
ERROR – The Warning (extrait de l’album éponyme)
*Chronique initialement rédigée le 04/07/2026*
Je dois des excuses à l’autrice de ce roman. Je l’ai vraiment ouvert avec la conviction qu’il ne tiendrait pas vingt pages avant de me convaincre, au mieux, qu’il ne serait pas pour moi, au pire qu’il allait me soûler à mort.
Et nous voilà pour une chronique complète, le signe qu’il s’est passé quelque chose de suffisamment remarquable et positif pour que je me dise que ça vaille le coup d’étendre un minimum mes réflexions au delà de quelques maigres paragraphes. Comme quoi, garder l’esprit ouvert, décidément, ça peut amener à faire des découvertes chouettes.
Parce que oui, ce texte ne partait vraiment pas gagnant, et il aurait très facilement pu virer au fiasco à mes yeux. Et une fois n’est pas coutume, je pense que c’est en narrant linéairement moi-même le processus de mon exploration de la proposition littéraire de Sarah Tadlaoui que je pourrais au mieux rendre compte de mes sentiments à son égard.
Alors c’est ti-par.
On commence par la présentation du roman à une réunion de Rentrée Littéraire (super original, je sais). Où on nous expose ce premier roman sur des arguments que je qualifierais diplomatiquement de convenus ; super plume, expérience singulière, premier roman renversant, blabla, les superlatifs attendus et ennuyeux au possible, parce qu’à force de répétition, on ne peut plus croire à la sincérité du propos. J’ai immédiatement rangé ce roman dans la catégorie des auto-fictions probablement intéressantes uniquement pour leur style travaillé et leur diegèse située un peu dans un cadre transgressif par rapport au paradigme bourgeois habituel. Le genre qui peut éventuellement piquer mon intérêt mais qui va vite me lasser à cause d’un angle trop scolaire ou de thématiques éculées/ennuyeuses/superficielles/deux ou les trois (barrez les mentions inutiles). J’ai embarqué ce roman comme tant d’autres, convaincu qu’il ferait le nombre dans la masse des abandons me prouvant que décidément, moi et la blanche… Bref.
Et puis j’ai commencé le roman. Première impression spot-on. Observation un peu désincarnée du réel, style haché, presque frénétique, métaphores sensées mais un peu trop conscientes d’être des métaphores, c’était ok sans me faire frémir dans un sens ou dans l’autre.
Puis l’intrigue et les enjeux se mettent doucement en place. J’avoue que sans être happé, je suis obligé de reconnaître que formellement, c’est propre. Clinique et précis. Y a un échange symbolique entre la forme et le fonds qui donne un vrai intérêt au texte. Même si l’histoire de notre protagoniste ne me parle vraiment pas, je dois rendre à l’autrice-César sa capacité à lui donner vie et corps. Il se passe un truc. Alors ouais, structurellement et thématiquement, le parallèle vie pro/vie amoureuse, bof ; la démonstration de l’arnaque du monde du travail en général, de celui de la start-up en particulier, meh, Sarah Tadlaoui prêche un converti. Mais mais mais… Nan, il se passe un truc. L’angle d’attaque est bon, il y a une tension sous-jacente, on tourne chaque page avec le sentiment qu’à la prochaine, y a un truc qui va péter, quelque part, sans qu’on sache vraiment quoi ni savoir ce qu’on espère réellement.
Et puis à mi-chemin, je me rends compte que sournoisement mais sûrement, je me suis fait attraper. Ce que le quatrième de couverture nomme fort justement « la syntaxe informatique » du texte m’a complètement séduit ; l’autrice, pour un premier roman, a déjà, semble-t-il, complètement intégré l’art subtil de l’ellipse. Et non seulement elle rythme parfaitement son récit, mais en plus elle le fait avec une audace sobre que je trouve assez classe ; son usage des / est à la fois terriblement basique et en même temps si habile, je trouve ça assez saisissant. Et formidablement remarquable. Un tout petit détail, à l’aune de tout ce qu’elle raconte, mais qui fait preuve de tellement de personnalité qu’il fait l’effet d’un formidable catalyseur à l’échelle du roman entier. Sans exagérer, ce tout petit trait de personnalité du roman, je le trouve assez génial, parce qu’il concrétise très élégamment l’espace pris par des creux que le roman aurait perdu à incarner par du texte superflu.
Alors oui, ce que raconte Sarah Tadlaoui sur le monde des start-ups, de l’IA, de la tech en général, fondamentalement, je vais pas prétendre que ça m’a particulièrement choqué. L’ambiance misogyne, confinant la compétition à la prédation, que ce soit dans ou en dehors des bureaux, la vulgarité d’arrivistes pathetiques qui tentent de combler leur vide intérieur avec des flots de cash, de drogue et de violence ritualisée, bon… Je connais. J’imagine que pour des gens totalement étrangers au monde que raconte l’autrice, il peut y avoir quelque chose de choquant à lire une spéculation financière et technologique tellement vidée de sens que les mots utilisés pour en parler n’ont guère de sens. Beaucoup moins pour quiconque hait suffisamment ce monde pour s’y intéresser comme à un ennemi qu’on surveille.
Le secret, comme toujours, c’est pas tant le quoi que le comment. Et là, oui, Sarah Tadlaoui vise juste. En nous racontant aussi précisément, au scalpel, et de l’intérieur, la trajectoire d’une jeune femme qui se prend toute l’ampleur de sa désillusion en pleine poire alors qu’elle comprend que ses compétences comme ses efforts n’ont pas la valeur méritocratique qu’on lui a toujours fait croire qu’iels avaient, et ce au travers d’une langue qui retranscrit parfaitement à quel point cette idéologie mortifère a pu la formater… Là je dis oui. Et même que je le redis encore derrière : oui.
En écrivant cette histoire si personnelle, quasi intime, d’une manière si singulière, en verbalisant des choses simples d’une manière étrangement complexe, avec un redoutable sens de la synthèse et du non-dit, Sarah Tadlaoui lui confère une vraie force d’impact, une puissance évocatrice extrêmement efficace. Et alors que je vois, que je conçois ce que peut être le monde de la tech, avec toute sa bêtise crasse et ses obsessions malsaines ; l’autrice m’a ici donne à voir l’ensemble sous une lumière révélatrice qui me fait me dire que je n’avais peut-être pas autant idée de la réalité que ce que je croyais. D’une certaine manière, ce que j’aurais pourtant pensé hautement improbable, par son effort formel, l’autrice parvient à conférer de la distance à sa fiction, à en effacer les aspects les plus « auto », si j’ose dire. C’est sans doute pour ça que je suis rentré dedans ; je n’ai jamais eu le sentiment que le récit était au service de l’image de son autrice, mais bien que les connaissances de l’autrice étaient entièrement au service de son récit : elle avait quelque chose à dire, et elle est parvenue à trouver un moyen d’expression sincère, personnel et singulier pour l’exprimer d’une manière qui lui semblait la plus adéquate.
Et je dirais qu’elle a foutrement réussi son coup.
Voilà, des fois ça tient à vraiment pas grand chose. On aura beau se dire qu’on répète encore et encore les mêmes histoires, farcies des mêmes morales et des même ambitions, des fois, il suffit d’un tout petit pas de côté pour que de nouvelles saveurs littéraires se révèlent à nous. Je ne vais pas prétendre que Croire au code, aussi malin et parfait soit son titre – vraiment, quel titre exceptionnel – a été un complet renversement de mes perceptions ; mais ce roman a l’immense mérite d’avoir réussi à me prendre par surprise par un truchement totalement inattendu, et de tenir sa ligne tout le long du déroulé de son intrigue, avec un vrai sens de l’ambiance et de la narration. Et c’est un premier roman !
Dès lors, tout en étant raisonnablement circonspect, je pense quand même pouvoir être enthousiaste et retenir le nom de Sarah Tadlaoui. Si elle frappe aussi fort d’entrée, à quoi est-ce qu’on aura droit quand elle aura progressé ?
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
