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RL26 #2 Le Phare de l’Impossible, Michael Pedersen

Allnighter – twen (extrait de l’album Fate Euphoric)

*Chronique initialement rédigée le 28/05/2026*

Très honnêtement, je ne pensais pas qu’une telle chronique arriverait sur le blog, surtout dans la forme et l’état d’esprit où je vais tacher de vous la livrer. Certes, j’ai abordé cette rentrée littéraire avec tout le professionnalisme possible, avec ce que ça peut suggérer pour moi de sacrifice et d’efforts envers une opération commerciale et culturelle pour laquelle je n’ai qu’un respect tout limité ; parce que conceptuellement, déjà, je n’aime pas la Rentrée Littéraire et tout ce qu’elle représente d’emprise sur la chaîne du livre et l’état de la représentation littéraire en France.
Mais il parait que je suis de nouveau libraire, maintenant. Alors je n’ai pas le droit de seulement songer à ne pas m’intéresser à cet évènement central de la vie culturelle à laquelle je participe par ma seule existence. Et comme vous le savez si vous suivez déjà le blog et ses diverses activités, j’ai basiquement documenté toute ma découverte de la production 2026 en littérature générale pour les sorties d’août/septembre, avec des fortunes diverses. Et comme je sais que la litté générale et moi, c’est une histoire pour le moins compliquée, je n’ai que très peu ouverts de bouquins avec la conviction que j’allais y faire une découverte enthousiasmante ; non seulement je n’ai que très peu d’atomes crochus avec la mimésis qui la peuple en majorité, mais en plus j’ai des préjugés qui ont la vie dure envers elle. Le plan, c’était vraiment, en dehors de quelques exceptions, de tracer mon chemin, avoir d’abord et avant tout une vision globale de ce qui allait sortir, et, à défaut de pouvoir anticiper ce qui allait attirer le public de ma librairie, profiter de ma bonne mémoire pour avoir une idée correcte de la majorité des bouquins qui pourraient m’être demandés et m’adapter aussi vite et intelligemment que possible.
Et bref : quand on m’a fait la présentation du Phare de l’Impossible, je vais être tout à fait honnête, en dehors de l’immense sympathie que m’a inspiré la vidéo de présentation du bouquin, enregistrée à l’arrache par l’auteur, et présentée à nous sans le son, je le sentais pas du tout, mais alors vraiment pas. Premier roman d’un auteur poète multiprimé – écossais, certes, mais ça ne fait pas tout – aux prémisses aisément éculées, vendu avant tout sur sa plume et sur son atmosphère : je subodorais une tentative de bonne volonté mais rapidement battue par mes blocages habituels.
Vous l’aurez compris, ce n’est pas du tout ce qui est arrivé. Au contraire, après seulement quelques pages, j’ai compris qu’il se passait quelque chose de rare entre ce bouquin et moi. Et plus j’avançais dedans, plus je réalisais que j’étais en présence d’un absolu et indiscutable coup de cœur. Et du coup, je me suis dit que allez, je pouvais bien faire un effort à la hauteur de ce que l’événement représente pour moi.
And now, the fun part : l’explication. Bonne chance moi.

Sur l’île de Muckle Flugga, tout au nord de l’Écosse, se dresse un phare. Et dans ce phare vivent Le Père, gardien officiel de l’endroit, ainsi que son fils, Ouse. Les subventions gouvernementales ayant faibli avec les années, ils doivent ponctuellement accueillir des visiteurs payants, majoritairement des ornithologues, qui viennent vivre quelques temps sur l’île pour profiter de son climat singulier et de sa population d’oiseaux. C’est un de ces visiteurs, Firth, écrivain en profonde dépression, bien décidé à venir mourir sur cette île pendant son exil volontaire, se faisant passer pour un peintre amateur de volatiles, qui va, en débarquant un beau jour, bouleverser l’équilibre déjà fragile de la petite cellule familiale.

Commençons par le commencement : je suis pas fan du titre français. Mais soyons magnanime, le titre original de Muckle Flugga aurait été absolument impossible à vendre sans tout le contexte du roman auprès d’un public un tant soit peu frileux, donc soit ; on a fait au mieux. Et par « on », j’entends Claire-Marie Clévy à la traduction, à qui, plus sérieusement et avec toute l’emphase nécessaire, je dois tirer un chapeau très très bas : son boulot sur ce roman est absolument remarquable et participe sans aucun doute à mon enthousiasme à son égard. Parce que oui, effectivement, Michael Pedersen, tout à sa formation poétique, jouit clairement d’un vocabulaire et d’un lexique créatif d’une richesse fabuleuse, et rendre en français sa foisonnance comme sa joie communicative à convoquer certaines images audacieuses au gré des situations et des registres n’est pas un mince exploit. J’ai retrouvé le même respect que pour les travaux les plus balaises d’une Michelle Charrier ou d’un Pierre-Paul Durastanti, pour prendre des exemples très parlants dans mon parcours.
Il est rare que je rejoigne le chœur des louanges quand il s’agit du style, même maintenant j’ai relativement appris à appréhender l’affaire d’une manière qui me convienne – coucou Mélanie Fazi – il me reste toujours un fonds de méfiance dont je ne saurais me détacher totalement. Mais dans le cas présent, clairement, je dois bien admettre que j’ai été complètement séduit. L’économie opérée par Michael Pedersen est proche de la perfection dans ce domaine, à mes yeux. Les envolées lyriques sont toujours limitées à un volume impeccable, les formules tapent juste et sont mobilisées avec un esprit d’optimisation impressionnant, et le tout venant de la narration demeure simple sans manquer de panache ou d’élégance ; on se laisse porter, chapitre après chapitre, et régulièrement, on se dit que c’est beau. Et c’est super chouette. Parce que c’est genre… vraiment beau, v’voyez.

On se laisse d’autant plus porter, et c’est d’autant plus chouette, que l’auteur nous raconte avant tout une super histoire, avec là aussi une grande habileté ; celle de savoir précisément ce qu’il veut nous raconter au delà de l’évidence de l’intrigue même. En résulte un récit débordant de sincérité, de tendresse et d’empathie envers ses personnages, dynamisé par une tension et une mélancolie frémissant en permanence sous la surface, sous-tendant merveilleusement l’ensemble en lui conférant des enjeux juste assez nébuleux pour qu’on cherche à chaque page à savoir ce qui va se passer ensuite, sans jamais se lasser de n’avoir que des petits bouts de réponses éparpillés entre les chapitres.
On est dans un genre assez rare de fiction en dérapage contrôlé, où il ne se passe à la fois pas grande chose et un milliard de trucs, pour peu qu’on se sente un minimum investi à un moment où à un autre pendant l’introduction des personnages et des enjeux qui les accompagnent. Je sais que dans mon cas, il n’aura pas fallu si longtemps que ça pour m’attacher d’une façon bien particulière à chaque protagoniste, et dès lors, il fallait que j’aille au bout, ne fut-ce que pour eux ; j’étais bien trop impliqué dans leurs trajectoires respectives pour accepter de les laisser en plan.

C’est d’ailleurs un autre aspect majeur de l’immense réussite de Michael Pedersen à mes yeux : les trois personnages qui composent le trépied narratif et dramaturgique sont des merveilles d’équilibre et de complexité, superbement narrés par l’auteur, dans un flux omniscient dosé à la perfection, en cela beaucoup aidé par la multiplicité des registres de langues que j’évoquais plus tôt. Quand on est dans la tête de Firth, ça ne sonne pas exactement pareil que quand on est dans la tête d’Ouse ou du Père, et les différentes perspectives de nos trois protagonistes se complètent dans un ballet d’une fluidité et d’une intelligence narrative rare. Parce qu’on est dans ce genre de cas merveilleux pour moi où la forme éclaire le fonds et inversement, où on sent bien que les éléments que nous livre l’auteur au travers des prismes perceptifs de ses personnages participent précisément de ce qu’il veut bien nous livrer ; Michael Pedersen écrit régulièrement entre les lignes de ce que les personnages vivent, à notre destination, sans jamais perdre sa subtilité. Comme les plumes que j’aime le plus, il met en scène sans raconter directement, tout en sensibilité et en effleurements, avec un jeu constant de faux semblants et de révélations dépendant uniquement des idées plus ou moins préconçues que se font ses protagonistes les uns des autres, sans jamais trop verser dans le pathos, le dramatique, le surjeu narratif ou le moindre effet de manche. C’est très fort, je trouve, surtout pour un premier roman.

Alors oui, je ne me leurre pas non plus. Il y a fort à parier que sans l’effet de surprise ou peu importe comment on pourrait désigner ma forme de désarmement face à un récit de ce genre, à mi-chemin entre la tranche de vie et le récit d’initiation, à peine teinté d’un fantastique symbolique de bon goût, je serais peut-être un peu plus mesuré dans l’expression de mon enthousiasme. Ou peut-être que pas du tout, et c’est juste un si bon roman que ça. Sincèrement, je préférerais la deuxième option, juste parce que ça me donnerait une excuse pour bassiner tout le monde avec et avoir le plaisir de partager mon amour pour le personnage d’Ouse, d’une pureté d’autant plus exceptionnelle qu’elle ne semble jamais artificielle ; alors qu’un personnage comme lui, mal écrit, on a juste envie de lui coller des claques. Et c’est un peu la même chose pour les personnages du Père et de Firth : à l’image du récit dont ils sont tirés je trouve presque que leurs réussites respectives sont trop belles pour être vraies.
Je suis subjugué par la ligne de crête qu’à réussi à tenir Michael Pedersen avec ce roman, parvenant à systématiquement esquiver tous les écueils qu’une histoire telle que celle qu’il a décidé d’écrire auraient pu suggérer. Ni tragédie au pathos dégoulinant et abject de cynisme, ni fiction-panier naïve au feel-good malhonnête, on est dans une histoire merveilleusement humaine, avec ce que ça peut suggérer d’instants de grâce comme de hontes ponctuelles, les unes comme les autres posé·e·s de chaque côté de la balance littéraire cosmique. Et à la fin, l’équilibre. Et, pour un cœur qui ne serait pas de pierre comme le mien, je serais prêt à le parier, une réelle et profonde émotion. Je sais que moi j’ai ri de bonheur et de plaisir à quelques moments comme j’ai serré le point à l’idée que quelqu’un fasse une grosse bêtise.
J’étais bien dedans, quoi. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Donc ouais. Absolument adoré. Petit bijou d’humanité et de complexité flamboyante, appuyé par un sens ciselé de la poésie et de la langue ; je trouve que c’est un très bon, un grand roman. Ce genre de merveille qui me donne autant envie de faire des phrases que de juste répéter ce qui me semble être une évidence : c’est de la foutue bonne came littéraire. Ça se lit tout seul et ça fait frétiller des choses en dedans de soi qu’on aimerait sentir frétiller comme ça plus souvent.
Le genre de bouquin dont on ressent déjà le manque au moment où on le referme pour la dernière fois. Dont on espèrerait presque l’oublier pour pouvoir en jouir une nouvelle fois avec la même candeur.
Et voilà, j’ai fait des phrases.
Aucun regret.
La Rentrée Littéraire est déjà rentabilisée de mon côté, merci beaucoup.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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