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Fragments – 5

Mölÿazah : 1

[…]

« Mon souvenir le plus précis remonte au jour où j’ai tout oublié. »
Le ton ne souffre aucune réplique, l’expression est précieuse, prudente, sans doute souffre-t-elle de trop nombreuses répétitions au fil des ans. Il lui a fallu raconter son histoire tant et tant de fois qu’elle a fini par se figer, pour être plus supportable.
« C’était comme me réveiller d’un long cauchemar dont mon esprit se défaisait lentement alors que j’émergeais du sommeil. J’avais beau essayer de m’accrocher aux dernières bribes de ce qui me semblait avoir le moindre sens, l’éther de mes derniers souvenirs s’effilochait entre mes doigts. J’étais seul, au milieu de la plaine, alors que le premier soleil se levait tout juste, je n’avais plus sur moi que la certitude de n’être plus personne.Et curieusement, j’étais serein. »
Quelques phrases seulement, un vague sourire sur son visage ravagé, ses yeux perdus dans le vague, ne se fixant sur rien mais ne bougeant pas, il avait capté un auditoire entier, sans même hausser la voix. Un simple filet rocailleux et mélancolique qui se glissait doucement entre les tables, faisait vaciller les flammes des bougies par la force de son irréelle tranquillité.
« J’étais serein oui. Parce qu’en même temps que je m’étais oublié, je m’étais enfin retrouvé. L’oubli de qui j’étais me permettais d’enfin de pouvoir décider que qui j’allais être. Plus de nom, plus d’héritage, plus de souvenirs, plus d’attaches, c’était l’assurance, enfin, de ne rien devoir à personne d’autre qu’à moi-même ou à l’idée que je pouvais me faire de mes devoirs. M’oublier, c’était être libre. »
Une seule larme coule le long de sa joue, bientôt rejointe par les reniflements de certain·e·s dans la taverne. Les esprits des plus dur·e·s ici les conjurent de ne pas croire ce qu’il dit ; ce n’est là que forfanterie, esbroufe et fausse philosophie prétentieuse, il ne peut pas en être autrement. Ce n’est qu’une diversion, habile, certes, mais qui ne peut pas durer. Les esprits sont suspicieux, oui.
Mais les cœurs ne doutent pas, pas un seul instant. Cette suspension du temps, ce sentiment de vérité ne peut qu’être vrai. Il y a là une force, une puissance que seule la sincérité la plus pure peut atteindre, ce genre d’innocence dont on se rappelle, sur laquelle on souhaite avoir le courage de pouvoir prendre exemple, un jour, pour finalement se racheter, expier toutes ses erreurs.
Alors on écoute, on espère attraper du bout des doigts, au moins un petit bout, le garder jalousement pour soi, pour mieux le partager au moment le plus opportun.
« J’ai compris, dès lors, quelle était ma voie, ma vocation, ma raison d’être. J’allais mieux m’oublier pour me rappeler des autres, me souvenir pour eux. J’avais fait le vide pour mieux me remplir, j’étais Marqué, enfin, sans savoir d’où me venait ce soulagement, cette illumination surgie du plus profond de moi, ce moi que je n’étais plus. Je me suis alors mis en route. »
Un silence, si court, si long à la fois. Ce genre de silence qui fait partie du discours. Pas étudié, pas préparé, juste une pause, un temps d’arrêt faisant office de ponctuation invisible, auquel même l’audience participait. Tout le monde respirait pour donner son souffle à celui qui parlait et mieux le reprendre collectivement.
« Je vous ai tou·te·s croisé·e·s, un jour où l’autre, d’une certaine façon. J’ai attrapé au vol les souvenirs dont vous pensiez vous être débarrassés pour mieux vous les restituer, vous rappeler qui vous étiez, que vous n’êtes plus, mais que vous auriez aimé encore être. »
Il se redresse soudain. Sans violence, mais avec fermeté. Son regard semble regagner la consistance qu’il avait abandonné. Il cligne des yeux. Puis encore. Il fouille dans la mémoire qu’il n’a plus mais qu’on lui a prêtée pour cette occasion.
Ces yeux. Ce ne sont plus les siens. Ce sont ceux de mon grand-père. Il me demande.
« Tu te souviens ? »
Bien sûr que je me souviens. Je rengaine mon épée, et je sors. Comme ça. Sans honte ni regrets.
Mais avec une peine infinie.

[…]

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