
Hey I Don’t Know – KONGOS (extrait de l’album Lunatic)
On arrive doucement mais sûrement sur la fin des SP demandés en début d’année à écluser sur le blog, ce qui fait doublement plaisir : entre la perspective de pouvoir équilibrer un peu plus tranquillement mon planning de lectures à venir et celle de juste pouvoir lire de l’Imaginaire sans pression de savoir si ça pourra aller en rayons ou pas, je gagne un brin en sérénité.
Toute l’ironie étant que la chronique du jour concernant le texte que j’attendais le plus dans ma salve de SP J’Ai Lu de ce printemps, elle ne va vraiment pas être simple à rédiger. Genre, pas du tout. Pour des raisons aussi simples à ressentir que complexes à expliquer. Alors ce que je vous propose, c’est qu’on ne traîne pas trop, et qu’on s’y mette direct.
Une ville, engoncée dans une vallée. À l’Est, l’exacte même vallée, 20 ans dans le futur. À l’Ouest, encore l’exacte même vallée, 20 ans dans le passé. Un Conseil, pour gérer les tentatives de visites et d’interférences d’une vallée à l’autre, soutenue en cela par une gendarmerie intraitable. Odile, 16 ans, est en lice pour un apprentissage à la sélection drastique qui lui permettra peut-être un jour d’intégrer le conseil. Or, un soir, elle croise des gens venus en visite depuis l’Est, apprenant au passage des informations qu’elle ne devrait pas posséder. Que faire ?
Cette lecture, pour moi, ç’a été comme une sorte de grand huit, mais sur le temps long ; pas forcément spectaculaire ou intense dans ses pics et ses creux, mais avec quand même une succession palpable de sentiments contradictoires, reliés entre eux par une lancinante – mais pas désagréable – constance. Pour le dire vite, et sans spoiler parce que dans le cadre d’un bouquin pareil, ce serait criminel, disons que j’ai beaucoup aimé la première moitié, vraiment pas aimé le troisième quart, et adoré la toute fin. Là où c’est vraiment douloureux pour moi, c’est que concernant la seconde partie du roman, je ne peux pas vraiment dire quoi que ce soit de mes sentiments et émotions de seconde main, parce que simplement les exprimer, ce serait déjà donner trop d’éléments interprétables pour quelqu’un·e qui voudrait également lire ce roman sans gâcher la surprise de son flux. Alors on va plutôt tâcher de se concentrer sur la première moitié.
Le souci quand on case un blurb indélébile sur une couverture de livre, c’est qu’il a intérêt à vraiment être solide pour ne pas verser dans la publicité mensongère. Au delà du fait d’être invariablement moche et invasif sur l’illustration qu’eune illustrateurice – si tout va bien, monde de merde – s’est échiné·e à nous proposer, mais c’est un autre débat. Juste pour dire que quand j’entame un roman dont le New York Times me dit qu’il propose « une vision époustouflante du voyage dans le temps », ladite vision a intérêt à déboîter du pangolin à la sulfateuse pour ne pas a minima me frustrer ou pire, me décevoir.
C’est là, sincèrement, que le grand huit a commencé pour moi : parce que si la proposition conceptuelle de Scott Alexander Howard autour du voyage temporel est indubitablement novatrice et originale, je trouve l’adjectif « époustouflant » un chouïa exagéré quand même. Pour dresser un parallèle qui parlera je l’espère à mon public, bien qu’il soit un peu osé, résumer La vallée aux échos à son travail sur le voyage dans le temps serait à mes yeux comme résumer Porco Rosso au simple antifascisme ; oui, y en a, et c’est super, mais je pense sincèrement que ce n’est pas le propos central.
Mais pour en revenir au sujet du jour et ne pas risquer un détour qui me vaudra une mise au pilori si je m’y plonge trop : le concept des vallées décalées développé dans ce texte est très chouette, vraiment, mais surtout dans sa dimension matérialiste. Il fonctionne surtout et avant tout, à mes yeux, parce qu’il permet une sorte de translation poétique depuis un concept flou et presque ésotérique vers quelque chose de concret, permettant d’éviter les équations mathématiques et l’approche trop scentifico-clinique – et déprimante – qu’aurait sans doute proposé une hard-sf plus traditionnelle.
Ce qui est une force formidable pour accrocher un public qui aurait peur de cette hard-sf, ou même d’une SF plus basique, mais qui, pour un public comme celui que je représente modestement ici, je pense – à savoir le fandom Imaginaire lambda/lambda+ – peut paraître un brin basique. À cet égard, je dois bien dire qu’avec la promesse formulée par le New York Times, bien que je m’en sois méfié parce que je sais que même au États-Unis la SF ne jouit pas d’une image de marque particulièrement resplendissante, je m’attendais initialement à plus qu’une simple resucée des problématiques les plus classiques du thème du voyage temporel. Certes, tout le système politique et social bâti autour de l’existence des vallées est chouette à explorer, mais il ne propose finalement pas grand chose de réellement neuf autour de ces questionnements, brillant plutôt par l’élégance et la relative originalité avec laquelle il les met en scène.
Et de fait, ce roman, pour moi, est plus un roman d’initiation, une tranche de vie à multiple couches. Un napolitain de vie, en quelque sorte, faute d’une pâtisserie que j’aime personnellement et qui siérait autant ou mieux à ma métaphore bancale. On est pas tant là pour lire une expérimentation en profondeur sur du voyage temporel avec Odile comme vecteur narratif, mais plutôt l’histoire d’Odile avec en toile de fonds et mécanisme narratif novateur le voyage temporel ; où le voyage serait une randonnée plus ou moins dangereuse et éventuellement encadrée de gendarmes avec permis de tuer. Intraitables, je vous ai dit.
Et ce n’est pas un mal, tant qu’on attaque le roman avec ça en tête, ou que comme moi, on parvient à reconfigurer son esprit et ses attentes à temps pour pouvoir profiter dudit voyage, sans forcément en demander une explosion intellectuelle digne des textes les plus audacieux et définitifs sur la question. Et c’est là que je commence à vraiment coincer sur ce que je peux avoir le sentiment de m’autoriser à dire ou non à propos de ce roman. Parce que comme je l’ai suggéré initialement, le récit prend des virages qui m’étaient inattendus et a provoqué en moi des sentiments et des ressentiments qui reflètent beaucoup trop les rebondissements de l’intrigue pour pouvoir les exprimer sans créer des attentes nocives pour cielles que j’aurais motivé à lire ce roman avec la présente chronique.
Parce que vous me connaissez, maintenant, je suis clairement plus un analytique qu’un émotif, et ce roman tend carrément plus du côté de l’émotif et du philosophique que du conceptuel ; ce n’est ni un mal ni un bien en soi, c’est juste un positionnement romanesque qui n’a de valeur que dans l’œil de cielle qui le lit. Mais si, froid et indifférent comme je suis, j’ai quand même pu, à plus d’une reprise, détecter les moments d’émotion forte du texte, c’est qu’il fait clairement bien son travail, et qu’il propose quelque chose de fort, quelque part, et à plus d’une reprise. Même dans sa période de creux – à mon goût – passé sa première moitié, mais qui participe à la patiente et puissante mise en place menant à son excellente conclusion, j’ai bien senti qu’il se passait un truc, et j’étais réellement et positivement curieux à l’idée de sa finalité.
Et quand j’ai refermé le bouquin, je me suis dit « Ok, c’est fort ». CQFD.
Arrivé à la fin de la première partie de ce roman, j’ai blousqué : « La vallée aux échos va faire chialer du monde ». Ce n’est certainement pas une métrique d’appréciation pour moi, au contraire ; la promesse des larmes est peut-être le pire repoussoir possible quand on me conseille un texte. Mais je sais aussi que beaucoup de gens câblés différemment de moi crèvent d’envie de lire des bouquins qui leur font ressentir des émotions puissantes et intenses : je crois que ce roman est du lot. Tout en proposant une vision unique d’un concept pourtant battu et rebattu jusqu’à l’overdose pour une majorité de lecteurices dont je fais partie, Scott Alexander Howard parvient à mon sens à le revitaliser pour lui faire exprimer quelque chose de neuf à son échelle, ce qui n’est certainement pas un mince exploit. et parvient, par la même occasion, à raconter une très belle histoire, un parcours humain d’une rare humanité et d’un souffle implacable.
Je n’ai pas tout aimé de ce roman, effectivement. Mais il fait partie de ces rares textes dont on pourrait me dire que c’est un chef d’œuvre sans que je sourcille le moins du monde. Pas vraiment, complètement pour moi, mais clairement pour beaucoup, beaucoup de monde. Alors un grand roman, disons. Ça me paraît un bon compromis.
En tout cas, j’aimerais avoir des gens avec qui en discuter ; il a ce genre de richesse qu’on veut explorer.
Un SP bien rentabilisé pour moi. Il pourrait peut-être même aller en rayons.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
