même pas encore abordé ce siècle ci. »

Mais ironiquement, alors que je ne fais que lister des défauts ou presque depuis le début de cette chronique, j’ai quand même beaucoup de tendresse pour ce roman. Oui, Moite Von Lipwig est un avatar du capitalisme regardant tout avec les yeux de celui qui appréhende tout sous le prisme du profit, ne se mettant réellement à considérer les gobelins comme une ethnie à part entière respectable qu’à partir du moment où il constate leur capacité de travail, et qu’il garde à cet égard cette ambivalence suspecte ; mais n’empêche qu’il s’interroge constamment sur ses propres motivations, et que dos au mur, il prend systématiquement les décisions les plus honorables. Pour ce que je peux lui reprocher de manquer de maturité émotionnelle, il n’empêche qu’il reste un personnage observateur et attentif aux autres, se jetant sous un train pour protéger deux jeunes enfants sans réfléchir à la récompense potentielle de son héroïsme. Et de la même manière, pour ce qu’il peut regarder les gobelins de haut au départ, il finit par les respecter et les considérer comme il considère le reste du monde ; la barre est un peu au sol, mais n’empêche qu’on retrouve chez lui un peu de l’équanimité retorse qu’on retrouve chez Vimaire ou Mémé Ciredutemps. En moins classe, en moins noble, c’est clair, mais c’est là quand même.
De la même manière que dans Le Dernier Héros – qu’il cite d’ailleurs assez directement – je pense qu’il faut voir dans tous ces ajustements un peu maladroits une volonté de réglage de la part de Terry Pratchett ; Moite n’est pas Vimaire pour la simple et bonne raison que Vimaire ne peut pas être le héros de toutes les histoires qui se passent à Ankh-Morpork et alentours, et que Moite est le genre de héros qui correspond à cette version de la ville. Comme Cohen le Barbare était un type de héros voué à disparaître parce que les codes avaient changé, Moite est voué à être celui qui saura jouer des codes nouveaux émergeants avec la révolution industrielle et la puissance du commerce des informations. L’autre face de la pièce avec laquelle jongle Vétérini pour le bien de sa ville, la première étant Vimaire.

« C’était le propre de la technologie. Elle était l’esclave de l’humanité, mais, par certains côtés, c’était sans doute l’inverse. »

Et toujours ironiquement, si j’ai pu pour la première fois dans ce roman, taxer son auteur d’une forme de naïveté ou d’idéalisme quant à la construction et à l’évolution de sa ville et du capitalisme post-industriel naissant en son sein, puisque tout se passe un peu trop bien et honnêtement à mes yeux pour me paraître pleinement réaliste, je crois que ce serait rater l’intention première du roman que d’en rester là. Parce que pour toute leur charge satirique, les Annales du Disque-Monde, à certains égards, je pense, fait aussi œuvre de travail utopique. Attention, pas d’utopie, je me respecte, mais bien de travail utopique.
En effet, pour tout ce que dénonce Terry Pratchett, et parfois avec force et colère, il ne cesse jamais de ménager des portes de sorties à toutes les crises qu’il illustre au travers de ses antagonistes. Si, comme je le dis pour tous ses protagonistes, la plus grande qualité des personnages pratchettiens est leur capacité de remise en question, le plus grand défaut de ses antagonistes est toujours leur conviction d’être exempts des règles s’appliquant au reste du monde. Et ici, ça se ressent particulièrement chez les grags creuseurs fondementistes, évidents avatars des intégristes religieux les plus abjects dont nous pouvons encore trop souvent être les victimes. La subtilité importante du roman qu’il faut mettre au crédit de Terry Pratchett ici, est bien entendu de ne pas tomber dans la moindre généralisation trop large, et de laisser tout à la fois de la place à la nuance, à la rédemption et à la justice.
Ce que dit l’auteur dans ce roman, à mes yeux, c’est que dans un monde en constant mouvement, dont toutes les trajectoires ne sont pas forcément idéales, il reste toujours essentiel d’identifier les chemins les plus nocifs, et de les éviter à tout prix. En somme, c’est ok d’être un Moite Von Lipwig, pas forcément tout propre, mais s’efforçant d’être meilleur chaque jour et de faire amende honorable à chaque pas de travers, quitte à ne pas être un parangon de vertu comme Sam Vimaire. L’essentiel, c’est de ne pas être un grag fondementiste. À savoir, un salopard sans foi ni loi, prêt à justifier la moindre de ses actions selon des règles vaporeuses et protéiformes, qui a droit à tout, tandis que le reste de la population n’est bonne qu’à suivre et obéir.
Vous pouvez appeler ça un intégriste religieux si vous voulez faire dans l’interprétation littérale, vous pouvez aussi appeler ça un facho. Pour moi, c’est les mêmes.
Alors oui, c’est certes imparfaitement formulé, et je projette sans doute sur le roman les turpitudes du moment. Mais n’empêche que je préfère projeter ça que l’inverse.

« C’est ça l’ennui, vous voyez. Quand on a que la haine à la bouche depuis aussi longtemps, on ne sait plus comment la cracher pour s’en débarrasser. »

Donc oui, pas un très bon roman des Annales. Probablement même dans la moitié basse, j’en suis le premier contrit. Mais un roman qui conclut la grosse part de l’œuvre d’une vie avec une certaine élégance, malgré la douleur et les errements. Des longueurs, quelques sujet qui tournent en rond, pas grand chose de nouveau sous le soleil, conceptuellement, mais toujours cette même rage au cœur, cette même volonté farouche d’aller de l’avant sans oublier le passé. On notera les quelques coups d’œil en arrière pour constater une partie du chemin parcouru avec une fierté absolument pas volée, entre l’impact qu’a eu HIlara Petitcul sur Rhys Rhysson, ou l’ascension éclair des gobelins, là pour nous rappeler que traiter les gens comme des objets est le premier des pêchés. Comme pour La Couronne du Berger, l’auteur a à cœur de boucler certaines boucles, de montrer dans quel sens il voudrait que l’Histoire avance, à faire son propre examen de conscience avant de nous conseiller de faire le nôtre. Et c’est beau.
C’est bien ça le truc avec Terry Pratchett. J’aurais beau le lire avec autant d’objectivité que possible, il me rappellera toujours à son excellence littéraire et à sa droiture humaine. Même dans un roman aussi imparfait que celui-là, il parvient toujours à faire briller son étoile d’une radiance singulière. Pour le peu de choses que j’ai eu à dire au sujet de cette histoire en particulier, j’ai toujours eu des notes à prendre. Je me console en me disant que même si j’en ai un peu fini avec lui, j’en ai certainement pas fini avec lui, d’une manière ou d’une autre.

« Les grags tombaient à bras raccourcis sur les non-conformistes, sans comprendre que ça revenait à piétiner des pommes de terre dans la boue pour les empêcher de pousser. »

On se retrouvera donc un jour pour les aventures de Tiphaine Patraque, et pour le reste.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Le Tour du Disque #35 – Déraillé

  1. Avatar de Noob Noob dit :

    Concernant Déraillé, je n’ai pas grand chose d’autre à dire que ce que tu as souligné… On a clairement un Vétérini qui prépare la fin de sa dictature, via des institutions incarnées par des protagonistes : une police non-corrompue (Vimaire), une presse libre et fondamentalement indépendante (Des Mots), et un libéralisme opportuniste mais non-discriminant (Von Lipwig). Une sorte de démocratie libérale idéale ! Et comme tu dis c’est finalement une force de Pratchett : il n’était pas dupe des problèmes du monde, mais il a une volonté optimiste et humaniste forte, il veut montrer une voie vers une société qu’il considère atteignable et juste. Bref, une fin du cycle principal du Disque-Monde rushée vu les circonstances, mais plaisante néanmoins.

    Merci pour toutes ces chroniques pratchettiennes, et les autres ! Quel plan pour la suite ? ❤

    Aimé par 2 personnes

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      Merci à toi pour ta fidélité. ❤
      Le plan c'est démarrer 2026 avec la saga des Vorkosigan sous un format similaire au Tour du Disque, avec à l'horizon les Futurs Mystères de Paris et Tiphaine Patraque. À quel rythme, je sais pas encore, mais j'ai hâte. =)

      J’aime

      1. Avatar de Noob Noob dit :

        On peut s’accorder sur un merci à Pratchett. 😉

        Trop bien, du Bujold !!! L’occasion pour moi de lire les Vorkosigan, je les ai en epub en anglais… (Je progresse petit à petit dans la série Penric & Desdemona c’est super également) Eh bien bonne continuation !

        Aimé par 1 personne

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