
Je *hais* les bandeaux.
Nosedive – flor
L’histoire du choix du présent roman est un peu marrante. Pas hilarante ou remarquable, mais c’est toujours amusant pour moi de pouvoir expliciter les raisons plus ou moins mesquines ou ridicules et ainsi contextualiser mes recensions. Le truc, c’est qu’avant même de redevenir libraire et de devoir me replonger dans le rayon littérature générale histoire de tant bien que mal combler mes années de retard accumulé, le nom d’Alice Zeniter m’était familier. Je n’avais jamais rien lu d’elle, mais je savais qu’au moins un de ses romans y passerait un jour. Parce que figurez vous qu’elle me suit sur les réseaux. Et non seulement elle me suit depuis quelques années maintenant, mais quand j’ai fait le saut depuis Twitter vers Bluesky, elle a été une des premières à me suivre ; et comme elle est un nom important de la littérature française – du moins à mon échelle – j’ai retenu son nom plus que d’autres. Pourquoi elle me suit exactement, je n’en sais trop rien, d’autant moins que nous n’avons jamais interagi, n’empêche qu’elle me suit, et je trouve ça 50% cocasse, 50% flatteur. Et puisque vous le savez, à force, je ne crois pas tant aux signes qu’à l’idée de donner du sens à ce que je crois en être : j’avais l’occasion en plus du mobile et de la motivation, il était temps de m’y mettre.
Et j’ai bien fait. Parce que Frapper l’épopée fait partie de ces romans qui me prouvent encore une fois qu’avec mes esquives continuelles de la littérature générale pendant les décennies passées, j’ai sans doute raté quelques trucs très chouettes. Certes, ce roman en particulier ne tombe pas pile-poil dans les carcans de mes préférences, y a des petites choses qui débordent ou manquent çà et là, mais il n’empêche que ç’a été une vraie expérience de lecture, et c’était très cool.
Je vais essayer de développer ça proprement.
Suite à une rupture particulièrement douloureuse, Tass se décide à arrêter de faire la navette entre sa Nouvelle-Calédonie natale et la France métropolitaine pour définitivement se poser en Kanaky, afin de tenter de s’y retrouver. Elle reprend un poste de professeure de français à Nouméa et y fait la rencontre de deux élèves jumeaux qui la fascinent et nourrissent avec une intensité nouvelle ses propres questionnements sur son identité et son histoire.
Si on m’avait résumé ce texte à ses éléments les plus basiques avant que je ne m’y attèle, il y a fort à parier que j’aurais anticipé un gros agacement de ma part. J’ai un vrai blocage avec les explorations identitaires, les quêtes de soi et la littérature auto-centrée : avec l’auto-fiction, disons le tout net. Disons le encore plus net, je pense que ce domination – aussi artificielle soit-elle – de ce genre littéraire sur le marché éditorial francophone est un symptôme affreux de son embourgeoisement ; et attention spoiler de choc : j’aime pas les trucs bourgeois. J’aime pas qu’on me mette en scène des histoires de gens sans problèmes matériels qui s’inventent ou exacerbent des problèmes minables pour se donner une profondeur inexistante et éthérée, souvent en s’appuyant sur une narration ampoulée et prétentieuse, dont la complexité apparente est inversement proportionnelle à la production de discours réel et pertinent.
Mais je ne suis pas là pour ça pardon, et louer quelque chose en enfonçant autre chose, c’est pas une démarche que je veux promouvoir ; c’est juste pour dire que ce que je critique là, c’est malheureusement, avec le temps, une image générale que j’ai du mal à décoller de la production de blanche qui truste les rentrées littéraires.
Et c’est sans doute pour ça que quand je tombe sur des textes qui me donnent tort, je suis d’autant plus content de les lire avec tout le sérieux et l’attention possible : pour capter la différence entre ceux qui font le job d’une façon qui me convainc et ceux qui me donnent envie de lancer le bouquin à travers la pièce.
Et comme toujours, c’est une question de fonds et de forme, et de comment on trouve le bon équilibre entre les deux.
J’ai d’abord été séduit par la forme, ce qui est d’autant plus plaisant que c’est inhabituel ; toujours est il que j’ai vraiment beaucoup aimé l’économie du style d’Alice Zeniter. À l’instar de certaines de mes plumes favorites – Gaudé ou Fazi, pas du tout au hasard – j’ai trouvé qu’elle dosait extrêmement bien ses formules et ses figures, parvenant presque systématiquement à convoquer des superbes images à un rythme régulier sans jamais briser le rythme tranquille et organique de sa narration. Si ce qu’elle raconte reste de la mimesis relativement classique, qui ne devrait pas me faire seulement frétiller les oreilles, par le simple truchement d’efforts narratifs constants, elle injecte une vraie âme et une superbe personnalité à son flux narratif, qui m’a filé le sourire plus souvent qu’à mon tour, juste parce que c’était vivant, et même joli.
Il y a dans Frapper l’épopée un aspect stylistique que j’ai particulièrement aimé à cet égard, et c’est son côté protéiforme ; en fonction des moments, des ambiances, des personnages impliqués, des enjeux, le flux change, évolue, faisant assez joyeusement fi de certaines conventions littéraires attendues et pas évidentes à tordre ou casser. Et c’est trop cool, parce que ça fonctionne toujours, et toujours au service du récit, pour bien nous faire comprendre ce qui se passe, illustrant avec panache au lieu de raconter platement.
Et c’est comme ça qu’on peut embrayer sur le fonds, qui, comme dans beaucoup de romans que j’aime beaucoup, se lie à la forme avec autant de classe que d’efficacité. Et je crois que c’est là qu’Alice Zeniter m’a réellement accroché, là qu’elle m’a vraiment convaincu : parce que ce texte aux ambitions décoloniales et féministes, écrit par un truchement solitaire, aurait pu paraître extrêmement artificiel et égocentré ; or, il m’est assez vite apparu comme le contraire, ouvert et sincère, au point de la transparence. Et ce avant même que l’autrice tente à cet égard une pirouette d’une audace sans nom aux deux tiers du roman, dont la réussite tient à mes yeux du miracle, mais qui rajoute une énorme pierre à ce formidable édifice. Alors évidemment, cette réussite passe aussi par le fait que son héroïne est une native kanak à l’histoire compliquée ; ça parle de morcellement de l’identité jusque dans l’usage régulier d’un champ lexical rempli de pièces détachées. Si on ajoute à ça les évidentes recherches sur la culture et l’histoire locale qui viennent enrichir l’ensemble d’une manière assez feutrée, on arrive à un récit qui arrive précisément à faire ce qu’il veut faire, et c’est toujours une réussite à mes yeux. L’accès à l’épanouissement individuel par l’ouverture à l’autre, et donc par l’accomplissement collectif et la connaissance de soi, le tout au travers d’une culture et d’une mémoire commune. Tout en en faisant baver au colonialisme : c’est un grand oui.
C’est d’autant plus une réussite, à un niveau plus subjectif, que Frapper l’épopée, régulièrement, a fait écho aux Choses Immobiles de Michael Roch, thématiquement et narrativement, en faisant d’une certaine manière une œuvre voisine ; ce qui n’est absolument pas déconnant, étant donné la proximité des affres subies par les différentes colonies françaises ultramarines.
Je crois bien que j’ai découvert une nouvelle plume que je veux explorer plus avant. Un style ciselé, des ambitions littéraires humaines et matériellement motivées, une audace bien calibrée, ça me parle. Et je me souviendrai toute ma vie du nom du chat de l’héroïne, parce que ça m’a fait rire et que j’ai trouvé cette micro scène parfaite.
Et… voilà. C’tait bien cool, j’en reprendrais volontiers. Aussi simple que ça.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

Merci pour cette critique qui donne bien envie de se plonger dans le roman. J’avais lu il y a quelques années l’Art de perdre (sur la décolonisation algérienne et le sort des harkis) de la même autrice. J’en garde un chouette souvenir avec le même sentiment que toi quant au style.
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L’art de perdre qui sera sans doute ma prochaine lecture signée Alice Zeniter, justement. =)
Merci !
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