
Je commence à manquer de place dans l’étagère qui contient mes Fiction et autres Univers, alors en attendant des projets de lecture plus conséquents, pourquoi pas un tout petit Univers, justement, hein. Joindre l’utile à l’utile. J’aimerais dire agréable, mais mon expérience avec cette revue en particulier m’a appris à plus me réjouir des perspectives d’apprentissage que des perspectives de plaisir littéraire à son sujet.
On passe sur l’édito toujours aussi malaisant d’Yves Frémion, prenant de l’avance sur la chronique de Bernard Blanc à propos du nucléaire où il nous invite à faire du tri dans nos amis en flanquant votre poing dans la figure des pro-nucléaires et en gardant les autres (je vous jure), et on s’attaque aux textes.
Wooohooo !
Y a pas de rampes, Jack M. Dann
Tudieu que je hais ce genre de textes. Et force est de constater que pour Jack M. Dann, ça fait 2/2 mauvais moments de lecture après notre rencontre dans Univers 08. Encore des problèmes de fixation sexuelle, une attaque frontale de misogynie bien sale dès le début de la nouvelle, ç’aurait pu n’être qu’agaçant ; mais ça enchaîne sur une sorte de frénésie symbolique, mixant une SF ringarde à une sorte de réalisme magique complètement perché. J’aurais presque aimé ne rien comprendre, ç’aurait simplifié ma réception. Sauf qu’on est dans ce genre de texte qui essaie de critiquer le mass media avec des anticipations technologiques complètement obsolètes et un discours fataliste et cynique qui fonctionne encore moins quand ses arguments sont encore plus vieux que lui. Et ça donne au final une bouillie allégorique et conceptuelle sans subtilité, épaisse et indigeste, où l’idée est d’en rajouter en permanence pour créer du choc et de l’angoisse ; mais où l’accumulation de tentatives de choc ne fait qu’appauvrir l’effet global au fur et à mesure. Je n’ai fini le texte que par acquit de conscience, son esprit de transgression ne me faisant que rouler des yeux au ciel.
Vraiment pas bon. Pas bon du tout.
Le feu du phénix, Riccardo Leveghi
Un peu plus complexe, ici. Le concept est simple : le fascisme c’est moche, mais c’est surtout une menace cyclique et protéiforme. Avec un auteur italien dans les années 70, nul doute qu’on peut lui faire confiance sur le sujet. Donc sur le fonds, j’aime beaucoup l’idée qui sous-tend ce texte : même les combats anti-fascistes peuvent inspirer des mouvements fascisants, et la liberté démocratique – pour le dire vite – est un phénix qui mérite qu’on se batte à répétition pour lui. Ça c’est chouette, l’avertissement et l’espoir dans le même souffle, c’est une énergie et une ambition qui me parlent.
C’est sur la forme que ça pêche. La proposition de Riccardo Leveghi ne manque ni d’ambition ni d’inventivité, avec cette espèce de journal d’une civilisation, découpant le récit d’un monde et de ses cycles politiques selon des moments qui l’ont marqué et ont inspiré ses principales évolutions. Il y a là une forme de poésie qui ne m’échappe absolument pas et qui pourrait me séduire si seulement elle avait eu, je pense, plus de place pour s’exprimer. Là c’est trop haché, trop évanescent, on a pas vraiment qui que ce soit ou quoi que ce soit à quoi s’accrocher dans un registre purement narratif ; on est plus dans l’expression brutale d’une idée, avec toute la crudité qui permet de la saisir telle qu’elle existe dans l’esprit de son auteur. D’une certaine manière, le texte est réussi, parce qu’il exprime exactement et précisément ce que Riccardo Leveghi voulait lui faire exprimer, je pense. Est-ce que le texte en est pour autant accessible ou vraiment séduisant ?.. C’est encore un autre sujet. Quelque part, superflu.
Je vais choisir de bien aimer ce texte pour son ambition et son audace, aux dépens de son inconfort.
Les démons sont aux anges, Jean-Benoît Thirion
Réaction à chaud : « Qu’est ce que c’est que ce truc encore ?! ». Un futur dystopique où la natalité est gérée via des jeux-vidéo à jouer à domicile contre la machine ? Je ne suis même pas sûr d’avoir compris.
Et j’ai pas envie d’épiloguer. C’est vulgaire, absurde, ponctuellement bien homophobe et sexiste, et si on ajoute à un fonds bordélique un style damasien avant l’heure, alourdi par un pastichage bien chargé des dialogues les plus caricaturaux de Michel Audiard, on arrive à un cocktail émétique complet. Je pensais pas trouver un texte plus insupportable que Y a pas de rampes dans ce numéro, et pourtant. Sacré exploit. Eurgh.
D’amour, de libre arbitre et d’écureuils gris par un soir d’été, Stephen Goldin
Ouf. Il fallait bien le Stephen Goldin qui m’avait conquis dans Univers 06 avec son Dernier Spectre pour me convaincre que tout n’est pas à jeter dans ce numéro. Alors certes, une grosse partie de la chute de cette nouvelle est terriblement prévisible, mais j’aime à croire qu’elle ne l’est que parce que ce texte accuse son âge, sans pour autant avoir mal vieilli. Pour le reste, c’est tout à fait compétent, assez malin, un brin mélancolique mais pas trop, c’est chouette. Trop court pour pouvoir plus développer que ça, malheureusement, mais je vais définitivement scruter le nom de Stephen Goldin à l’avenir.
État de boue, Joël Houssin
Mais qu’est ce qu’il a avec le surréalisme pédant, ce numéro, c’est infernal.
Je suis convaincu que si ce texte abscons né du syndrome auto-avoué de la page blanche de son auteur ne faisait pas dans le name-dropping acharné, citant notamment Sadoul et Frémion dans ses personnages, elle n’aurais jamais passé le filtre éditorial. C’est du grand n’importe quoi sans intérêt ni proposition conceptuelle cohérente en dehors du fait de vomir la psyché torturée de son auteur sur le papier le temps de quelques pages dans un format iconoclaste. Assez pénible aussi.
Plaisir solitaire, Brian Aldiss
Autant dire qu’après une nouvelle aussi perchée et irritante que la précédente, un texte comme celui-là, faisant les choses simplement, ça fait du bien. L’ironie est d’ailleurs mordante, s’agissant des confessions d’un tueur en série, de ne pas y trouver la moindre vulgarité gratuite, là où les contemporains de Brian Aldiss semblent s’en donner à cœur joie dans des contextes pourtant bien moins propices. Bon, après, c’est pas grandiose non plus, hein, c’est un honnête petit texte sans fioritures ni audaces particulières, mais c’est bien rythmé, le protagoniste est complexe et humain sans commettre la faute d’être attendrissant ou d’être excusé par le cadrage de son auteur, et ça fonctionne bien. Dans un contexte différent, j’aurais dit « bien mais pas top », ici, en contraste avec le reste des propositions, c’est chouette.
L’homme du ciel, Pierre Marlson
*Soupir*
C’est pas aussi agressivement mauvais que les autres textes souffrant mon ire dans ce numéro, mais pfouh… C’est vraiment pas terrible non plus. Avec cette courte histoire d’un homme forcé à une rééducation drastique parce qu’il est convaincu à tort qu’il peut voler, je ne sais pas trop si on est dans l’allégorie maladroite ou l’application concrète de cette idée, mais le problème c’est bien que le texte laisse planer le doute. Avec son style ampoulé et son déroulé etheré de l’intrigue, il n’accomplit pas grand chose à mes yeux, jusqu’à une chute bien trop attendue, et surtout pas méritée à l’aune du peu d’approfondissement du concept central accompli depuis le début du récit. Et si on ajoute par dessus cette foutue obsessions sexuelle des auteurs de l’époque, se sentant obligés de coller des allusions partout, y compris et surtout là où ça n’a rien à faire, avec une vulgarité terrible, on atteint des profondeurs dans l’agacement.
Je vous jure que je ne suis pas bougon pour le principe, c’est juste si puant que ça, niveau ambiance générale, c’est terrible.
Le mouchard en orbite, Michael G. Coney
Compliqué. Parce que stylistiquement, ce texte est vraiment dur à encaisser. Flux de conscience en grande partie à la deuxième personne, sans majuscules, avec peu de sauts de ligne, des dialogues écrits entre parenthèses ; tout ça confère au récit une impression très étouffante, c’est pas très agréable à lire, honnêtement, au point de rendre certaines informations et le déroulé de l’intrigue assez confus·e·s.
Mais la chute est solide et reboucle vachement bien l’ensemble, autour d’une relation père-fils compliquée par une vie tiraillée entre les loyautés divergentes de l’un et de l’autre, à leurs amours comme à leurs idéaux politiques.
Je me suis fait avoir, et en dépit de mon appréciation très relative du procédé utilisé par l’auteur, je suis allé au bout et mes lubies autour de l’unité de perspective et de la cohérence du cadrage sont bien trop satisfaites pour que je ne puisse pas m’estimer autre chose que satisfait. Convaincu, tout du moins. Bon concept très bien exécuté, honnêtement. Ça conclue bien la partie fictions de ce numéro.
Et on enchaîne avec un port-folio consacré au travail de Volny, intitulé Sondage.
Suite de dessins mettant en scène les effets plus ou moins visibles d’une invasion extra-terrestre sur Terre, avec un regard clairement politisé. Bon, en substance, pour une partie de ces propositions, l’idée c’est juste de coller une soucoupe en arrière-plan d’une image qui par ailleurs n’aurait pas grand chose de bien inhabituel à raconter, donc c’est compliqué d’être enthousiaste. Mais y a quand même une patte, ça tente quelque chose. M’okay.
(Faux-fuyant habituel, j’ai pas un regard d’esthète, je préfère pas m’étendre sur des sujets que je ne maîtrise clairement pas par simple manque d’intérêt au départ.)
Ensuite, Yves Dermèze, « Maître-Assistant à la Faculté d’Altaïr III », nous propose une chronique d’écriture s-f.
Préambule : « J’aborde là, j’en ai conscience, des sujets qui vont faire grincer les dents de certains. »
La première partie est (rapidement) consacrée à l’idée qu’en s-f, on a des obligations de précisions qu’on a pas en littérature classique. Certes, même si l’exemple « il posa la main sur l’épaule de l’autre » mobilisé par l’auteur me paraît un chouïa bancal au départ. Son point, ici, c’est d’avancer l’importance primordiale de la précision dans le style en s-f. Soit.
Et puis ça enchaîne sur l’idée qu’on pourrait bien donner aux héro·ïne·s de romans de s-f des noms de formules mathématiques, genre πR (Pierre), et que ce serait rigolo, tout comme des noms à épeler plutôt qu’à prononcer tels quels, comme oqp ou dcd…
Pour ensuite conclure sur l’idée que la s-f n’est pas « une lecture pour attardés mentaux » et que la fascination française pour la Culture classique confinée à « l’Histoire, la Littérature, l’Art et la Géographie » est en train de faire crever le pays. Carrément.
Yves Dermèze défend que la popularité naissante de la s-f est un signe du réveil collectif sur le sujet.
Sans noter l’exceptionnel but contre son camp qu’il marque en excluant de fait la s-f de la Littérature. Vraiment, à force de vouloir faire de la sacro-sainte s-f une sorte d’exception culturelle à l’intérieur de l’exception culturelle, une sorte de révolution de poche faisant de ses adeptes les partisans élus d’une contre-élite, y en a qui se rendent encore plus bêtes et/ou arrogants que certains voudraient le faire croire au départ. 1978, 2026, mêmes combats, mêmes lieux communs stupides pour les mener.
Et une chronique d’un creux confondant. Basiquement des observations à peine motivées écrites comme des blagues. Si je grince des dents, c’est surtout parce que franchement, ça fait pas sérieux. Il fallait remplir trois pages en urgence, comment ça se passe ?
Et on finit avec la science-fiction est-elle radioactive ?, chronique de Bernard Blanc.
Je suis terriblement partagé quant à cet article.
D’abord, je ne maîtrise absolument pas le sujet du nucléaire, qu’il soit civile ou militaire ; je ne peux juger que de très loin les opinions exprimées par Bernard Blanc ici. Basiquement, ici, en tant qu’anti-nucléaire à tous les égards, il reproche aux auteurices deSF d’avoir utilisé l’énergie nucléaire comme un joker trop facile dans trop de leurs histoires, facilitant son adoption par le grand public comme une énergie propre, pratique et d’avenir. Honnêtement, si comme lui on estime qu’à long terme le nucléaire est dangereux et un outil de coercition passive aux mains du lobby de l’énergie, je dois admettre que l’argument se tient, surtout quand il est mis en balance avec la terreur de La Bombe. Je conçois qu’on puisse alors considérer le « nucléaire pacifique » comme un Cheval de Troie.
Dans le cas inverse, où le nucléaire serait effectivement une énergie propre, ne phagocytant pas les autres modes de production d’énergie, et permettant à l’humanité dans son ensemble d’avancer vers un progrès écologique et sûr… Bon bah la chronique pue globalement le seum et la frustration d’un Pierre qui n’aurait jamais vu le loup attaquer le village alors même qu’il jurerait l’avoir vraiment aperçu en train de rôder autour du village.
Franchement, je sais pas. Y a des éléments là-dedans qui me semblent extraordinairement pertinents au vu de la situation actuelle et des débordements du capitalisme prédateur – pléonasme, je sais – autour de la question d’une rentabilité frénétique sacrifiant la sécurité des employés ou des process, par exemple, ou encore autour des manipulations de l’opinion quand un accident arrive effectivement. Est-ce que je peux vraiment reprocher leur peur aux auteurs que cite Bernard Blanc à ses côtés, après les multiples fuites de centrales en France, ou Fukushima ? La part la plus froide et rationnelle de mon esprit écoute les gens plus calés que moi qui ne semblent pas plus inquiets que ça à une échelle générale, à qui j’ai envie de faire confiance ; l’autre part plus angoissée et éco-anxieuse se dit que quand même, ce serait pas la première fois qu’on nous ment collectivement, et puis…
Bref. Je reste partagé, parce que c’est pas une réflexion creuse, c’est à mes yeux assez bien argumenté à l’aune de l’époque, et y a tout un boulot de mise en parallèle avec la littérature de SF qui est franchement chouette ; j’imagine que l’acidité de l’auteur a une saveur différente selon la perspective selon laquelle on l’analyse. Pro, il sera un chouineur alarmiste juste frustré de ne pas avoir été écouté alors qu’il avait tort, et anti, il sera un noble lanceur d’alerte injustement ignoré alors qu’il avait tout prévu depuis le début. Sans vouloir verser dans la neutralité apolitique de droite, je pense sincèrement qu’il y a à boire et à manger dans cet article, et que la vérité des faits se situe quelque part dans un juste milieu entre ces deux perspectives. Sur certains points, Bernard Blanc avait absolument raison, et sur d’autres, il s’est clairement planté. Et d’autres points encore se situent un peu partout dans l’intervalle entre ces deux extrêmes.
De fait, un tel article revêt probablement un énorme intérêt historiographique. Et ça, c’est chouette.
Bon. Honnêtement, n’auraient été les quelques réflexions nées de ce dernier article et mon enthousiasme habituel à la simple idée de mieux connaître l’histoire de mon fandom, j’aurais sans doute avancé que ce numéro d’Univers était encore assez mauvais. J’aurais même sans aucun doute fait du mauvais esprit autour de l’idée qu’à considérer le niveau de ce quatorzième numéro, il n’y avait aucune surprise à anticiper le prochain passage de la revue à un format annuel – j’ai failli écrire « annul » – plutôt que mensuel. Bon sang que ça tire sur la corde, à tous les niveaux. Sélection rachitique et qualitativement très discutable, avec des mauvais textes qui sont sincèrement très mauvais et des bons textes qui dans un autre contexte ne seraient sans doute que passables, section critique encore plus famélique : ça sent le sapin.
Je vous ai déjà dit que j’aime les prétéritions ?
Blague à part, c’était vraiment pas ouf. Du genre qui fait rouler des yeux et souffler fort, et qui empêche de trouver les mots exacts pour verbaliser la tension et la lassitude. Qui fait juste tendre les bras, paumes ouvertes, pour pointer avec impuissance l’objet de sa confusion et exprimer ce qui ne nous apparaît que comme une évidence.
Et je me réjouis déjà de pouvoir lire mes autres numéros !
Parce que j’ai un problème. Une collection de problèmes, même.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
