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Un peu de ton sang (suivi de Je répare tout), Theodore Sturgeon

The Real YouThe Hu (extrait de l’album Hun)

Qui de mieux, je vous le demande, pour attaquer quelques semaines de retour aux sources de ma passion littéraire, que le GOAT officiel de mon panthéon, Theodore Sturgeon ? Pas grand monde.
Comprenez bien que Greatest Of All Time, si dans mon jargon, c’est forcément hyperbolique, parce que je refuse de souscrire à l’idée d’eune quiconque meilleur·e à l’échelle de la Littérature toute entière – question de principes – il y a quand même une part de vérité dans ce surnom. Le fait est que depuis Les plus qu’humains et à force de constater la puissance de l’expression littéraire du bonhomme à chaque occurrence ou presque, je suis intimement convaincu que le nom de Sturgeon n’est vraiment pas assez cité parmi tous les classiques de son temps.
Et donc : pour une reprise des lectures plaisir sans perspective prévisible de prise de tête, il s’est imposé le plus aisément du monde.
Pour un résultat surprenant : il encore réussi à me surprendre positivement, ce salopiaud. C’est dingue, ça ; on a beau penser qu’on sait, on ne sait pas.
‘Ttendez, j’vous explique.

Faisons les choses dans l’ordre et attaquons d’abord la novella qui ouvre le bouquin et lui donne son titre. Ça commence fort en terme d’audace et de sens du cadrage, déjà, puisque Sturgeon, comme l’insolent génie qu’il est, nous adresse directement la parole pour planter sa diégèse, son décor, sa distance focale et son mode d’expression. C’est abusé de panache et de facilité dans la sobriété du dispositif, mais ça permet déjà de nous présenter l’ambiance de son récit et de créer de l’ironie dramatique. Parce qu’au travers des échanges épistolaires initiaux qui composent l’introduction de son récit, on pourrait croire à une simple tranche de vie un peu tragique, mais somme toute pas digne de vraiment défrayer la chronique. Certes, la sensibilité toute singulière de l’auteur donne vie à tout ça avec force et souffle – on serait déçu à moins – mais on est plus du côté de la fable sociale glauque qu’autre chose ; c’est précisément ce cadrage initial qui insinue un malaise sournois et progressif dans tous les coins du récit qui nous est fait, à coup de non-dits et d’incompréhensions. C’est d’autant plus merveilleusement perfide que Sturgeon, fidèle à lui-même, manie ses différentes formes d’expressions à la perfection, construisant son intrigue au travers d’un dossier médical fictif, composé de lettres plus vraies que natures – bordel, enfin de l’épistolaire 100% crédible ! – auxquelles se joignent des liasses de documents, témoignages et transcriptions d’entretiens médicaux. C’est redoutable d’efficacité et on est dedans du début à la fin, passant parfois du rire au grincement de dents en l’espace d’une demie page.

Et c’est d’autant plus formidable que ça date de 1955. Déjà, je crois que pour l’époque, sans être révolutionnaire, c’est quand même très rare, surtout avec une telle maîtrise, en terme formel ; mais aussi, et surtout, bon sang, encore une fois, la modernité de pensée de Sturgeon. J’en reste toujours aussi positivement sidéré. Sur une étude de caractère bien singulière, et en considérant la nature du mal qui ronge notre patient, que je garderais bien entendue secrète pour respecter l’intrigue – même si bon, le titre – l’issue semblerait évidente, en ce temps et en ce lieu. Franchement, même avec mon a priori extrêmement sympathique envers Sturgeon, je m’attendais déjà à devoir lui pardonner une vision vieillotte des questions autour de la santé mentale et tout ce qui va avec. Sauf que non. Alors certes, on a une vision un peu trop psychanalysante des problèmes rencontrés par notre protagoniste. Mais déjà, c’est suffisamment bien foutu pour que je ne m’en formalise pas trop, de base ; et en plus, ce bon vieux Theodore nous balance des takes systémiques ultra-basées sans perdre de vue les responsabilités individuelles des différentes parties impliquées, c’est assez exceptionnel. Il déploie littéralement une vision du soin à base de compréhension lucide, de dialogue et de bienveillance éclairée ; son intrigue tient presque de l’étude de cas scientifique. C’est vraiment, vraiment impressionnant. Et les seuls moments où l’auteur se départir de son impartialité, c’est pour renforcer son texte avec des saillies dont l’ironie m’évoquerait personnellement le travail d’une certaine Shirley « Queen » Jackson. Oui je donne des petits surnoms à tou·te·s mes auteurices de coeur.
Bref, en dire plus ce serait ruiner la surprise et la découverte. Formidable roman court, plein de pépites formelles et débordant d’un souffle exceptionnel : c’est Sturgeon, c’est du caviar.

Et là, moi, j’étais content. Satisfait. Repu. J’ai attaqué la nouvelle qui complétait le livre en me disant que certes, c’était du Sturgeon, mais bon, sans trop d’illusions non plus ; la plupart des nouvelles qui viennent compléter une novella comme ça, c’est pour faire masse, atteindre un standard de volume qui justifie l’impression du texte titre, pas forcément pour en mettre plein les yeux. Surtout quand on considère le statut de la nouvelle dans notre beau pays. Dont acte ; un début de lecture sans attentes.
Vous voulez la meilleure ? Je répare tout est probablement une des meilleures nouvelles que j’ai lues signées de Sturgeon. Ce qui veut dire que c’est probablement une des meilleures nouvelles que j’ai jamais lues, du coup. Rires.
Alors bon, forcément, chroniquer une nouvelle sans la spoiler comme un sagouin, c’est chaud, alors je ne vais pas m’y risquer trop avant. Disons juste que ce texte est exceptionnel, encore une fois, pour son niveau de maîtrise dans sa mise en scène et sans ce qu’il raconte sans l’écrire. C’est tout à la fois une étude de personnage à l’écriture chirurgicale, un exercice de mise en tension diablement réussi, une masterclass de prise de distance et d’instauration d’ironie dramatique maximale : c’est une putain de leçon. C’est pour ça que je dis que Sturgeon c’est le GOAT, le mec est un marionnettiste hors pair ; en faisant mine de manipuler les arcanes de ses récits, c’est finalement avec son lectorat qu’il fait joujou, provoquant exactement les réactions qu’il souhaite pour ensuite encore mieux les subvertir.
C’est vraiment à mettre à son crédit, je pense que c’est précisément parce qu’il écrit des personnages aussi terriblement humains, parvenant à créer une empathie organique inégalée, qu’il est capable d’instaurer des ambiances aussi tangibles et des situations aussi crédibles et malaisantes, et ce même sans aucun élément d’Imaginaire.
Le soupir qu’on pousse après avoir fini de lire un Sturgeon, c’est encore du Sturgeon.

Traditionnellement, c’est le moment où je dis que peut être que je manque d’objectivité, tout ça, que je me laisse potentiellement abuser par mon biais favorable envers l’auteurice de mon petit panthéon personnel. Pas pour Sturgeon ; je refuse. J’en suis désormais convaincu, il était juste si foutrement balaise que ça. Son sens de la mise en scène, du cadrage, sa manière si singulière d’envoyer paître les conventions pile quand il faut pour nous faire comprendre qu’il nous baladait jusqu’ici, pour ensuite reprendre lesdites conventions en route sans donner l’impression de lutter un instant, et enfin les envoyer balader de nouveau avec un décontraction criminelle : trop fort, juste trop fort.
Et tout ça avec ce qui ressemble à un sens aigu de la justice et des principes humains, même en tenant compte de l’inflation morale. Sturgeon, je l’aime littérairement et humainement, et c’est pour ça que je ne me lasse pas de le lire, encore et encore.
Le GOAT.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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