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Moi, Peter Pan/Le Livre Jaune, Michael Roch

The Rifle’s Spiral – The Shins (extrait de l’album Port Of Morrow)

J’ai rencontré Michael Roch sur internet, Youtube, précisément, là où il officie sous le nom de Kilke dans la Brigade du Livre. Un compagnon de route sur les chemins du cyber-espace où la critique littéraire de qualité me semblait rare ; une voix chaude et passionnée qui me convint plus d’une fois de la pertinence de son propos, m’amenant à découvrir de nouveaux ouvrages dont l’existence ne m’avait pas encore été dévoilée.

Puis vint un temps où j’appris qu’il était également auteur. La curiosité me piqua et je me promis de lui laisser une place dans mes projets de lecture. Je franchis le cap aux Imaginales 2019. Je passe sur la rencontre fortuite dans le train et la discussion passionnante au moment de lui faire dédicacer l’exemplaire de Moi, Peter Pan, je me contenterais de vous recommander l’expérience. Le monsieur a la classe, et une fièvre qu’on ne peut qu’être content de se voir inoculer à son contact. Et à la suite de cet échange dont je garde un souvenir ému, je me retrouvais donc en possession d’un petit livre curieux, au titre prometteur, mais un peu nébuleux pour moi ; ma connaissance du célèbre personnage qui ne veut pas grandir se résumant à un dessin animé et deux/trois films dont ma mémoire n’a pas fait grand cas, à part Hook, peut être. Mais j’étais jeune, la nostalgie doit sans doute être blâmée dans ce cas précis.
Mais qu’importe. Le sujet est ailleurs.

Moi, Peter Pan, est publié chez FolioSF. Un choix qui aujourd’hui encore, me surprend, sans me choquer. Comme j’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici, j’essaie autant que possible de varier mes lectures, fervent défenseur de l’idée que la qualité d’un ouvrage dépend précisément de sa qualité, et non du genre dans lequel on pourrait le classer. L’oeuvre d’origine de Barrie et ses diverses interprétations sont depuis longtemps rentrées dans la culture collective, leur donnant l’insigne honneur d’être considérées comme faisant partie de la littérature générale, que je pourrais ironiquement qualifier d' »acceptable », malgré leur caractère Imaginaire. Pour faire court, c’est pour les enfants, donc ça va. Or, Gallimard, au moment de publier ce récit en poche, a donc fait ce choix de « genrer » l’oeuvre de Michael Roch. Sans porter de jugement définitif sur la question, je reviendrai en fin de chronique sur la raison qui me pousse à trouver cette décision étrange, sinon discutable.
Mais parlons d’abord de cette oeuvre si chère à mon cœur, c’est préférable.

Pour la forme, je pense que nous pouvons considérer ce récit comme une novella, racontée par Peter Pan lui même, vivant sa vie au fil des pages, nous narrant ses aventures, sous la forme d’un voyage à la fois intérieur et extérieur. Nous rencontrons à travers ses yeux ses compagnons Enfants Perdus, Lili la Tigresse, évoquons les Pirates, les Indiens, la vie au Pays Imaginaire. Et comme l’oeuvre originelle, Michael Roch travaille au corps l’analogie sur l’enfance intérieure, sur nos interrogations, nos réflexions et combats intérieurs ; deux pas en avant, un pas en arrière, l’inverse, ces détours et déviations qui font de nos vies ce qu’elles sont, et pas celles des autres.
Première grande qualité, la plume. Unique. Un travail qu’on devine harassant, sans fin, pour trouver, inventer le mot juste, la bonne virgule, la bonne syntaxe, celle qui donne vie à la langue de Peter, à la fois orale, dansante, réchauffant l’âme et les yeux, un feu sauvage, inextinguible ; mais si littéraire et littérale, donnant sens à des néologismes évidents, comme une plante dont on sait que les fruits seront doux et sucrés ou un animal dont on saura qu’il faudra éviter le chemin au premier coup d’œil, d’instinct.
Sans jamais être prétentieux ou sentencieux, un parcours de funambule constant, sur le fil du rasoir. Michael Roch interroge avec bonhomie et érudition notre condition d’enfants piégés dans un monde d’adultes, dont nous savons qu’il est dur, injuste, qu’il nous prive de merveilles autant qu’il nous en donne, mais dans lequel nous sommes obligés de vivre. Il nous pose la terrible question des choix qui se posent à nous, de ce que nous pouvons ou devons devenir, ou faire avec les droits et devoirs qui sont les nôtres.
Et alors que Peter avance et parle seul, il discute avec nous, et nous évoluons avec lui. Ce livre ne se contente pas de poser les questions, il nous fait y répondre. Je suis sorti de cet ouvrage un homme différent de celui qui y était entré quelques heures auparavant. Il se lit d’une traite, comme on descendrait un torrent dans un frêle esquif. On est chahuté, bousculé, on a peut être le fugace sentiment de ne pas savourer autant qu’on le devrait, de rater certains éléments, de manquer d’expertise pour réellement en profiter à fond. Mais une fois arrivé en bas, on se rend compte qu’on referait le trajet tout de suite si on pouvait nous garantir que les sensations seraient renouvelées. Parce que finalement, rien ne nous a échappé. Tout ce qui devait être enregistré l’a été, même inconsciemment.
Une oeuvre unique dont je pourrais facilement dire que tout le monde devrait la lire, si je n’avais sur cette idée là un avis bien arrêté. Disons que je conseille à tout le monde de la lire, parce que c’est fort, puissant, unique et incroyablement rafraîchissant.

Et voilà que je partage cet enthousiasme partout où je le peux. Et qu’un ami à moi, dont le jugement m’importe, me répond, en substance : « Oui, Moi, Peter Pan, c’est très bien. mais Le Livre Jaune est encore meilleur. »
Stupeur et incrédulité. Vraiment ? Fort bien. Que l’occasion se présente, et je m’y attaquerais alors, voilà une perspective qui me réjouit. Je me rappelle cette fameuse discussion avec l’auteur qui m’avait évoqué ce roman, dont j’avais essayé d’effacer l’intrigue pour mieux la savourer à l’occasion, sans faire l’impasse sur l’enjeu et le concept d’afrofuturisme (demandez lui ou faites des recherches, il en parlera bien mieux que moi).
Or, l’occasion s’est présentée, et j’en ai donc profité, comme je me l’étais promis.

L’ambiance passe du merveilleux au fantastique. Nous suivons cette fois un personnage dont nous ignorons tout ou presque, arrivé dans une ville étrange, un endroit de légende dans lequel il est venu chercher quelque chose. Des réponses, quelqu’un… le mystère fait toute l’essence de l’introduction, nous rendant avide d’en apprendre plus, à mesure que notre protagoniste explore les rues en notre compagnie.
Nous retrouvons en effet les motifs du précédent opus, encore magnifiés par une plume qui parvient à prendre en assurance, en inventivité, sans perdre son humilité ni sa force évocatrice. Les enjeux ne sont pas les mêmes, mais on retrouve avec bonheur ce qui faisait la réussite des pérégrinations de Peter, à travers les yeux d’une figure aussi étrangement autre qu’elle est familière.
Il est ici question de travailler la figure du Roi en Jaune de Chambers, dans un contexte différent, certes, mais dont les rappels sont terriblement évocateurs, au travers de prismes qu’on aurait facilement pu trouver éculés si ce n’eut été le talent de l’auteur pour trouver sans cesse de nouveaux chemins de traverse. Combien d’écueils dans lesquels tomber, combien de chausses-trappes qu’il eût été aisé de poser soi même dans ses propres pas. Et combien de fois je posais le livre, juste pour respirer après avoir encaissé un uppercut d’élégance et de subtilité. Combien de fois me dis-je que Michael Roch, quand même, c’est quelque chose. Je ne saurais dire, si longtemps après, exactement, ce qui me cueillait à chaque fois. Mais régulièrement, je ne pouvais que saluer humblement la perfection d’une formule, la justesse d’une analyse. Simplement hocher la tête, convaincu autant que séduit.
Si, en règle générale, je suis partisan de l’idée qu’un bon livre doit poser des questions plutôt qu’y répondre, je tiens l’exception à ma règle. Peut être parce que les mots étaient ceux que j’avais besoin de lire, ou que la sincérité et la profonde humanité de l’auteur exsudent par tous les pores de son écriture. Toujours est il que je refermai ce volume avec la conviction de tenir là quelque chose d’unique et de précieux, encore une fois. Et que oui, si je m’étais lancé bille en tête, luttant avec les premières pages, autant par excès d’enthousiasme que par peur d’être déçu après les promesses que le cosmos semblait m’avoir faites ; il fallait bien reconnaître, avec grand plaisir, que ce que m’avait dit mon ami était juste. L’exploit était complet. Il était meilleur.

Je voulais avec cette chronique rendre hommage à l’oeuvre que j’ai eu le privilège de découvrir avec tout le respect que j’ai pour elle et son auteur. Ma plus grande peur serait de trop en dire, de trop en faire, ou pas assez, tant, encore une fois, j’aimerais que ces œuvres circulent et puissent faire profiter à ceux et celles qui les liraient des mêmes effets que ceux dont j’ai bénéficié. Les deux fois, ce sentiment de plénitude, d’avoir trouvé entre ces lignes une partie de moi même que j’ignorais, ce même soupir de contentement, d’enthousiasme, m’entendant me dire à moi même : « Bordel, il est bon. »

En guise de conclusion, j’en reviens maintenant à cette question du genre. Parce que des ouvrages comme ceux de Michael Roch symbolisent à la perfection un souci que j’ai avec la représentation des littératures de l’Imaginaire en France. J’ai trouvé dans ces deux livres une qualité rare, que je n’ai, dans ma vie, croisé qu’assez rarement, qui va au delà d’un « simple » coup de cœur. La transcendance.
Si vous me suivez, vous savez déjà que j’ai maille à partir avec l’idée qu’une littérature serait intrinsèquement supérieure à une autre. Pour faire simple, ce mépris généralisé envers la littérature de genres, l’Imaginaire et la Jeunesse en particulier – la bande dessinée ayant gagné ses lettres de noblesse depuis quelques années parce que son chiffre d’affaires la dispense de se justifier – mais c’est sans doute un autre débat dans lequel je ne devrais sans doute pas m’engouffrer.
Or, la littérature n’est jamais aussi forte, puissante, que lorsque elle s’affranchit des étiquettes et des jugements à l’emporte-pièce, pour s’engouffrer de toutes les façons possibles dans les brèches que nos fêlures lui laissent emprunter. J’ai pu me retrouver confronté, maintes et maintes fois face à des textes étranges, uniques, chacun de leurs propres manières, qui m’ont touché, ému, sans que je n’ai l’occasion de m’interroger sur la pertinence du contexte dans lequel l’auteur ou l’autrice avaient décidé de le placer.
En m’affranchissant moi même de ces étiquettes, en leur laissant le droit et la place de me raconter leurs histoires à leur façon, j’ai pu me donner ces occasions uniques de découvrir des points de vues, des réflexions surprenantes, m’en apprenant autant sur moi même que sur le destin des personnages qui évoluaient sous mes yeux. Un contexte n’est qu’un outil de plus à la disposition de celui ou celle qui décide de nous raconter quelque chose.

Or, la littérature dite « générale » a la faveur des éditeurs les plus puissants et des médias. Et combien d’ouvrages ai-je croisé dont tout criait l’appartenance à ces genres regardés de haut par une certaine « élite » se voyaient lissés par une présentation plus classique, effaçant cette même appartenance, niant à ceux qui les lisaient l’opportunité même de se rendre compte que oui, l’Imaginaire, la Jeunesse – pour ne citer qu’eux – peuvent aussi leur proposer quelque chose de fort, de beau ?
Combien d’ouvrages, d’auteurs et d’autrices puissant.e.s, à l’inverse, furent relégué.e.s à devoir subir l’isolation due à leurs « mauvais » genres, alors même qu’ils ou elles abordent avec leur propres armes des sujets difficiles, avec des honneurs dont devraient rougir certains noms, trustant le haut de l’affiche avec des mérites discutables ?

Michael Roch est de ceux là. Comme tant d’autres. Ces deux ouvrages, à mes yeux, symbolisent à la perfection ce gâchis de talents dont certains se rendent coupables. Parce que certains voient l’étiquette « SF » ou « Blanche » avant de voir celle de cette qualité trop rare, que nous recherchons avidement à chaque page que l’on tourne, tous et toutes avec la même vigueur, la même fièvre. Cette transcendance, ce supplément d’âme qui parfois nous porte, nous amène à respirer l’air de cieux étrangers, nous ramenant à notre réalité plus léger.e.s d’un poids perdu, ou plus lourd.e.s d’une ancre trop longtemps désirée. Ces deux livres transcendent ces damnées étiquettes pour viser au cœur, directement, et amènent leurs lecteurs et lectrices potentielles à se transcender eux et elles-même. Ce que tout ouvrage devrait aspirer à faire.

Si cette chronique vous a donné envie de découvrir dans Moi, Peter Pan ou Le Livre Jaune ce que j’y ai découvert, je vous souhaite de tout cœur de l’y trouver. Et si par malheur, vous ne l’y trouvez pas, j’en serais le premier attristé.
Mais alors, ne désespérez pas. Comme moi, continuez à chercher, ne cessez jamais d’explorer, d’écouter autour de vous les enfiévré.e.s. Un jour, sans doute, vous trouverez aussi ce livre qui vous avait manqué toutes ces années sans que vous le sachiez. Et alors, vous aussi, transmettez votre fièvre.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

5 comments on “Moi, Peter Pan/Le Livre Jaune, Michael Roch

  1. L'ours inculte dit :

    Bim
    J’ai lu que le premier et partage ton enthousiasme, je sais ce qu’il me reste à faire.

    Aimé par 1 personne

  2. muriellerochebrunet dit :

    Laissez-vous porter par la poésie de Peter…. et Michael. Et oui, on aurait pu aussi, pourquoi pas, le « classer » en poésie 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Irokoa dit :

    Merci beaucoup pour ce bel article. Conséquence, je vais directement acheter les livres de cet auteur qui a l’air formidable.

    Aimé par 1 personne

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