
Days Are Forgotten – Kasabian (extrait de l’album Velociraptor!)
C’est pas nouveau, j’adore le travail de Michael Roch. Genre fort. Alors forcément que j’ai usé de mon privilège de bloggeur à vitesse grand V à l’annonce de la sortie de son dernier roman, demandant un SP sans la moindre vergogne. Et évidemment qu’à la réception dudit SP, je n’ai pas perdu de temps à le dévorer. Pas trop de surprises jusque là, on est dans le processus habituel.
C’est maintenant que ça se complique. Je ne vais pas traîner : j’ai pas aimé. La magie habituelle n’a pas opérée. Et ça me fait vraiment mal au cœur. Je sors de cette lecture avec une amertume singulière, presque récursive à l’idée de devoir s’expliquer. Mais c’est le jeu de la chronique, et de toute manière je ne pourrais pas aller lire autre chose tant que je n’aurais pas exorcisé ma frustration.
Alors au boulot.
Honnêtement, pendant les 20/30 premières pages, j’étais bien. À la maison, d’une certaine manière. Toujours ce style fourmillant et riche, signature indéniable de son auteur, si flamboyant et virevoltant qu’il m’amène à une reconfiguration temporaire de mon cerveau, sans jamais me perdre assez intensément ou longtemps pour me confuser. Toujours cet exercice de funambulisme littéraire, finalement, qui ne cesse de m’ébaubir et de me séduire. Pas de problème de ce côté là ; je trouve toujours que Michael Roch tient le pari du style et de la substance ; dans le sens où ses efforts formels ne me semblent jamais être un écran de fumée ou de simples effets de manche : ils sont toujours liés au fond de ce qu’il raconte.
Alors certes, je n’ai pas tout capté à ce qu’il me racontait au début de ce nouveau texte. J’ai assez vite eu l’impression de devoir assembler un puzzle sans la boîte comme référence. Je collais des pièces ensemble, j’échafaudais des hypothèses, j’avançais à tâtons, mais sans aucune idée de la direction à vraiment prendre. Mais pas de problème, me disais-je, Michael Roch m’a déjà fait le coup plusieurs fois, avec Les Choses Immobiles ou Le Livre Jaune, entre autres : confiance. C’est son truc de nous projeter dans l’inconnu sans bouée ni brassards, de nous forcer à nous imprégner de la perspective de nos protagonistes pour mieux comprendre leurs sensibilités, et ainsi mieux nous immerger dans les notions plus philosophiques et théoriques dont il inspire sa fiction. Et c’est une bonne démarche, d’autant que jusque là, j’ai toujours trouvé que l’équilibre entre les deux était assez parfait ; j’avais le sentiment de lire une bonne histoire autant que d’apprendre des choses sur ce qui constitue l’essence et les ambitions militantes de l’afro-futurisme.
Le mot-clé, ici, vous l’aurez compris, c’est « jusque-là ». Ce premier long paragraphe est là pour vous faire comprendre que je n’ai aucune objection à formuler quant à l’ambition créative de Michael Roch. Au contraire, je la salue et la saluerai toujours ; j’ai des moments de lectures signés de son nom gravés au fer rouge dans mon esprit qui sont autant de leçons humaines et littéraires. Et le présent roman ne fait pas exception non plus, d’ailleurs.
C’est juste que pour la première fois, je dois dire que je trouve l’équilibre rompu. Vous aurez peut-être noté que j’ai fait l’impasse sur le résumé initial du roman qui d’habitude fait la transition entre l’intro et le corps de la chronique ; c’est évidemment à dessein. Parce que je crains que l’histoire de ce roman soit son gros point faible, noyée qu’elle est dans le propos plus symbolique qu’avait à cœur de déployer Michael Roch.
Si, ironiquement, je trouve qu’il a réussi à trouver un point de gravité assez excellent en terme de diversité des langues et des registres mobilisés tout au long du roman, avec toujours ses jeux typographiques expérimentés dans Les Choses Immobiles, et ici nuancés un tout petit peu à la baisse, à l’instar de la présence parfois déroutante – mais paradoxalement toujours essentielle – du kréyòl, je pense qu’il s’est sans doute trop concentré sur la forme de son expression, laissant sans doute en route ce qu’il voulait effectivement exprimer, et comment l’articuler.
Mais d’une façon assez logique, le fonds et la forme des textes de Michael Roch étant toujours en lien extrêmement étroits, ça se retrouve dans la partition des différentes perspectives qu’il mobilise. Et on en arrive enfin – mes excuses – au cœur de mon reproche au roman : je ne suis pas certain d’avoir parfaitement saisi de quoi il était question, pour une fois. Et, dans le cas où j’aurais effectivement compris, je ne suis simplement pas convaincu que c’est vraiment aussi réussi que les fois précédentes, la faute à un découpage et une présentation trop éclatée des évènements, au travers de perspectives pas assez complémentaires.
Parce qu’on commence le roman avec Perroquet, un ancien flic multitraumatisé de Lanvil, viré pour une série d’excès et d’erreurs, qui tente malgré tout d’enquêter sur une mystérieuse série d’explosions ayant secoué la ville, subitement handicapé par la panne touchant son IA d’assistance. Puis on enchaîne avec Dani, une ancienne partenaire de Perroquet, toujours en fonction, elle aussi impliquée dans une affaire complexe et trop personnelle, en parallèle des affaires courantes. À partir de là, j’aurais aisément anticipé une structure classique, avec les deux parcours de nos deux personnages s’entrecroisant jusqu’à un climax commun et une série de révélations. Ou autre chose, peut-être, mais pas un récit aussi largement dominé par la perspective de Dani, étouffant les thématiques pourtant aussi intéressantes soulevées par la perspective de Perroquet, voire même un peu plus, parce que nettement plus torturées et en lien avec les problématiques explorées jusqu’ici par l’univers de Lanvil.
Ici, on parle de trauma générationnel, de la nécessité de la réparation mémorielle, de dialogue avec nos ascendances politiques et sociales, du besoin vital de connaître le passé pour pouvoir appréhender l’avenir avec sérénité et/ou confiance. Perroquet comme Dani incarnent tou·te·s les deux des aspects importants de ces question, le premier parce qu’il a basiquement la caboche en vrac, ignorant tout ou partie de son passé une fois son IA aux abonnés absents, et la seconde parce qu’elle recherche sa mère, au passé trouble et aux obédiences radicales. Sur le papier, c’est nickel, il y a toute la matière nécessaire aux réflexions habituelles de Michael Roch.
Sauf qu’au moment de réellement les exploiter, je sais pas, la sauce ne prend pas. On enchaîne des rencontres, des dialogues, des révélations, et rien n’a imprimé sur moi. Comme une impression que tous les rouages sont là, mais installés sur des plans différents, et ne tournent pas ensemble. Rien n’entraîne rien, et tout tourne à vide. Certes, on a des vraies fulgurances dignes du grand auteur qu’il est et sera toujours, mais elles n’existent qu’en isolation les unes des autres ; un peu comme si elles avaient été écrites seules et que leur auteur avait essayé de les tisser entre elles a posteriori.
Là où d’ordinaire, je vois les motifs des récits de Michael Roch faire sens au fil de ma progression, ici, en fait, c’était l’inverse. J’ai commencé ma lecture avec une idée claire de la direction, et plus j’avançais, moins les choses faisaient sens à mes yeux. À chaque incursion d’un nouveau personnage ou même d’une complète perspective aux deux tiers du roman, j’étais un peu plus confus quant aux objectifs servis par ce récit. Le point de rupture, je crois, se situe d’ailleurs dans cette zone du texte, avec un élément que je ne peux pas décrire sans aller trop loin dans le spoil, mais qui est symptomatique des errements du roman ; Michael Roch inclut un concept totalement nouveau à l’aune de Lanvil, qui a une valeur symbolique extrêmement forte, et qui honnêtement, dans un autre contexte, aurait été, je pense, assez formidable. Le souci, c’est que ce concept, de par sa flamboyance disons, technique, jure terriblement avec ce qu’était Lanvil pour moi à ce jour. D’une anticipation poisseuse et cybergrunge, avec tout ce que ça comporte de gravité et de pragmatisme, y compris dans son appropriation des tropes du transhumanisme, on passe d’un coup d’un seul dans une SF beaucoup moins restrictive, à quelque chose qui m’évoque un taureau téléporté dans un magasin de porcelaine.
Et ça me frustre de seulement penser ça, j’ai l’impression de jouer les censeurs par procuration, ce qui est absolument nul, surtout en considérant la perspective profondément décoloniale du travail de Michael Roch ; pensez bien que je sais à quel point l’ironie est mordante. Mais demeure que littérairement, en terme de cohérence d’ensemble, il y a un truc qui ne va pas pour moi, que ce soit à l’échelle de Lanvil toute entière ou du présent roman en particulier. J’ai refermé ce dernier avec l’impression d’avoir raté des trucs, et surtout que ses deux arcs narratifs majeurs n’étaient simplement pas terminés, passés au second plan, cachés derrière les instances d’exposition théoriques des concepts qui tenaient au cœur de Michael Roch ; qu’il brode d’ordinaire bien mieux dans le tissu de ses récits.
Toujours impossiblement complexe pour moi de réussir à exprimer mes déceptions d’ampleur sans me donner l’impression d’être acide ou injuste. Le fait est que quand ça vient de plumes en lesquelles on a une confiance aveugle, ça prend d’autant plus par surprise, et ça pique pas mal, il faut le dire. Ici, ça pique vraiment d’autant plus fort que je ne suis pas aussi taraudé aussi fortement que d’habitude dans des cas similaires par l’impression que c’est de ma faute et que j’ai juste mal lu le bouquin ; non, ici, j’ai vraiment le sentiment qu’il y a un vrai problème structurel et narratif dans le roman de Michael Roch. Si son style est aussi ciselé et précis que pour le reste de sa production, je ne suis pas débordé sa flamboyance et sa puissance évocatrice, là où normalement je ne suis rien d’autre qu’abasourdi. C’est sans doute ça qui rend l’expérience si douloureuse ; tout à mon anticipation fiévreuse, je me suis sur-préparé à un impact qui finalement s’est révélé bien moindre, et du coup je suis tout perdu.
Dès lors je ne parlerais pas de ratage ou d’échec, simplement de grosse déception due à une certaine baisse de régime, peut-être à une petite perte de focus. Ou peut-être encore à un certain effet d’habituation de ma part, aussi. Je sais pas trop. Je suis juste triste de pas pouvoir faire comme d’habitude et en faire des caisses sur le talent exceptionnel d’un auteur que j’adore.
La prochaine fois, sans doute. Sans aucun doute.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
