C’est parti pour la grande et loooooongue ligne droite des lectures de Rentrée Littéraire.
Codes utiles à l’avenir :
– SP : Service de Presse. Bouquins envoyés à ma demande ou au bénéfice de la générosité spontanée d’une maison d’édition.
– RL : Rentrée Littéraire. Bouquins qui sortiront pour Août/Septembre et que j’ai reçu/vais recevoir par pelletées lors des séances de préparation à l’événement organisées par les différents éditeurs/distributeurs/diffuseurs qui convient les libraires en amont pour nous filer des exemplaires et ainsi faire leur pub. Si jamais vous êtes choqué·e·s par le fait que j’en abandonne énormément et que vous n’êtes pas familier avec le volume d’ouvrages qui sortent lors de la Rentrée Littéraire, vous comprendrez au fil de mes micro-recensions que lire tous les bouquins qui sortent à cette occasion est physiquement et mentalement impossible. Faut faire des choix, et j’ai aucun problème à en faire, fut-ce drastiquement. (Et si vous vous dites que quand même, ce #4 sort vachement vite après le #3 et que je peux pas lire aussi vite : une partie de ces titres était initialement lue et rangée dans le #3 mais je me suis dit que c’était plus logique de segmenter en fonction de la Rentrée.)
Et si y a pas de code devant le titre d’un bouquin, c’est que je l’ai emprunté à mon propre rayon le temps de le lire, parce que j’étais curieux ou que j’avais envie. Et que j’avais encore le temps. Il est probable que l’essentiel de ces lectures soient précédées du même combo de sigles pour un temps – ce qui rendrait le système de code un peu couillon – mais on sait jamais, j’aime bien faire les choses proprement, quand je peux.
Dites vous que pour les semaines/mois à venir, et jusqu’en septembre, au moins je vais surtout surtout sortir ce genre de chroniques en ne m’accordant que très peu de pauses plaisir. Parce que la conscience professionnelle.
SP RL – Trois Garçons, Daniel de Roulet
Stop page 85/297
On est un peu trop dans ce que j’appelle maintenant de la littérature de compte-rendu. On a certes un enchaînement logique et chronologiquement sensé d’événements de la vie de notre narrateur et de ses ami·e·s proches, nous racontant leur trajectoire socio-politique à partir de leur naissance en Suisse après la Seconde Guerre Mondiale, mais ça ressemble quand même trop furieusement à de l’auto-fiction un peu plate à mes yeux pour me convaincre. Alors certes, il y a des fulgurances, quelques scènes chouettes, des propos qui me titillent positivement, mais le côté démantibulé du récit, construit comme une suite d’anecdotes et de séquences relativement courtes fait que j’ai du mal à y trouver un réel élan particulier. Certes, on a le début d’une rébellion chez nos trois protagonistes dans ce qui devait être l’introduction du roman avant que je m’arrête, mais j’ai trouvé leur mobilisation un brin bourgeoise et molle malgré tout.
Clairement de bonnes intentions, et rien qui m’offense ou m’ennuie à proprement parler, mais ça manquait trop de mordant pour que j’estime que ça vaille le coup de pousser plus loin : j’avais l’idée.
SP RL – Disgraceland, Nick Tooke
Stop page 145/279
Alors c’est rigolo parce que lors de la présentation du roman, il me donnait que très moyennement envie ; et puis en le commençant, j’ai initialement été agréablement surpris, ça avançait plutôt bien. Dans l’idée, j’aimais beaucoup la construction du roman, avec deux arcs parallèles, le premier situé dans le présent de la narration, rempli de petits mystères, et le second remontant un peu plus loin dans le passé, venant expliquer passivement ces étrangetés pour donner de la solidité et de la cohérence au récit de notre protagoniste principal.
Et puis accumulation de problèmes et de trucs qui me gonflent. D’abord, trop d’allusions au sexe, ça change pas chez moi, ça me prend à rebrousse-poil, d’autant plus quand certaines d’entre elles sont aussi gênantes. Par dessus ça, un problème très couillon, mais inévitable à mon regard, de concordance des temps, venant rajouter de la lourdeur à un nombre bien trop important de digressions et de détours narratifs qui viennent contrarier la progression de ce qui aurait dû faire le cœur du texte, et qui, de fait, constitue le principal argument de vente mobilisé par les éditeurs du roman. Le résumé nous vend un mystérieux bonhomme de 456 ans qui se rend à Graceland en compagnie d’une gamine et d’un imitateur d’Elvis agoraphobe ; j’ai passé plus de la moitié de ma lecture à lire les soucis familiaux de la psychiatre qui s’occupe de lui.
Mon problème, je crois, c’est qu’à trop vouloir « dresser un portrait de l’Amérique de Trump », l’auteur oublie de faire dire quelque chose au delà des apparences de ce qu’il décrit ; les cibles sont aussi évidentes qu’elles sont, d’une certaine manière, trop faciles. Ce à quoi on peut ajouter une critique beaucoup personnelle : je trouve l’humour du roman très faible, tombant dans un travers que j’ai tendance à désormais appeler l’absurde aphantaisique ; une sorte de faux-fuyant s’appuyant sur des situations anormales, excuses parfaites pour ne pas avoir à conférer la moindre profondeur à certaines situations en les concluant par des non sequitur ou des réflexions démantibulées. Comme l’impression de lire quelqu’un tenter de raconter une blague sans en comprendre les nécessités structurelles de base, mais uniquement les aspects esthétiques extérieures.
C’est compliqué. Pas pour dire que le roman de Nick Tooke n’est absolument pas drôle ou manque complètement de pertinence – il ses petits moments – mais pour autant, j’aurais du mal à trouver que ce que j’ai lu de ce roman m’a vraiment convaincu de la moindre manière.
D’autant plus quand je considère la raison pour laquelle j’ai décidé de définitivement lâcher l’affaire : au détour d’un dialogue, le protagoniste tente une réflexion sur le manque d’ouverture d’esprit d’une partie du peuple américain et utilise Harry Potter comme exemple, regrettant que des parents inquiets puissent faire des reproches indus à J.K. Rowling « simple autrice de livres pour enfants ». Et comment dire. Quand on prétend écrire un grand roman sur les marginaux et les victimes d’une Amérique politiquement malade, balancer les personnes trans sous le bus de cette manière là, ça fout quand même un coup assez terrible et définitif à ta crédibilité. Du coup : non.
SP RL – Mon corps donné pour vous, Marouane Essadek
Stop page 62/354
Arrêt plus personnel qu’autre chose, ici. Cette histoire est celle de la naissance et de la trajectoire de l’eugénisme américain dans les années 20, qui inspirera littéralement les nazis, avec tout ce qu’il peut avoir d’abjectement raciste et patriarcal, au travers de la vie de Carrie Buck, une pauvre femme victime de son statut et de circonstances défavorables. Et c’est une tragédie absolue. Le genre de récit dont je n’estime pas avoir envie ni besoin si je veux garder ce qui me reste de santé mentale : le monde est déjà assez horrible comme ça sans que j’ai à m’infliger les immondices de l’Histoire. Certes, la valeur testimoniale de ce que raconte Marouane Essadek est hautement importante, mais j’avoue que j’ai pas la réserve pour encaisser tout ça.
Et par ailleurs, formellement, on est quand même assez clairement à mes yeux dans ce que je considèrerais comme la novellisation d’un livre d’histoire, qui s’oublie beaucoup dans les détails, usant un chouïa trop d’ironie dramatique pour faire comprendre le fonds de son propos. Et c’est pas parce que ce dernier est absolument juste que ça en fait une bonne matière pour une fiction, en tout cas pas une fiction qui, à moi, me parlerait. Bien trop démonstratif. Fondamentalement la même réflexion que lors de mon abandon de Mauvaise Graine, j’ai toujours beaucoup de mal avec la mise en scène d’une oppression sans la contrepartie des conditions de sa libération, mais surtout : c’est pas parce qu’une histoire est vraie et importante à rapporter qu’elle est bonne et/ou agréable à lire. Je conçois que c’est paradoxal, mais c’est pas pour autant que ce n’est pas vrai à mes yeux. Et bien aux miens, hein. Soyons clairs.
SP RL – Rien d’humain ne m’est étranger, Virginie Ollagnier
Stop page 46/360
Gros aveu de faiblesse ici aussi. Encore du motif tragique appliqué à la truelle, appuyé par une langue verbeuse et indigeste ; une figure de style par phrase, des épithètes de partout, c’est lourd. Mais surtout, surtout, pour moi, le retour particulier de cette révérence du martyr que je ne supporte plus, où pour qu’une histoire soit bonne, il faut qu’elle soit aussi triste et horrible que possible, et où les contrepoints de joie et de lumière ne doivent surtout pas nous distraire du fait qu’on lit et vit des choses bien affreuses, agissant presque par anti-contraste ; systématiquement effacés qu’ils sont par de nouvelles occurrences ténébreuses. Je ne doute pas que le texte aurait tendu, à terme, vers une résolution plus optimiste, mais j’avais la flemme absolue de subir les 300 pages de glauque faisant office de péage. Sans parler de devoir traduire vers le courant les dialogues et passages narratifs usant d’un registre bien trop précieux à mes yeux pour convenir à la description du réel convoqué par l’autrice.
Je suis vraiment très difficile, en litté générale, c’est terrible.
SP RL – Ce qui tournoie dans la nuit, Diego Muzzio
Fini.
Dans toute la première sélection d’une bonne dizaine de titres qui m’a été soumise pour cette Rentrée, c’est sans doute ce texte là qui m’a le plus donné envie. Logique : c’est du fantastique assumé, qui plus est un peu familier, puisqu’on parle de fantastique/gothique argentin, sous-genre auquel j’ai pu goûter avec Notre Part de Nuit de Mariana Enriquez, un roman dont la parenté n’a évidemment pas échappé aux éditeurices de Diego Muzzio, la revendiquant même assez fièrement.
Et bon. déjà que je n’étais pas fan du travail d’Enriquez jusque là, autant dire que je ne suis certainement pas fan non plus du travail de celui qu’on raccroche à son wagon. On ne va pas parler ici de mauvaise imitation ou d’inspiration sans âme ou quoi : c’est pas mauvais. C’est juste… Meh. Trop timide, peut-être, pas assez travaillé ?
Je vais reconnaître que formellement, ça change ; c’était d’ailleurs un des points de vente qui m’avaient fait lever un sourcil curieux : trois longues nouvelles/courtes novellas au lieu d’un seul roman, avec pour théâtre initial l’épidémie de fièvre jaune qui a décimé Buenos Aires en 1871, c’est chouette, comme concept. Et pour être honnête, les pivots fantastiques imaginés par l’auteur pour chacun des trois textes sont chouettes aussi.
C’est clairement au niveau de l’exécution que ça pêche pour moi. D’abord parce que le deuxième récit est le seul à réellement s’appuyer sur la prémisse promise de ce petit fix-up, ce qui gâche un peu l’ancrage géographique de l’ensemble et démantibule un brin le propos en terme de cohérence et d’ambiance. Ensuite parce que les trois textes manquent de sensibilité à mes yeux et tombent dans l’écueil du descriptif et du démonstratif, ne nous donnant pas assez de matière charnelle et sensitive pour vraiment pouvoir nous émouvoir de ce qui s’y raconte.
Si on combine ces deux manquements, au final, ce qu’on a pour moi, c’est une jolie promesse – à l’aune du genre fantastique, hein, on se comprend – qui jamais vraiment ne se réalise, la faute à une narration trop plate et trop éthérée, qui manque à mes yeux de la matérialité nécessaire à faire vivre les menaces et angoisses qui devraient habiter les récits de Muzzio.
Mon impression finale, c’est que ces trois textes auraient beaucoup bénéficié d’un certain resserrement individuel et d’un élargissement collectif : chaque concept aurait sans doute pu vivre bien plus fort en s’exprimant dans un espace plus restreint et en relation avec une multiplicité d’autres, avec cette épidémie terrible en toile de fonds.
En l’état, c’est juste… Là. Ça manque d’allant, d’un peu de panache, peut-être. Y a des éléments chouettes, on retrouve encore ce rapport assez passionnant de la littérature argentine avec ses traumas nationaux et générationnels, mais je trouve que dans ce micro recueil, il manque du liant et de l’ampleur nécessaires pour leur faire exprimer leur plein potentiel narratif. Frustrant.
Et on estimera avec un peu d’appréhension pour la suite que d’avoir fini un ouvrage de cette première vague dans la première vague est un point positif suffisant pour opérer une première segmentation. Pour être honnête, ma grande peur avec cette Rentrée Littéraire, c’est de me rendre coupable d’une forme de snobisme envers la blanche, née de mon appréciation éternelle pour l’Imaginaire. J’ai beau me faire relativement confiance en terme d’honnêteté intellectuelle pour reconnaître quand un ouvrage saura me séduire et/ou me convaincre, il n’empêche que c’est quand même pas très aisé d’aborder ces lectures autrement que comme une démarche d’incursion dans un domaine littéraire qui m’est très littéralement étranger ; je ne le fais par envie qu’en considérant que j’ai surtout envie d’avoir un rayon qui me ressemble et me plaît, certes, mais qui surtout, ne nous mentons pas, vend. Il faut donc que j’arrive à dépasser mes préjugés et certaines de mes considérations personnelles sur l’art littéraire contemporain pour atteindre à une forme de connaissance suffisante pour reconnaître des bons bouquins à défauts de bouquins qui me renversent comme peuvent le faire ceux d’Imaginaire.
Sacré défi. Aussi enthousiasmant que quand même un brin angoissant, surtout en considérant à quel point ces premières tentatives ont été aussi clairement des échecs à mes yeux. Me connaissant, je ne serais rassuré que quand j’aurais dégotté des ouvrages trouvant grâce à mes yeux.
On s’accroche. Et je vous tiens au courant, du coup.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
