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Univers 03 – Décembre 1975

Siudmak, sérieux.
Sérieux ?!

Très sincèrement, j’étais pas spécialement motivé à lire un Univers. C’est pas tant un choix par défaut ou quoi non plus, hein, je me suis concocté un joli programme de lecture pour les jours/semaines à venir, en attendant la Rentrée Littéraire. Mais le truc, c’est que j’avais le début de cette chronique qui trainait dans mes brouillons depuis la mi-mai, avec juste la recension du premier texte de Ballard de rédigée ; j’avais commencé mon exploration de ce numéro sur le chemin du boulot, et ensuite, ledit boulot a dicté quasiment l’intégralité de mon programme de lecture jusqu’à aujourd’hui. Donc disons que c’est pas tant une réelle envie qu’une volonté de faire les choses jusqu’au bout qui m’a fait me dire que bon, allez, on va quand même se finir ça avant de retourner à autre chose. En l’occurrence un bouquin de John Brunner, parce qu’on sait se faire du bien, par ici.
Et bref, ne nous mentons pas : entre le fait que depuis le temps que je m’attaque à l’exercice, j’ai clairement tranché mon avis sur Univers en tant que revue de façon assez négative, et que je finissais cette lecture avec un sentiment d’obligation auto infligée, cette chronique ne sera sans doute pas à ranger dans mes plus grands accomplissements. Y a des fois où la collectionite c’est un plaisir auquel on ne réfléchit pas trop parce que même le médiocre est divertissant, et des fois c’est juste un mauvais moment à passer dans la perspective du prochain essai.
Considérant que la qualité des textes choisis par la rédaction dans ce troisième opus est comme toujours au mieux discutable ; on est clairement dans le deuxième cas de figure.
Je vous raconte ça un peu plus en détails, après avoir signalé qu’Yves Frémion, dans son légendaire édito nul, fait aveu d’échec plus souvent qu’à son tour, et qu’il a l’audace d’en être fier. C’est quand même assez fascinant de lire un responsable de rédaction admettre qu’il ne sait presque rien des auteurs qu’il publie, et que pour ceux qu’il connait, il trouve qu’ils ne sont pas toujours très bons. Vendeur, Yves, vendeur.
*Soupir*
Bref.

L’ultime plage, J.G. Ballard
Typique texte de Ballard selon l’image caricaturale que je peux en avoir. C’est le zbeul de partout, thématiquement et narrativement, y a une trace terrible des multiples traumas générationnels et personnels que l’auteur tente d’expurger en les écrivant d’une manière à la fois crue et onirique, c’est vraiment pas ma came. Et pourtant, même avec cette histoire bizarre d’un type perdu dans une île apparemment composée uniquement de blockhaus, elle-même paumée quelque part dans le Pacifique, dans un espace-temps quantico-paradoxal, à la fois avant et après une troisième guerre mondiale dont on devine qu’elle a ruiné l’humanité et la famille de notre protagoniste… Il se dégage comme une sorte de cohérence d’ensemble presque hypnotique. J’ai pas tout compris à ces dialogues et ces blocs narratifs désarticulés, mais je les ai quand même un peu assimilés, par capillarité symbolique, si ça fait sens. Très étrange. Pas mon truc, mais je peux pas dire que j’ai pas aimé ou que j’ai trouvé ça raté sans me trouver malhonnête. Sacré Ballard.

Evane, Edwin C. Tubb
On repart direct sur un texte à base de réflexions sexuelles et de misogynie latente, c’est formidable, à croire que tout y est prétexte dans la SF qu’on aime en France, anglophone ou non. Je sais pas trop quoi vous dire sur ce texte, son concept est éculé au possible, avec ce voyageur spatial en conflit avec son IA de bord qui provoque/ne sait pas gérer sa paranoïa. Au delà de mon agacement profond envers ce personnage masculin qui ne peut pas s’empêcher d’anthropomorphiser et sexualiser une voix désincarnée, je suis surtout soulé par ces récits qui oublient leur propre temporalité et les règles de leur diégèse : comment ça après des décennies de voyage spatial et de dialogues, ton IA hyper sophistiquée a encore besoin que tu lui expliques le mot « détester » ? C’est un peu n’importe quoi, c’est pas très original, et c’est surtout beaucoup trop simpliste dans les enjeux pour que je trouve ça un tant soit peur convaincant.
Ce qui est très dommage et d’autant plus frustrant que la chute est excellente. Avec une meilleure mise en place et une exécution plus maîtrisée du motif narratif, elle aurait même sans doute été brillante. C’est ballot.

La fuite du petit chat rouge dans les limbes du désespoir, Joël Houssin
« Un pauvre soumis au bombardement quotidien d’intox publicitaire voit son univers se rétrécir jusqu’à ne plus former qu’un point dans lequel dansent les chiffres d’un anémique compte en banque. »
« Il avait bien pensé à la haine, pour s’occuper, mais comment pouvait-on haïr décemment les rouages inconscients d’une machine à briser ? »
« Quand la merde prend de la valeur, les pauvres naissent sans cul. »
Trois citations du texte en guise d’ouverture de cette recension, parce qu’elles valent le coup, je trouve. Elles symbolisent assez bien les réussites de ce texte où il y a, comme qui dirait, à boire et à manger.
On est dans une sorte de délire psychédélique extrêmement déroutant de prime abord, mais qui prend sens au fil de sa progression, dans un mélange improbable de bordel et de fascination ; bien aidé tout de même par la régularité de ses grosses punchlines. C’est juste dommage que le texte soit aussi foutraque, avec un côté cynique et déprimant, même si ça lui permet d’affirmer sa personnalité avec une force indiscutable ; c’est plus une question de goût personnel que de réussite dans l’exécution du plan littéraire concocté par Joël Houssin.
En fait, plus j’y réfléchis, plus je crois que je me concentre un peu trop sur ma confusion initiale, et pas assez sur ma satisfaction finale. Le texte est plutôt bon. Peu commun, certes, mais au moins il sait ce qu’il fait et il se tient à ses ambitions avec constance et caractère.

Une histoire d’amour en trois actes, David Gerrold
On souffle. Le cul, toujours le cul ; la seule métrique d’appréciation d’une histoire d’amour du point de vue de vieux mecs dégueulasses avec le quotient émotionnel d’un lapin en chaleur. Alors littérairement, cette histoire de couple finissant tentant vaguement de rallumer la flamme à l’aide d’une machine-du-futur, elle tient la route, et c’est pas nul non plus. Mais vraiment, qu’est ce que c’est vieux jeu, misogyne – encore ! – et surtout oublieux de réalités satellites au sexe dans la réussite d’un couple, et autrement plus importantes : le problème c’est pas que tu fais pas bien l’amour à ta femme, frérot, c’est que tu la traites comme une domestique, connard. Je suis toujours sidéré de lire des couples tellement en train de se détruire qu’on se demande même comment ils ont pu être ensemble et heureux au départ. Quand on ne met que la haine en scène, l’amour est absent, de fait, alors on a du mal à se le figurer en train de disparaître.
Bref, c’est bien trop inscrit dans les pires aspects de son époque, et ça rate complètement sa cible en dépit de ses meilleures intentions, trop alourdies par ses angles morts et l’âge de ses convictions. Absolument inconséquent.

Dans la région encombrée du ciel, Robert Borski
Soupir. Y a clairement un concept intéressant, avec cette mutation subite d’une partie de la population donnant naissance à des êtres « Alpha » supérieurs en tout point au reste de la population, et dont l’existence même bouleverse le fonctionnement du monde. Mais comme d’hab’ avec tant d’auteurs qui clairement ont un problème et/ou des trucs à compenser, je sais pas, il faut toujours que ça tourne autour du cul, de relations toxiques empoissées de l’héritage d’une vision binaire et patriarcale du couple ; tout du moins masculine à l’excès. Du coup ça ressemble à un mauvais fantasme romantique, superficiel dans tous ses traitements, avec une psychologisation adolescente et une relation centrale creuse qui ne permet pas de vraiment exploiter son idée de base de manière satisfaisante. Parfaitement oubliable.

Deux tristesses, Geo Alec Effinger
Pfouh. Alors c’est pour le moins singulier, comme texte. Je n’arrive juste pas à savoir si je trouve ça audacieux et réussi ou bêtement edgy et de fait un peu stupide. Le concept est très simple : on prend des figures établies et indéboulonnables de la littérature jeunesse, et on envahit leur espace narratif à gros coups de boutoir réalistes, tout en conservant le style de départ de l’oeuvre qui se retrouve ainsi corrompue. La nouvelle est donc coupée en deux, avec sa première partie s’attaquant à Winnie L’Ourson de A.A. Milne ; la seconde au Rat et à la Taupe du Vent dans les saules de Kenneth Graham. (Merci à l’avant propos d’Yves Frémion pour la précision particulièrement utile à la compréhension du récit, en particulier sa deuxième partie. Quand c’est bien faut le dire aussi.)
Et donc : je sais pas. Clairement, y a un travail de stylisation et de reprise dans le détournement qui est lisible et probablement très réussi, puisque les deux parties ne se ressemblent pas du tout, formellement parlant. (Bravo France-Marie Watkins à la trad’, d’ailleurs.) Mais au delà de ce côté technique de la « parodie », je crois bien que je ne suis pas totalement fan de la démarche. Parce qu’une fois qu’on a fait la vanne de faire subir des concepts réels totalement étrangers au monde des personnages de séries pour enfants, qu’est ce qu’il reste, à part des ricanements un peu stériles ? Je trouve extrêmement difficile de lire dans cette nouvelle autre chose qu’une expression cruelle d’un certain cynisme que je ne goûte absolument pas. Vraiment pas mon délire du tout.

Le monde du temps réel, Cristopher Priest
Eh bah heureusement qu’il est là, lui ! Alors oui, c’est conceptuellement un chouïa perché, cette histoire de station orbitale qui est là mais pas vraiment là, qui sert peut-être de base de recherches, peut-être pas, dont le narrateur est peut-être seul sain d’esprit dans une micro-société folle, ou l’inverse, on sait pas ; peut-être qu’effectivement j’ai pas tout compris aux délires techniques de l’auteur, parce que c’est pas non plus le texte le plus accessible du monde, mais je crois bien qu’en fait c’est pas un bug, c’est une de ses fonctions premières. Y a de quoi bien manger, intellectuellement parlant, là dedans, avec quelque chose qui ressemble pas mal à une prédiction involontaire de certains effets pervers comme bénéfiques des réseaux sociaux, ou à minima des échos de nos tendances sociales au commérage et à l’extrapolation : c’est très très cool, et c’est très intelligemment articulé.
Si on ajoute à ça que, tout bêtement, l’intrigue est super prenante du début à la fin, et que sa chute est proche de la perfection, ça nous donne tout simplement un excellent texte de science-fiction, et je demande pas grand chose de plus, moi, à un moment donné !
Alors merci Cristopher Priest, de justifier à vous tout seul la lecture de ce numéro par ailleurs quand même bien compliqué.

trip, Jacques Goimard
Alors que là, vraiment. Parle d’un texte qui à mes yeux ne semble être là que parce que l’auteur est copain avec la rédaction. Délire perso et assez hermétique à base de blagues référencées sur le petit monde de la SF française de l’époque, ça pourrait être amusant si ça n’était pas aussi pauvre et prétexte à juste faire du name-dropping sans grande valeur ajoutée. Le pire c’est qu’il y a une chute pas dénuée d’intérêt, mais complètement noyée par la superficialité et l’aspect égoïste du reste du texte. En inversant les proportions, on tenait peut-être un truc ; en l’état actuel, c’est ni fait ni à faire.
Et ça laisse un sale goût à la conclusion de la partie Fictions de ce numéro. Ça fait pas sérieux.

Et donc, petite section critique de ce petit numéro ; ça va aller vite.
D’abord, Vie et mort du « Rayon Fantastique », par George H. Gallet. C’est tout simple, c’est l’autopsie de la collection littéraire susnommée par un de ses principaux artisans. C’est éclairé, apparemment lucide et honnête, et de fait, très informatif. C’est chouette, que dire de plus. J’ai appris des choses, et ça me donne envie de découvrir la collection, éventuellement, si j’ai l’insolente chance d’en trouver en occasion.
Et puis derrière, mon copain Jean Bonnefoy nous offre Hifiscifi rencontre les objets vinyliques ou petit historique de la musique cosmique, du XVIIIe siècle à nos jours. Le concept, c’est une exploration des rapports anciens entre la musique sous toutes ses formes et la SF, même avant qu’elle ne soit de la SF, au travers du prisme de perception d’un alien appelé Hifiscifi. Je trouve l’idée géniale, et j’adore toujours Jean Bonnefoy, mais on va pas se mentir, son approche est hyper pointu, et surtout hyper touffue. Ça manque d’air et de vulgarisation, du coup j’ai pas tenu la distance. Mais sans déconner, c’est vraiment passionnant, en vrai. Renversant d’érudition. Pour qui y trouvera son compte, iel y trouvera vraiment son compte.

Et après une rapide et un peu déprimante section In memoriam, le numéro se conclut. On sent que c’était encore en rodage, la maquette est pas super solide, et la sélection laisse déjà à désirer. Vraiment, Univers, c’est passionnant en grande partie parce qu’on sent que c’est pas très sérieux. Ça n’arrêtera certainement pas ma collectionnite, et encore moins ma chroniquite !

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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