
Puppenspieler – Unheilig (extrait de l’album Puppenspiel)
Depuis le temps que je voulais relire du Shirley Jackson, je me suis dit que je pouvais tenter d’en prendre pour mon rayon et en profiter pour découvrir des écrits signés de son nom qui m’étaient inédits : autant m’attaquer à une de ses nouvelles les plus fameuses avec La Loterie et voir ce qu’elle avait sous le coude en terme de nouvelles, au delà de La Maison Hantée ou Nous avons toujours vécu au château.
Je savais déjà qu’elle était très forte. Je crois que je l’avais quand même sous-estimée. Chronique courte mais intense à prévoir, parce qu’on est dans ce genre de cas délicieux où je n’ai basiquement que des compliments à formuler, et où ma seule prise de tête consiste à trouver les bons mots pour le faire au mieux.
Alors allons-y.
Ce qui est vraiment très très chouette avec ce petit recueil de nouvelles, c’est d’abord son arrangement. Je ne saurais dire si la sélection opérée par Rivages a été faite avec un soin particulier dans le corpus de l’autrice pour cette version française ou si c’est une reprise anthologique modérée à l’origine, mais elle est clairement à saluer pour sa consistance et son efficacité. Parce qu’en dehors d’une nouvelle assumant frontalement sa teinte fantastique, on est dans un registre intégralement réaliste, et je trouve, ironiquement par rapport à mes goûts habituels, que c’est absolument sensationnel.
Pour qui a déjà lu Shirley Jackson, ce n’est sans doute pas une surprise, mais pour moi qui la considérait jusque là comme une spécialiste de la hantise, je suis extrêmement impressionné par sa capacité à instiller le malaise et la gêne existentielle dans des histoires d’apparence absolument normales. Shirley Jackson, j’ai ici réalisé qu’elle était en fait plutôt la reine incontestée de la capillarité du mal, sur la sournoiserie de la méchanceté et de la cruauté, s’infiltrant dans les aspects les plus banals de la vie quotidienne.
Ses histoires se présentent toutes sous la forme de petites intrigues où il ne se passe pas grand chose, mais où on sent petit à petit les problèmes s’accumuler, pour presque systématiquement asséner de nulle part une chute absolument mortelle. Deux métaphores plus ou moins habiles me sont venues au fil de mes lectures dans ce recueil pour symboliser exactement ce que j’ai ressenti à la conclusion de presque chacune de ses nouvelles. La première, c’est l’idée que Shirley Jackson écrit au monoxyde de carbone : l’inconfort s’installe sans vraiment se faire remarquer, à coup de détails anodins mais extrêmement parlants, installant les éléments clés avec une sorte de subtilité brutale. On sent que quelque chose ne va pas, mais on ne s’en inquiète pas plus que ça, grâce au doute permanent que non, on se fait probablement des idées sur la direction que la narration est en train de prendre. Jusqu’à ce que la chute nous tombe dessus, régulièrement étouffante de puissance et de surprise. Pour presque chaque nouvelle, j’anticipais une conclusion évidente et satisfaisante, pour finalement me prendre une claque sortie de nulle part, soit dans le fonds ou dans la forme, la mort métaphorique par asphyxie me saisissant quand je m’y attendais le moins, et d’une manière magistrale. Magistrale, parce que jamais gratuite ou mal fichue ; soit parce que venant soudain combler les blancs de l’intrigue avec une nouvelle information inattendue qui rebattait totalement les cartes, me faisant réaliser que j’avais simplement ignoré une possibilité terrible mais bien présente dans les creux et les ombres de son histoire, bien définitive et affreuse. Ou soit parce que Shirley Jackson s’était fait le kiff monumentale d’ouvrir les perspectives d’une manière qui ouvrait un pan entier de son histoire et la concluait de façon ouverte et me faisait réaliser que le doute quant à la réalité de ce qu’elle m’avait raconté était toujours horriblement possible, opérant de fait une irréelle et féroce extension de l’horreur.
Et alors attention, cascade de semi-professionnel, mais cette autrice, je la vois un peu comme la Ken le Survivant de l’écriture horrifique, maintenant. Dans sa façon de construire ses récits, tout en quotidien d’apparence inoffensive jusqu’à la révélation du danger qui se tapit dans les recoins, elle me disait systématiquement : « Omae Wa Mou Shindeiru ». Et à chaque fois ou presque, conquis par le malaise pernicieux, je me suis fait avoir, et effectivement, arrivé à la conclusion, je me suis dit « ah bah oui, j’étais déjà mort et je ne le savais effectivement pas encore. »
Cette manière exceptionnelle d’instiller la crainte de la page suivante, de parvenir à inventer une chute aussi surprenante et inventive, sans jamais user du moindre effet littéraire pyrotechnique, en restant aussi terre-à-terre que possible, puisant dans la cruauté ordinaire et dans les non-dits des rapports humains les plus basiques pour instaurer un malaise pourtant affreusement concret, pour révéler toute la cruauté banale dont nous sommes individuellement et collectivement capables, c’est… Brillant. Y a pas d’autre mot.
Donc encore une fois et pour l’éternité : Shirley Jackson, trop forte.
Et c’est tout. Une maîtresse absolue de l’horreur ordinaire et de la narration à l’économie. Elle vous raconte des trucs tranquillement pendant qu’elle vous crochète sournoisement la nuque jusqu’à d’un coup d’un seul vous faire le coup narratif du lapin. Et le pire, c’est qu’on en redemanderait.
De fait, j’en redemande.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
