Je qualifierais bien cette démarche de sysiphienne, mais s’il y a bien un truc que je déteste, c’est l’idée de devoir imaginer Sysiphe heureux ; alors je vais devoir trouver une autre métaphore.
Le concept, c’est de dire que j’ai l’impression que je ne vais jamais voir le bout de cette Rentrée. Notez bien que jusqu’ici, en dépit de mes retours mitigés, j’estime ne pas avoir à me plaindre le moins du monde.
SP RL – Le Grand Rêve Noir, Rob Franklin
Stop page 59/358
On peut parler d’une amère déception. J’avais très envie de croire à ce roman et à sa proposition, et c’est précisément pour ça que j’en suis aussi dégoûté, à peine arrivé à 20% de son volume total. Auteur racisé et queer, personnage principal à l’avenant, affichés, assumés comme tels, j’avais de bonnes raisons d’anticiper autre chose que ce récit aux relents terriblement bourgeois et complaisants. Je veux bien croire qu’il allait être question d’autre chose que des problèmes de riche d’un mec riche baignant dans un milieu hostile et maladivement concurrentiel, mais dès lors que les premières pages me proposent un type qui sniffe de la coke, se fait chopper, peut immédiatement débourser 500 balles pour régler son amende, puis demande à sa sœur de demander à son papa d’engager un bon avocat pour étouffer l’affaire et ne pas compromettre son avenir ; disons que l’engagement empathique, de mon côté, est sévèrement compromis.
Et du coup, le récit sentant beaucoup trop fort la spirale infernale pour un personnage ayant fait de mauvais choix, malgré la probable teinte antiraciste de bon ton dans laquelle l’auteur se serait engagé afin de proposer une histoire qui lui ressemble un minimum, illustrant sans doute la différence de traitement entre un homme racisé et un homme blanc dans le système judiciaire américain ; pas envie. À ce stade, je pense avoir déjà lu ce genre d’histoire, racontée d’une manière qui me sied mieux. Peut-être que j’ai tort, peut-être pas ; demeure que Rob Franklin n’a pas su me faire croire en la singularité de son histoire. *Haussement d’épaules impuissant*
SP RL – Les amours fées, Pauline Mari
STOP page 100/250
Ça partait pourtant pas si mal cette histoire, mince ! Alors certes, il fallait composer avec mon inimité personnelle avec la révérence du martyr qui empoissait le récit de l’autrice ; cette tendance à vouloir systématiquement faire des tragédies les plus belles histoires, à la souffrance le préalable au moindre atome de bonheur. Mais n’empêche que dans cette intrigue fantastique, avec cette héroïne connectée à des auteurs de contes passés ayant traversé les époques, je trouvais qu’il y avait un concept, quelque chose auquel s’accrocher. En dépit de mes blocages relativement personnels, et des libertés prises par les visions et interprétations de Pauline Mari à propos des vies de ses sujets, je me disais que ça pouvait quand même un peu le faire.
Et puis, et puis, pour ce deuxième tiers, on a commencé à parler de Lewis Caroll. Dont j’ignorais avant cette lecture qu’il avait de tenaces rumeurs de pédophilie aux fesses ; ce qui, il faut bien le dire, teinte son œuvre d’une manière que j’aurais préféré ignorer. Mais ça encore, c’est pas le pire. Mon problème, c’est surtout que l’autrice a construit toute son présent ouvrage autour du concept des « amours non rendus », du drame des amours non réciproques comme terreau fertile à la créativité quasi magique d’artistes torturés, les faisant basculer du statut d’artisans honorables à celui de génies intemporelles.
Et merde, à la fin, on parle de putain de pédophilie, c’est quoi le problème de ce pays avec ça ?! Ce n’est pas normal, en 2026, de présenter une déviance qui cause tant de dommages et laisse tant de cicatrices à des pauvres gosses traumatisés comme une simple contrariété amoureuse. Ce n’est pas normal de parler d’un prédateur qui prenait apparemment des gamines nues en photo comme d’un pauvre homme en lutte contre ses pulsions. C’est pas possible.
Et même si je devais apprendre à terme que ce cadrage initial avait été conçu pour être sabordé et corrigé par la suite ; je ne démordrais pas de mon opinion de départ : c’est scandaleux de laisser passer une telle crasse.
Que ce bouquin ait été écrit, lu, validé, et mis en avant pour l’événement littéraire le plus important de l’année dans notre pays, c’est une faillite morale multiple. C’est n’importe quoi.
Je suis absolument outré.
SP RL – White River, Ian McGuire
Fini.
Rah quel dommage. Conceptuellement, c’est super ; un roman historique d’aventure qui se concentre avec précision sur les dégâts causés par l’empire colonial britannique dans le grand nord américain au XVIIIe, qui plus est précédé d’un avant-propos de très bon goût précisant la démarche, les ambitions et les limites des moyens de l’auteur : tip top.
Et c’est pas que c’est mauvais. En vrai, y a même sans doute plus de choses qui fonctionnent que de choses qui ne marchent pas dans ce que propose Ian McGuire, notamment dans la peinture sans concession de l’avidité corruptrice coloniale, au travers de son rapport aux autochtones en particulier.
Et c’est peut-être là que le bât blesse, ironiquement. Tout à ses louables intentions, je crains que l’auteur se soit un peu perdu, réduisant tous ses personnages à des fonctions et des symboles, n’articulant finalement son histoire qu’autour de son intrigue et de ce qu’elle pouvait exprimer de la réalité de l’époque dans laquelle il l’a installée. Et du coup, on enchaîne les péripéties, les étapes, on va d’un point A à un point B puis à un point C, le tout de manière relativement logique, mais trop mécanique pour réellement apparaître cohérente à mes yeux. Ça manque de liant et de progressions narratives complexes et construites, surtout dans les psychologies des personnages, plus précisément dans la dernière partie, où on enchaîne les mini-prolepses/analepses pour créer un suspense bien trop superficiel à ce stade pour parvenir à masquer le côté ultra rushé de sa conclusion.
Basiquement, on est face à un récit de base bien pensé, bien imaginé et bien construit, mais qui pêche sévèrement dans son exécution, entre l’enchainement trop rapide des événements faisant que rien n’a le temps d’avoir véritablement de conséquences et l’absence de réel suivi dans les pensée des personnages, j’ai eu l’impression de lire une histoire en accéléré, avec ce que ça peut suggérer de malheureusement superficiel dans le traitement. Ça aurait mérité facilement une centaine de pages de plus pour bien prendre le temps de tout poser et de faire les choses proprement après le premier tiers.
Et puis sur une note plus personnelle, même si je comprends complètement l’intention – je l’approuve même pour l’essentiel – compte tenu du contexte choisi et de l’intentionnalité assez affichée de l’auteur, je trouve quand même que son récit manque de réel·le·s héro·ine·s à suivre ; de quelques bons sentiments pour compenser la noirceur de l’atmosphère du lieu et de son époque.
Bref, j’ai commencé content, j’ai fini très frustré. Les boules.
SP RL – La première phrase du premier livre, Philippe Besson
Stop page 31/239
Je ne vais pas prétendre avoir fait le moindre effort ; j’ai ouvert ce bouquin avec la conviction que je le refermerais vite.
Et de fait, peu importe le contexte ou les motivations, les autobiographies ne m’intéressent pas. J’en ai lu 10% histoire de dire, tâter un peu du style de l’auteur, mais même s’il avait été le meilleur écrivain du monde, je ne peux juste humainement pas me sentir concerné par une collection d’anecdotes collées ensemble, peu importe leur ordre d’arrangement ou la logique qui y préside. C’est une pure question de goût, la faute de personne : le réel en littérature, particulièrement quand il fait le récit de soi, je m’en fous comme de ma première chemise.
SP RL – Le gang des voleurs de cornes, Hugo Nazarenko Sas
Stop page 55/245
C’est tout à fait ok, dans son genre ; c’est juste que c’est un récit journalistique, pas un roman. Ce qui veut dire pas vraiment de personnage, pas non plus de souffle narratif, et surtout beaucoup d’info-dumps. Absolument pas ma came, mais tout à fait honnête, si on aime juste les histoires purement informationnelles ; je serais sans doute allé au bout si je n’avais pas une idée bien trop précise de la finalité glauque et triste de ces vols de cornes. Comme toujours avec moi, j’ai assez de la stupidité de la réalité dans laquelle je vis avec laquelle composer au quotidien pour me l’imposer en plus dans mes lectures. L’absurdité des processus décisionnels de types suffisamment cons et dangereux pour prêter de tels usages aux cornes de rhinocéros, les voler et les trafiquer au kilo, en 2026, ça ne me fait plus rire, ça me déprime.
SP RL – Ce qui nous frôle sous la surface, Colum McCann
Fini.
À entendre la très réaction sonore des autres libraires présent·e·s lors de la réunion de Rentrée Littéraire où un exemplaire de ce roman était disponible, je me suis dit qu’il avait de bonnes chances d’être un enjeu important ; peu d’auteurices semblaient être aussi attendu·e·s que Colum McCann.
Mais avec son sujet et les promesses formulées, je dirais que j’étais curieux, sans pour autant m’attendre à grand chose non plus. Ce qui explique sans doute que je ne sois pas particulièrement déçu à l’issue de ma lecture, tout en étant quand même pas mal frustré. Disons que j’ai beau comprendre l’attrait et l’intérêt d’un tel roman pour le public de littérature générale, à mes yeux, je trouve que le compte n’y est pas vraiment. Mon problème, je crois, c’est que je ne suis vraiment pas fan de l’angle d’attaque choisi par l’auteur.
Le fait est que j’ai été alléché par cette idée d’exploration des conditions d’existence des réparateurs de câbles sous-marins reliant les continents, avec cette potentielle petite touche de SF dans la continuation de cette exploration jusqu’aux conséquences d’une casse massive dans le réseau de communication planétaire. Et tout le problème, c’est qu’en fait, Colum McCann m’a donné l’impression de se foutre complètement de son propre sujet. Très vite, les questions techniques et conceptuelles sont évacuées au profit de questionnements beaucoup plus éthérés et métaphysiques, en passant par le prisme de l’interrogation de deux personnages ; à savoir le narrateur et l’objet humain de sa fascination.
Digressions, détours, évocations de réflexions tangentielles aux événements du roman, tout plutôt que de réellement s’interroger sur les conséquences de quoi que ce soit ayant trait à ce qui pourtant illustre la couverture du roman ; et ce avec un style certes maîtrisé mais quand même régulièrement verbeux et usant un peu trop de l’effet incantatoire de la répétition à mon goût.
Si on ajoute à ça le fait que le narrateur susnommé soit clairement un self insert sans subtilité de l’auteur, ce qui m’agace beaucoup trop sans que j’arrive à identifier pourquoi, et un récit qui multiplie les séquences de pontification sans jamais vraiment réussir à trouver son rythme ou un réel fil rouge thématique ou narratif clair, j’ai eu le sentiment de lire un bouquin qui en savait pas vraiment ce qu’il voulait raconter.
C’est assez symptomatique de ce que je reproche à une grande partie de la littérature générale que je considère comme dysfonctionnelle, finalement : des récits sans réelle structure ni intentionnalité claire, qui prêtent une signification à des événements posés dans un ordre un peu arbitraire mais pas réellement pensé en amont, essayant de donner le change par un effort stylistique constant et de fait, lui aussi déséquilibré.
J’ai beau essayer d’être aussi magnanime et ouvert que possible, il se dégage fatalement de ce genre de romans une forme de complaisance, à mes yeux : l’impression qu’on me refile un bouquin pas terminé et ne prétendant pas à grand chose d’autre que dire « hey regarde, c’est super bien écrit ». Et de fait, régulièrement, oui, c’est effectivement plutôt bien écrit ; mais je n’arrive pas à me détacher du sentiment que pour autant, ça ne raconte pas grand chose. Une vague description du réel agrémentée de quelques aphorismes faiblards assenés avec une conviction qui ne suffit que rarement à masquer leur vacuité ou leur effrayant manque d’originalité ; ce qui n’est sans doute pas aidé par l’obsession quasi systématique avec l’idée de bien citer des œuvres et auteurices passé·e·s dans tous les textes pour bien montrer qu’on a lu des livres et qu’on a de bonnes et belles influences.
Et bordel que je me sens snob quand je dis ce genre de choses. Heureusement que j’ai eu quelques bons moments de lecture pendant la préparation de cette rentrée, sinon, je pourrais vraiment croire que je suis en train de devenir ce que je déteste.
Et bref, c’est pas que Ce qui nous frôle sous la surface est un mauvais texte selon moi, en dépit de mon aigreur ; j’ai lu bien pire, littérairement et narrativement parlant. C’est juste qu’il correspond trop bien à un canon négatif de la blanche à mes yeux, traitant un sujet intéressant selon un prisme éculé au prétexte qu’il l’écrit avec une certaine poésie, sans rien vraiment oser formellement ou thématiquement, reléguant ses promesses initiales au second plan au profit de questionnements vus et revus, avec une obsession inexplicable pour la tragédie. J’avoue que quand le narrateur m’a lâché que selon lui « toutes les histoires sont des histoires d’amour », j’ai lâché un bon gros soupir, parce que je savais qu’il m’avait irrémédiablement perdu. Je suis passé d’une légère curiosité à une indifférence polie à l’agacement à une furieuse envie de juste finir et pouvoir passer à autre chose.
Next, donc.
Pfiouh. On avance, on avance.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
