
Scatterlings of Africa – Johnny Clegg & Savuka
Depuis Santiago, je repense régulièrement au nom de Mike Resnick, et à mon envie inextinguible de découvrir son travail plus avant. Jusque ici, la chance n’a pas vraiment été avec moi, il faut le dire ; un ouvrage trouvé en occasion, certes, mais le tome 2 d’une trilogie qui n’est plus éditée depuis longtemps, la suite du seul ouvrage que j’ai lu apparemment uniquement éditée en VO, contrairement à sa deuxième suite, mais dans une collection différente n’opérant pas de lien clair avec le premier volume… Si vous n’avez pas compris ce que je viens d’écrire c’est normal, il n’y a qu’une chose à en retirer : le destin éditorial francophone de Mike Resnick ne semble pas extraordinairement favorable, de là où je me tiens.
Et donc, forcément, quand j’ai appris qu’une novella signée de son si convoité nom allait sortir chez mes amis du Bélial’, je n’ai pas hésité une seule seconde à demander à encore être dans le coup ; comme tout bon privilégié, je tiens à mes petites exclusivités. À cet égard, je tiens encore à remercier cette formidable maison d’édition pour sa fidélité envers moi depuis toutes ces années ; mine de rien, c’est eux qui les premiers m’ont fait confiance quand je n’étais qu’un apprenti libraire sans réelles perspectives, puis qui m’ont soutenu en tant que bloggeur, et qui maintenant acceptent toujours de me suivre alors que j’ai l’étrange casquette de libraire fan d’Imaginaire qui ne peut pas vraiment en vendre.
Mais trêve d’émotions : le texte.
Sans trop de surprise, il est très chouette. Un peu complexe à appréhender, d’un point de vue comme qui dirait extra-littéraire, mais ça le rend d’autant plus intéressant à recenser à mes yeux. Alors on va faire ça, si ça vous va.
Lezzgo.
Au gré de mes recherches sur Mike Resnick, j’avais compris que le bonhomme était passionné par l’Afrique, et qu’il en avait fait le berceau de beaucoup de ses histoires et d’une bonne part de ses ambitions littéraires ; logique, donc, que ce soit encore le cas ici. Et comme le titre de Sept vues sur les gorges d’Olduvaï l’indique avec sobriété et efficacité, cette novella est un fix-up d’histoires prenant toutes places dans et autour de ces gorges, avec comme fil rouge et prétexte narratif une expédition xéno-archéologique ayant comme objet l’étude de l’Homme, depuis un temps où sa légendaire civilisation galactique s’est effondrée. Déjà, conceptuellement parlant, c’est béton. Un petit groupe d’aliens dont on devine plus qu’on ne lit qu’ils sont très différents, qui collaborent pour nous étudier, avec notre narrateur capable d’absorber la mémoire des artéfacts retrouvés, afin de nous conter au travers de chacun d’eux une partie de la trajectoire humaine, top. Alors certes, mon côté pinailleur, toujours affamé, aura eu tendance à trouver que l’ensemble est peut-être un peu court, surtout du côté du fil rouge et des interrogations pouvant naître des différentes reliques et des histoires qu’en tire notre narrateur, mais c’est uniquement parce que c’est si bon que ça donne terriblement faim, pas parce que ça ne serait pas satisfaisant en soi. Et même si on tombe, d’une certaine manière, dans le cliché d’une humanité centrale à la vie galactique, au point de dominer le cosmos, je ne peux que saluer la part d’humilité et d’envie d’altérité nécessaire à l’écriture d’une humanité déchue et réduite à un sujet d’étude, absente de la trame principale du récit en tant qu’agente. Ça change, c’est toujours bon à prendre.
C’est sur le traitement de l’Afrique et de ses différent·e·s peuples et cultures que je m’interroge. Je n’ai absolument aucun doute que Mike Resnick éprouvait une passion sincère et désintéressée à l’égard du continent et de ses habitant·e·s ; tout ce texte est traversé par une farouche et indéniable volonté décoloniale, ce que bien sûr, dans ces contrées, on soutient de toutes nos forces. Mais d’un autre côté, dans l’avant propos même de la novella, Mike Resnick explique avoir eu l’idée de ce récit multi-primé lors d’un safari avec sa femme, en Afrique, donc. Je n’arrive pas à situer exactement le niveau d’ironie d’un texte illustrant avec poésie et mordant le pillage et la destruction de pays entiers, cultures comprises, par la colonisation blanche, écrit par un auteur blanc, inspiré par un des symboles les plus sournois de ladite colonisation, mais j’imagine que c’est pas le plus bas dans le classement.
Fort heureusement, je n’ai pas le sentiment que Mike Resnick fasse l’erreur de tomber dans la moindre idéalisation ou le moindre fétichisme malaisant des ethnies qu’il dépeint, les traitant avec une certaine lucidité et ce qui ressemble à une forme de respect dans les recherches préalables. Car ce roman, au delà de parler de l’Afrique, parle surtout de l’Homme en général, dans toute sa complexité et sa profondeur ; il s’avère juste que puisque son auteur voulait viser à un cercle narratif complet, partant du berceau de l’Humanité pour finalement y revenir, il n’avait pas vraiment le choix du lieu. Dès lors, il a simplement fait au mieux, et a intégré le destin africain à son histoire avec autant d’honnêteté et de profondeur que possible, se servant de cette contrainte narrative comme d’une force symbolique supplémentaire à propos de sa cible première.
Et ça marche super bien.
J’aimerais croire que la petite part de malaise face à certaines des traces les plus glauques de notre histoire commune était voulue de la part de Mike Resnick, que les moments les plus âpres de ce récit se voulaient un miroir tendu devant le lectorat, une manière de le forcer à voir et reconnaître des aspects difficiles de notre héritage commun. Quoi qu’il en soit, il demeure que Sept vues sur les gorges d’Olduvaï est un excellent récit de science-fiction structuré avec inspiration et une force narrative délicieuse. Un regard lucide mais somme toute poétique sur la trajectoire et le destin de l’humanité, confrontée à ses propres turpitudes comme à ses plus grandes ambitions. Je n’arrive juste pas à savoir si ce récit est résigné ou optimiste. Peut-être un peu des deux, ce qui expliquerait pourquoi je m’y retrouve autant en dépit de mes infinies interrogations.
J’aime les textes qui me laissent songeur sans me confuser pour autant. J’aime ce texte.
J’aime la collection UHL.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
