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Regards sur Mölÿazah #3 – Mamée Sedea

TW : Violence/Guerre

Elle est assise dans sa chaise à bascule, sereine, oscillant tranquillement sous la lumière d’une douce fin de matinée. La transition tardive de la saison froide à la saison chaude l’a contrainte à se cacher sous une multitude de couvertures, mais elle tient à profiter de ce soleil, si rare dans la région ces derniers temps, qui lui réchauffe l’âme à défaut du corps. Elle a bien assez conscience de son âge, et n’ignore pas qu’elle aura froid malgré tous ses efforts. C’est avant tout un acte de témérité, une tentative un peu désespérée d’être fidèle à elle-même. Son attitude en dit bien assez, surtout quand on la connaît un peu. Malgré tout, elle fera toujours preuve d’une certaine résolution, et ne cessera jamais de sourire. Ses rares mouvements sont rapides et précis, et si elle aura du mal à se lever quand le moment viendra, elle fera fi de la douleur de ses articulations pour aller droit au but qu’elle se sera fixé. Tant que son esprit sera fort, son corps suivra, c’est ce en quoi elle croit.
Cependant, pour l’instant, il n’est pas question de bouger. Elle savoure l’instant autant que possible, balayant la lande devant elle d’un regard qui, lui, n’accuse aucunement le poids des années, quand bien même son œil rescapé a dû assumer la charge seul pendant si longtemps. Le contraste avec sa peau ridée, couturée de cicatrices blanchies par l’usure de la vie, est saisissant pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle a été élevée et a vécu comme une guerrière ; en tant que telle, elle a toujours eu à cœur de surmonter le moindre obstacle, la moindre épreuve. Mais dans ce genre de moments suspendus, où le monde semble vraiment paisible autour d’elle, elle n’a rien d’autre à attendre que la prochaine bénédiction que les esprits voudront lui accorder.
Sedea sourit alors que voilà précisément la prochaine qui se dessine à l’horizon. Juste une modeste calèche, tirée par un vieux repteur aux écailles ternes et à la langue pendante, qui viennent de franchir leur dernière colline avant le replat qui mènera leur équipage à destination, au pied de la montagne. Près de trois mois d’organisation et plusieurs dizaines de lettres pour en arriver à une maigre semaine de vacances en famille. Maigre, et pourtant si précieuse. Sedea ne peut pas en vouloir à sa fille ni à son gendre de ne pas venir très souvent la voir ; son domaine est très excentré, et tous les deux ont des responsabilités importantes à assumer dans leur grande ville, si loin au nord. Elle aurait préféré être encore capable de bouger par elle-même, mais quelques heures seulement à dos de cheval ou de repteur auraient sans doute eu raison des quelques os en bon état qui lui restent.
Tout le monde était d’accord pour dire que cette solution demeurait la meilleure. Sans compter le probable enthousiasme des enfants à l’idée de pouvoir quitter la ville pour quelques jours et redécouvrir la campagne avec des yeux plus matures. Cela fait quoi… 3 ans, qu’elle ne les a pas vraiment vus, en dehors de quelques dessins et reproductions partagés au fil de leurs échanges par courrier ? Elle renifle un bon coup pour éviter de déjà se mettre à pleurer ; elle gardera ça pour le départ, l’heure n’est qu’aux sourires. Et puis elle a une image à faire respecter, aussi. Re’ktor, son gendre, a encore peur d’elle, c’est un avantage qu’elle ne compte pas laisser tomber tout de suite ; il leur reste quelques sujets sur lesquels elle compte bien négocier.
La petite famille de sa fille est encore loin, mais elle discerne déjà leurs silhouettes, et son cœur se serre de gratitude, autant que d’émotion ; surtout lorsqu’elle devine l’agitation de ses deux petits-enfants. Ils commencent déjà à faire cahoter la calèche à force de trépigner. Bien qu’elle ne soit pas vraiment à portée d’oreilles, Sedea entend déjà leurs si doux rires ; ils n’ont pas pu tant changer que ça, même en trois ans. Eux qui étaient si beaux déjà, elle n’ose imaginer ce qu’ils sont devenus tous les deux. La vallée commence à porter à colporter les premiers échos de leurs paroles, elle devine des éclats de voix faussement fâchés, les traditionnelles moqueries que la bande aime à échanger. Son sourire ému se fait fier. Elle est heureuse que sa fille ait trouvé un foyer qui lui corresponde tant.
Et voilà que les parents craquent et éjectent les trublions du véhicule, afin sans doute de s’épargner un malencontreux accident qui ferait s’éparpiller leurs bagages dans l’herbe sauvage en bord de route, humide et sale, grouillante de bestioles. Les jumeaux s’exécutent avec un plaisir évident, se mettant même à trotter à hauteur du repteur qui ne leur adresse même pas un regard. Quelques secondes de ce manège ne les satisfont pas, et ils se lancent dans une course effrénée jusqu’au portail de la propriété, s’amusant mutuellement à ralentir, s’attendre ou subitement accélérer. Tout n’est encore que jeux pour ces deux-là. De là où elle est, elle peut enfin constater à quel point ils ont grandi.
Les trois ans écoulés ont considérablement affiné leur silhouette, ciselé leurs traits. Si elle avait pu croire à l’époque qu’ils finiraient plutôt par ressembler à leur Orc de père, avec leur peau d’un vert foncé et leurs épaisses défenses jaillissant tels des étendards de leur lèvres inférieures, l’ascendance elfique de leur mère a fini par reprendre une partie de ses droits, avec une incroyable réussite. Ils se sont allongés sans perdre leur robustesse et semblent avoir eu la chance de prendre le meilleur des deux mondes. Un sanglot étrangle Sedea malgré elle, submergée par sa fierté, à la vision de ce à quoi elle a contribué, même indirectement.
Mais elle n’a pas le temps de s’appesantir sur cette pensée douce-amère, alors que ses deux petits-enfants se précipitent sur elle après avoir franchi d’un bond souple la dernière barrière qui les sépare plutôt que de l’ouvrir. Toujours le même sourire gémellaire, magnifique, révélant la profonde beauté de leur statut de Fëdrins, descendants de sangs Orc et Elfe, si rares dans ces contrées. Elle est prise d’une hésitation coupable au moment d’identifier celui des deux qui s’adresse le premier à elle, mais elle reconnaît Do’Reï au dernier moment grâce à la discrète cicatrice qu’il porte à la tempe, souvenir d’un accident mineur durant sa petite-enfance.

« Hey Mamée ! Que te voilà bien installée ! Une habile excuse pour ne pas avoir à te lever à notre arrivée j’imagine ! L’âge ne te réussit pas, de toute évidence, il te prend doucement tes bonnes manières ! »

Comme à son habitude, il ne s’embarrasse pas des convenances pour jouer de la fausse attitude petite-bourgeoise qu’il aime à singer ; il y met juste plus de conviction que quand il était plus jeune. Sans doute comprend-il mieux pourquoi son père fait la même chose, parfois. Sedea ne s’en offusque pas, trop amusée, et surtout, résolue à faire preuve de bonne volonté ; elle les voit trop rarement pour se permettre d’être de mauvaise composition. Elle rit même de bon cœur alors qu’elle se retrouve étouffée par quatre bras et une rafale de baisers affectueux ; elle parvient tout juste à laisser échapper ses propres mains qui battent vaguement l’air et un « sales gosses ! » qui s’entend à peine sous la masse d’amour qui se déverse sur elle.
Raï’Fo prend le relais, dans ce jeu d’enchaînements verbaux que les deux jeunes garçons aiment pratiquer depuis qu’ils ont l’âge de parler et de sentir s’ils sont sur la même longueur d’ondes.

« Blague à part, t’as quand même l’air en forme Mamée, ça fait plaisir, on est super contents de passer la semaine avec toi. Et même si Papa et Maman font un peu la gueule à cause du trajet, ils seront contents aussi de te voir. Ils ont été assez clairs sur le sujet en nous en parlant les dernières semaines. Et ça leur fera du bien de pouvoir vivre en dehors de leur travail pendant quelques jours, surtout en étant avec toi. Tu leur a manqué. Bon, surtout à Maman, mais faut pas le dire. »

Sedea ne leur répond pas, elle se contente de les regarder, tour à tour, ces si beaux spécimens de l’évolution d’un monde qu’elle regrette de ne pouvoir voir s’épanouir encore très longtemps. Encore une fois, sa fierté et son orgueil l’étranglent. Elle sent les larmes monter sans vraiment pouvoir les retenir. Elle laisse même échapper un soupir ému qui ne trompe pas les jumeaux, qui ont la pudeur de ne lui répondre qu’avec de nouveaux sourires timides et une même étincelle dans leurs yeux qui magnifient l’instant. Ils savent pertinemment que cet instant est important pour leur grand-mère, ils comprennent qu’il faut lui laisser le temps d’en profiter et de le graver dans sa mémoire. Raï’Fo consent même à lui caresser affectueusement l’épaule avec pudeur, instantanément rejoint par son frère. Elle ne les aime que plus, et elle savoure d’avance les discussions qu’elle va pouvoir avoir avec eux dans le courant de la semaine à venir, les découvertes qu’elle pourra faire sur leurs caractères.
Le temps se suspend quelque peu, dans son propre petit cocon de douceur, jusqu’à ce qu’Aldra et son mari franchissent à leur tour le portail que leurs fils ont laissé fermé. Si Rek’Tor, fidèle à lui-même, se contente, après un fin sourire et un signe de tête qui se veut aimable envers sa belle-mère, de décharger la carriole et de libérer le repteur de son joug pour le laisser paître dans les hautes herbes ; Aldra, elle, se fige dans un moment de béatitude, les mains jointes sur la poitrine, devant la scène qui se déroule sous ses yeux. Sedea ne peut s’empêcher de remarquer que le soupir qu’elle laisse échapper est très similaire au sien. Sa poitrine se serre encore de constater qu’elle se retrouve toujours dans sa fille, malgré tout.

Si les retrouvailles étaient émues, au moins pour une partie de la famille, la retenue était tout de même de mise. Faute de savoir à quel point le voyage allait être éprouvant et de connaître à la perfection les goûts de chacun, Sedea a sorti la moitié de son garde-manger sur la table du jardin pour un gigantesque buffet sur lequel tout le monde se jette avec enthousiasme. On s’échange les banalités d’usage sur les affres d’un trajet en carriole à travers la campagne un peu sauvage du sud du royaume. Évidemment, on grogne pour le principe sur les contraintes que cela impose, mais tout le monde sourit. Même Rek’Tor, qui semble s’être adouci – ou détendu – depuis la dernière fois. Sedea et Aldra parlent peu toutes les deux, trop heureuses de s’imprégner de l’atmosphère de relâchement et de bonheur simple qui imprègne la petite famille enfin réunie au complet. La mère et la fille s’échangent beaucoup de regards amusés et complices, comme si elles ne s’étaient jamais quittées, et leurs angoisses entretenues si longtemps se taisent bien vite. Cette semaine sera une réussite. Tout ira bien. Le repas s’éternise un peu, et les langues commencent à se délier au moment où les garçons réclament un dessert. Ce sera bien sûr une tarte aux pommes, issues du verger de Sedea, dont elle s’occupe depuis qu’elle s’est installée ici avec sa compagne, il y a de cela si longtemps. C’est Aldra qui s’occupe de la préparation et de la cuisson, à l’aide d’un mélange de magies et une recette que sa mère lui a appris il y a si longtemps, mais dont elle se souvient encore par cœur, qu’elle exécute évidemment à la perfection. Tout le monde est sous le charme, et quelques larmes coulent pour la première fois, comme pour saluer la singularité de l’instant. Même Rek’Tor tousse un bon coup pour se donner une contenance ; un aveu de faiblesse dont il n’est pas coutumier, à croire que l’éducation d’Aldra a enfin réussi à un peu déteindre sur son sale caractère d’Orc un peu à l’ancienne.
Le début d’après-midi est consacrée à la visite du modeste domaine de Sedea, objet de nombreux réaménagements en 3 ans. Les gorges se serrent un petit peu à cause de la culpabilité de ne pas s’être vus depuis la dernière fois, mais le malaise est vite dissipé. Il n’est pas difficile de comprendre que les responsabilités du couple sont majeures et nécessitent leur présence quasi constante en ville ; tout comme il est aisé de constater que cette semaine n’a pu être permise que par un climat politique et diplomatique apaisé ces derniers mois. Mais bientôt, le voyage commence à réclamer son dû au couple, qui laisse les enfants à la bienveillante charge de Sedea le temps d’une sieste bien méritée. Les garçons sortent des fauteuils du salon avec la bénédiction amusée de leur grand-mère et le trio s’installe confortablement sur la terrasse, face à la lande, sous un soleil qui consent encore à leur faire profiter de ses rayons. Un silence apaisé suit les soupirs satisfaits et les petites claques sur le ventre. C’est une très belle journée.
Un petit raclement de gorge vaguement gêné rompt la quiétude.

« Dis Mamée… On se demandait avec le frangin… Y’aurait moyen que tu nous racontes comment vous avez adopté Maman, avec mamie Eline ? On lui a déjà demandé quelques fois, et elle nous a toujours répondu que ce serait à toi de nous le dire. »

Sedea ne peut s’empêcher de laisser échapper un hoquet de surprise. Elle s’était préparée à des conversations inattendues ou difficiles, mais pas celle-là, et surtout pas si tôt. Ce n’est pas tant que les jumeaux soient trop jeunes, après tout, elle était déjà engagée dans l’armée alors qu’elle avait à peine le même âge qu’eux ; à 15 ans, elle les estime prêts à entendre l’histoire. Au moins l’essentiel. Mais elle est interloquée par leur audace. Raï’Fo ne s’est pas embarrassé d’attendre un moment opportun ou même d’y mettre les formes. Ils tiennent de leur père, à mettre ainsi les pieds dans le plat. Elle bafouille un peu mais tente de gagner un peu de temps histoire de remettre de l’ordre dans ses idées.

« Quand est-ce que vous lui avez demandé ça ? Ça fait longtemps que vous vous posez la question ?
– Bah on des Fëdrins depuis notre naissance. Ça fait quelques années qu’on se rend vraiment compte de ce que ça signifie. Et surtout, on est conscient que notre grand-mère est humaine, c’est logique qu’on se pose la question, tu trouves pas ? Ça nous fait quand même un lignage… euh… spécial.
– Évidemment, mais on n’a jamais pris le temps de vraiment aborder le sujet avec vos parents. Moi, je veux bien vous raconter, mais j’ose espérer que vous faites pas ça dans leur dos. La dernière chose dont j’ai envie, c’est de m’engueuler avec eux alors que vous êtes là pour une semaine et qu’on s’est pas vu depuis l’enterrement de votre grand-mère. »

Do’Reï éclate de rire en secouant les mains à l’idée d’une dispute avec ses parents, ce qui ne parvient pas à complètement masquer son émotion à l’évocation d’Eline. Sedea ne saurait dire si c’est de la pudeur ou de la gêne.

« T’en fais pas Mamée, on a un accord avec les parents. Désolé de te mettre dans cette position, mais je t’assure que tout va bien. On s’est dit qu’on te demanderait, mais que si t’étais pas prête, ou juste pas motivée, Maman nous raconterait tout ce qu’elle sait. Mais, ouais, on se disait surtout que ce serait quand même plus respectueux et sympa d’avoir ta version plutôt que la sienne. »

Un petit temps d’arrêt. Il sent bien qu’il n’a pas été très convaincant et change d’approche avec un petit sourire malicieux.

« Sans compter qu’on sait que tu racontes bien. Avec ton accord, évidemment. C’est votre histoire, à toi et mamie Eline avant tout. Tu sais qu’on t’aime beaucoup, même si on vit loin, et qu’on l’aimait beaucoup elle aussi. On se disait qu’en apprendre plus sur l’adoption de Maman, ce serait aussi une belle occasion de mieux vous connaître toutes les deux, et un peu sur nous, en passant ; c’est important. »

Sacrés gamins. Ils l’auront déjà fait pleurer deux fois, et la semaine n’a même pas réellement commencé. Et encore une fois, malgré leur apparente grossièreté, leurs intentions sont pures, et ils ont la pudeur d’attendre qu’elle réfléchisse et fasse son choix sans autre forme de pression. C’est le clin d’œil espiègle que Do’Reï adresse à son frère qui la décide ; ce petit rien de son insolence qu’elle retrouve en eux, celle qu’elle croyait avoir perdue avec le départ de sa fille.

« Ok les mioches. Si vous voulez l’histoire, vous allez l’avoir. Mais attention, ce sera toute l’histoire, et pas que les jolis morceaux. Le contexte, c’est important. Faut comprendre que l’adoption de votre mère, c’était pas, et c’est toujours pas, d’ailleurs, une mince affaire. Je ne regrette rien, surtout pas en vous voyant tous les deux, mais j’ai pris des risques, à l’époque. Je les paie encore aujourd’hui. Alors avant que je commence, quelques règles, parce que ça va pas être facile pour votre vieille Mamée ; je vais me remuer les tripes pour vos belles défenses. D’une, pas d’interruption pour vos commentaires de p’tits malins, je les connais trop bien, et si vous avez une question, vous levez le doigt. De deux, je ne m’arrête pas avant la fin, sauf cas de force majeure ; si vous n’êtes pas prêts à tout encaisser, c’est votre problème, pas le mien. Et enfin, si j’apprends que malgré ce que vous me dites, vous faites ça dans le dos de vos parents, je ne réponds de rien et je ne ferai rien pour sauver vos jolis p’tits culs de la tannée que votre père et votre mère vont y mettre ; vous l’aurez méritée. Est-ce que je suis claire ? »

Les deux jumeaux ont cessé de sourire et retiennent leur respiration. Le ton dur de leur grand-mère est très inhabituel dans la vision qu’ils ont d’elle. Le soudain éclat d’acier dans son œil ne supporte aucune réplique. Ils déglutissent à l’unisson et se regardent un court instant avant de hausser les épaules en faisant la moue. Leur résolution demeure solide, ils finissent par sourire. Ils se retournent vers Sedea et son impérieux doigt toujours braqué sur eux et exécutent un salut militaire synchronisé, aussi impeccable que possible dans une position assise. Sûrement leur père qui leur a appris ça.

« Bien. Accrochez vous, on y va. » :

« J’avais 15 ans. Comme vous. Mais l’époque était différente, salement troublée. Encore plus qu’aujourd’hui, je veux dire. Je me souviens pas vraiment des détails, et de toute façon, c’était pas vraiment l’ambition du pouvoir en place. C’était la guerre, et on était que des pions dans un jeu qui s’étendait bien au delà du nôtre. J’avais été recrutée alors que j’en étais qu’à ma deuxième année à l’académie militaire d’Azgatoth. Si j’avais pu finir mon cursus, avec quelques années de plus, j’en serais sûrement sortie gradée. Mais là du coup j’étais qu’une troufionne, destinée aux premières lignes, pour ménager de la place aux vétérans, à encaisser les coups pour me former à la dure, comme eux avant moi. C’était comme ça que ça fonctionnait. J’imagine que c’est encore comme ça que ça fonctionnerait, si on avait pas le luxe de la paix. Ce qu’on appelle  »paix », en tout cas.
On avait été mobilisés loin à l’est, du côté des Elfes Noirs, au sein d’une alliance fragile pour contrer la première croisade de ces connards d’Elfes Hauts, à l’époque où ils pouvaient encore nous prendre par surprise avec leurs conneries. Ouais, même les Humains se mêlaient de ces conflits-là, à l’époque, on avait trop peur. Parce que même si le territoire Noir-Elfe est grand et long à traverser, même s’il restait les Nains entre nous, on pouvait pas prendre le risque de les voir acquérir une telle importance. Il fallait qu’on aide, vous comprenez. C’était pas altruiste de notre part, c’était même complètement égoïste. Nos consignes étaient claires, on était là pour tenir la ligne, rien d’autre. On nous avait autorisé à piller les cadavres pour notre propre profit, mais c’était un cache-misère pour occulter le fait qu’on était bon qu’à crever pour protéger la maison. Ça nous donnait un semblant de motivation, mais on était plus nombreux à chier dans nos frocs qu’à faire les fiers. Les seuls qui se faisaient des illusions, c’étaient les aspirants, placés là par leurs parents riches pour ne pas avoir à subir le front pleine-gueule.
Mon unité, c’était la 4eme de fantassins. Une épée longue à peine affûtée, un bouclier en bois, un haubert de cottes et une pauvre baguette en éolite chargée avec un sort de brume glacée, censée engourdir la cible. Qui tenait pas trois infusions d’affilée avant de nous péter entre les doigts si on faisait pas gaffe. Y en a eu des doigts perdus, j’peux vous l’dire. Quand le sergent instructeur qui m’avait formé pendant trois ans m’a refilé mon paquetage la veille de notre départ, j’ai vu la pitié dans ses yeux. Il savait qu’on nous envoyait à l’abattoir, et il avait même pas le droit de nous prévenir.
Notre rôle à nous, c’était de nous tenir derrière la première ligne de lanciers et d’avancer au signal pour essayer d’enfoncer les lignes ennemies. À l’exercice, ça semblait simple. Facile, même. On nous avait même appris la bonne façon d’asséner un coup vertical avec le bon angle oblique et suffisamment de puissance, pour avoir le maximum de chances d’endommager l’armure ou fracasser un os en dessous. Dès l’entraînement, on sentait bien que ça fonctionnait pas. Le seul intérêt, c’était de nous donner la confiance et l’habitude nécessaire pour ne pas avoir à réfléchir au moment de taper : aussi fort qu’on pouvait, peu importe comment.
C’est important que je vous raconte ça. Je vous ai dit, le contexte est toujours important. Essentiel, même.
On a voyagé trois semaines. Pour aller là où on allait, normalement, c’est deux fois moins que ça ; mais bouger une petite carriole ou un contingent de renforts entiers, c’est pas la même chose. Monter un camp pour la nuit, ça nous prenait des heures. Et après l’avoir monté, c’était séance d’entraînement obligatoire, et corvée de cuisine, ou de latrines. On nous avait pas assigné de mages de guerre ou de mages sapeurs pour nous assister, on devait tout faire manuellement, l’état-major n’avait pas de moyens pour nous. On était une commodité pour nos alliés du moment, des outils temporaires, rien d’autre.
Pas de réelle camaraderie dans les rangs. J’avais bien quelques copains et copines de l’académie avec moi, mais on avait pas le loisir de nous amuser, on était bien trop obnubilés par le combat qui nous attendait. On nous avait bien trop rabâché notre devoir envers la patrie pour penser à nos p’tites gueules et à des bons moments sous les tentes pendant le voyage. Tout nous rappelait qu’on allait crever pour le bénéfice du territoire ; alors qu’on avait aucune réelle idée de ce qu’était la guerre.

Et puis comme ça, l’air de rien, on est arrivé à destination.
Regardez bien la lande devant vous. C’était la même chose. Une étendue vivante, paisible, peuplée de bestioles en tous genres. Le monde avait pas idée de ce qui allait lui arriver. Il faisait beau, il y avait un bon petit vent chaud qui nous caressait la nuque. Je me suis prise à espérer qu’on ait pas besoin de nous ; qu’on allait juste nous laisser là, finalement, que tout ça ne serait qu’un voyage d’agrément en conditions, un entraînement de plus.
On a monté le camp dans ce genre de coin, à quelques kilomètres en retrait du champ de bataille désigné, j’ai jamais vraiment su où, et je m’en fous. Pour la première fois, la peur s’est transformée en frisson d’excitation dans les rangs. Une transformation subtile de l’énergie, comme si les esprits nous murmuraient que ça allait aller, en fin de compte, qu’on avait pas vraiment à s’en faire. Les officiers sont passés parmi les rangs pour nous rassurer un peu plus, nous insuffler du courage, tout en nous signifiant de nous tenir prêts, qu’on attendait les instructions du maréchal Noir-Elfe en charge de l’organisation globale avant d’agir.
D’un coup d’un seul, l’anticipation du combat m’a transformée. D’une gamine effrayée, je suis devenue une patriote électrisée. Je voulais tout faire pour aider. Je me portais volontaire pour tout, jusqu’à épuisement. Pendant ces trois jours à attendre nos ordres, je finissais chaque journée sur les rotules avec un sourire idiot sur le visage, je m’écroulais sur ma couchette et je m’endormais aussitôt, malgré les discussions moqueuses des autres troufions autour de moi qui ironisaient sur ma ferveur et ma future mort au premier engagement.
J’avais trouvé une échappatoire à ma peur, ils avaient trouvé le leur. C’était de bonne guerre ; j’avais même pas à intellectualiser pour éviter de leur en vouloir. Il y avait une sorte de flux d’évidences qui nous parcourait, les esprits nous aidaient à trouver notre place dans l’immense tapisserie qu’on tissait ensemble, malgré nous. Je crois bien que je rigolais même avec eux pendant la journée, j’imaginais même comme eux toutes les façons débiles que je pouvais avoir de crever bêtement. On gérait la pression au mieux, quoi. Je me suis fait quelques vrais copains, pendant ces trois jours, ceux sur qui je savais que, malgré tout, je pourrais compter au moment où ça allait réellement avoir une importance. Enfin c’est ce que j’ai cru. Puisque la première leçon de la guerre, c’est que le plan ne survit jamais à la rencontre avec l’ennemi. C’est assez vrai dans la vie aussi, les gars, j’vous dis ça comme ça ; la question c’est juste ce que vous mettez derrière le mot « ennemi ».

Le soir du troisième jour, notre capitaine est venu nous transmettre nos ordres. Notre unité avait été sélectionnée pour une mission spéciale. Sur quelles bases, aucune foutue idée, sans doute au hasard. Mais c’était pour nous. Contrairement au reste de la troupe, on allait pas servir de renforts pendant la grande bataille prévue sur la lande, qui devait avoir lieu dans l’après-midi du lendemain. On devait partir sur le champ, rejoindre à une troupe de choc Sylvaine, pour servir d’éclaireurs et éventuellement tenter de perturber les lignes arrières ennemies. Je vais pas mentir, quand j’ai entendu ça, j’ai eu un sourire que je regrette, aujourd’hui. Une exaltation, un sentiment malsain, quelque chose qui m’a pris aux tripes que je ne vous souhaite jamais de connaître. L’envie d’en découdre, de façon vicieuse, sournoise, méchante. Je voulais faire du mal, juste frapper des inconnus que je considérais gratuitement comme des salopard, dans le dos, pour sentir leur sang couler sur ma lame et mes mains. J’avais faim de tripailles et de souffrance.
Je vous avais prévenu, faites pas ces têtes là. Gardez les pour plus tard, j’ai même pas attaqué le plat de résistance.
On a pas perdu de temps, l’entraînement a pris le dessus. Les consignes étaient claires ; on fait léger. On a viré nos boucliers et nos hauberts, trop bruyants, trop lourds et encombrants. On a juste gardé nos épées, nos baguettes et des cottes de mailles plus modestes, puis on s’est mis en route. Deux heures, de nuit, sans torches ni repères, avec des sorts de vision nocturne qu’on avait bricolés à la hâte, qui nous brûlaient les yeux et nous faisaient pleure de la sève Naturelle. On était pas formé pour ça, mais on s’en foutait, on allait être utile, et nous en donner à cœur joie au passage. Je ne voyais que la lande silencieuse et les sourires fervents, on n’entendait que les bruyères qui bruissaient au contact de nos cuisses et les crissements de l’acier de mauvaise qualité sur nos dos. La fatigue attendrait.
Parce que j’étais sans doute la plus impatiente de me jeter dans l’action, sans même penser à notre rencontre avec le groupe Sylvain avant ça, je me suis très vite retrouvée à mener notre petite bande ; on avait même pas de gradé. Je crois qu’on était une petite vingtaine, à devoir se mettre aux ordres des pros dès qu’on arriverait à notre point de rendez-vous, une petite déclivité à l’abri des regards, quelques centaines de mètres en avant de la ligne ennemie.
De tels pros, d’ailleurs qu’on ne les a pas repérés avant de tomber dessus presque par accident. Eux avaient une Mage de guerre dans leurs rangs, spécialisée dans la Magie Énergétique, et donc les illusions utiles à leurs mode opératoire. D’un coup, au détour d’un bosquet, on a traversé le voile qu’elle avait mis en place autour de leur camp, pour étouffer la lumière et les reflets que leur feu de camp projetait sur les rochers alentours. Ce genre de trucs n’est facile à percer à jour que si tu sais que tu dois te concentrer pour ne pas le subir. J’ai été tellement surprise que je me suis arrêtée net, provoquant un carambolage derrière moi qui nous a immédiatement rappelé à quel point on était des bleus. Mais ça n’a pas suffit à tempérer notre enthousiasme. Au contraire, c’était trop impressionnant.
Ils étaient si beaux ces soldats, dans leurs uniformes de guérilla. Des toiles épaisses et sombres, brodées de métaux précieux à même de canaliser une Magie utile et puissante au cœur du combat, parfaites pour le genre d’opérations que nous avions à mener. Je me souviens encore comme si c’était hier de ma fascination pour leur épée à crochets. C’étaient des longues lames effilées, courbées à leur extrémités pour pouvoir attraper les membres de leurs victimes d’un mouvement du bras et infliger des coupures impitoyables, d’une simple torsion du poignet. Même à leurs côtés, dans leurs fourreaux spéciaux, optimisés pour pouvoir les tirer d’un geste rapide et silencieux, leurs armes inspiraient la crainte ; quoique un tout petit peu moins que leur attitude, toute en tension contrôlée, ostensible.
Mais, si je m’en souviens aujourd’hui, sur le moment, c’est Eline qui a fini par attirer toute mon attention, pour ne jamais plus la lâcher. Je sais bien que c’était elle, maintenant, mais j’en avais aucune idée, sur le coup, bien sûr. Elle n’était que leur sergente, accroupie sur un rocher en surplomb, surveillant ses hommes autant que notre arrivée. Son uniforme à elle, inexplicablement était tout à la fois encore plus sombre et resplendissant que les autres. On n’apercevait d’elle que le bas de son visage, à peine révélé par la lueur des flammes qui peinait à l’atteindre sous sa grande capuche, un petit sourire entre condescendance et déception amusée. L’effet dramatique était sans doute voulu, pour nous signifier qui commandait, qui avait le pouvoir, qui exactement savait de quoi il était question.
On était enfin arrivé, mais elle s’attendait sans doute à mieux.
Il faut dire qu’en comparaison, on faisait peine à voir, et on s’était fait avoir par un sort aussi basique que celui-là, sans doute canalisé sans effort, là où il nous aurait fallu une bourse pleine de thaumas et un entraînement intensif d’une semaine pour arriver à la moitié de ce résultat. Alors j’ai rien dit. J’ai juste fait un signe à l’unité derrière moi de continuer, et de se taire. On était là pour obéir aux ordres sans discuter. J’ai quand même dû jeter un regard qui se voulait intimidant en arrière pour tenter de couper court aux chuchotements, avec un succès mitigé. Très mitigé.
On s’est réuni autour du feu, à distance respectueuse, au garde-à-vous. Un salut collectif à peu près respectable, et sans un mot de trop, la mission avait réellement commencée.
Eline s’est laissé tomber avec une grâce irréelle de son perchoir, se réceptionnant sur un pied, sans un bruit, puis se redressant tout en souplesse, sans effort. Juste comme ça, elle avait imposé le silence. Elle avait un sacré sens de la mise en scène, votre grand-mère.
Elle s’est présenté très vite, mais c’était pour la forme, et elle nous l’a bien fait sentir ; nom, grade, fonction, pas plus. Implicitement, même si on n’a pas voulu le comprendre, elle nous disait qu’on était que de la chair à Emanence, des sacrifices programmés. Quelque chose que j’ai appris à la dure : certains soldats, certaines unités, ne sont faites que pour servir de diversion dans le combat. Personne n’est spécifiquement désigné pour, mais il faut que certains meurent pour que d’autres puissent tuer et faire avancer favorablement la lutte. On était là pour ça. On avait littéralement été mandaté pour servir de cadavres d’appui. Mais on n’a très vite arrêté d’y penser, la mission avant tout.
Cette petite déclivité tenait lieu de crique sauvage au milieu de la lande, Eline s’est servi de ce qui y tenait lieu de falaise pour y projeter à plat un schéma grossier de notre premier objectif, du bout des doigts. Malgré la teneur du plan, évoquant la mort, la destruction et la sauvagerie qu’on exigait de nous tous, malgré mon attention à en retenir tous les aspects, j’étais quand même subjuguée par la vapeur blanche qui exsudait de ses doigts, que je devinais graciles sous ses mitaines de cuir, par l’élégance de sa Magie. Je n’avais jamais rien vu de tel, et encore aujourd’hui, je n’ai jamais croisé qui que ce soit qui manie l’Art Energétique avec autant de grâce qu’elle. Je suis amoureuse, jugez pas.
Mais j’avais une mission, et je tenais plus que tout à la remplir au mieux. Alors je me suis un peu secouée, et j’ai essayé de l’ignorer elle pour me concentrer sur ce qu’elle nous racontait. J’ai à moitié réussi.
Le plan était on ne peut plus simple. On devait faire demi-tour sur quelques centaines de mètres pour entamer un contournement par l’arrière du camp que nous avions en ligne de mire. Là-bas, un camp d’appoint, peu gardé selon les renseignements disponibles. On frappe de nuit, on tue tout le monde, on pille ce qui est transportable, et on détruit le reste, puis on se retire. Et ensuite on avise. La troupe Sylvaine étant moins nombreuse que nous, mais bien plus efficace, on allait fonctionner en trios, deux bleusailles pour un pro, en essayant de nous repartir de façon aussi homogène que possible, tant au niveau du gabarit que des compétences. Peine perdue, surtout au niveau des compétences, mais une noble intention.
À la conclusion de l’exposé de leur cheffe, les soldats Sylvains se sont levés et se sont dirigés vers nous pour nous jauger et créer les équipes. Sans un mot évidemment, toujours pour nous impressionner, mais aussi par expérience. Jouer avec les lumières par Magie est facile, quand on maîtrise, mais étouffer les sons, c’est une toute autre histoire ; on peut tenter de le faire avec de la Magie Energétique, mais c’est aussi coûteux que rarement efficace. Quant à le faire avec de l’Animique, c’est possible, mais très difficile, autant que risqué, les conséquences en cas d’échec sont autrement plus dommageables. Mais je ne vous apprend rien, vous avez dû voir ça à l’école.
Mon évidente motivation et ma discipline ont joué en ma faveur, Eline s’est immédiatement approchée de moi pour me désigner comme une de ses deux recrues, avec une autorité… mais une autorité ! Oh l’effet terrible qu’elle m’a fait. Mon ventre était autant tordu par l’orgueil que par une chaleur dont je n’étais pas coutumière ; en tout cas pas si intense. J’ai bien essayé de faire taire l’une comme l’autre, sans grand succès, jusqu’à ce qu’elle se détourne de moi et fasse un signe impérieux à un de mes camarades pour lui signifier de nous rejoindre. J’étais contente, elle avait choisi Torm, un de mes copains des précédents jours, un de ceux qui me chambraient avec le plus de chaleur, sans doute celui que j’aurais choisi moi-même, si mon avis avait dû être pris en compte. Me rappeler que je n’étais pas seule dans cette histoire m’a aidé à me recentrer.
Quelques minutes à peine, le temps de faire le point sur nos équipements respectifs et les noms de chacun pour communiquer au mieux, et on était déjà reparti, animé d’une nouvelle résolution. On a éteint le feu et on s’est dispersé en éventail dans la lande, Eline, moi et Torm en tête, avec quelques mètres entre chaque trio. Plus de sorts de vision nocturne nazes cette fois, on nous avait montré comment mieux les lancer, sans nous cramer les yeux, avec le double d’efficacité et une sacrée économie d’énergie. On voyait la lande presque comme à l’aube, malgré la nuit noire. Si l’instant n’était pas si laid par ce qu’il nous réservait, il aurait été magnifique. Je le lance encore parfois, ce sort, quand je me réveille d’un cauchemar. Ou tôt le matin, quand la nuit n’est pas encore vraiment terminée. Pour me rappeler d’Eline et du contact de ses doigts, si frais, si doux, sur mes paupières, cette nuit-là, en admirant le paysage ; pour saisir l’instant à nouveau dans de meilleures circonstances.
Le silence était une règle cardinale, les ordres devaient être communiqués en priorité par geste ; la parole en dernier recours, le moindre cri ou bruit superflu, absolument interdit.
Assez vite, on a pu apercevoir les premières lueurs du camp ennemi. Quelques feux épars sur les palissades montées à la va-vite par les soldats Haut-Elfes ; leur aversion séculaire pour la Magie était notre plus grand avantage, on pouvait essayer de les prendre par surprise.
Le camp n’était pas gardé avec une grande attention, de ce qu’on pouvait en voir, malgré la distance. Les sentinelles étaient accoudées aux murets, discutaient entre elles sans vraiment prêter attention aux alentours, et de toute façon ils étaient bien conscients de ne pas pouvoir voir à plus de quelques mètres. Leur fonction était d’être une première force de réaction plutôt qu’un relais d’alerte. Difficile de dire si elles étaient même conscientes qu’une unité comme la nôtre pouvait simplement exister dans le paradigme militaire de l’époque, la guérilla était une relative nouveauté, à l’époque.
Sans compter l’arrogance des Haut-Elfes et leur profonde conviction dans leur supériorité, entre discipline et soumission à leurs prétendus idéaux de pureté. Sans compter leurs gisements de karélite, tellement riches et nombreux qu’ils pouvaient se permettre de tous arborer des armures émaillés d’éclats de minerai. Ils pouvaient encaisser une énorme quantité de Magie sans même sourciller ; il fallait les prendre par les armes, rien d’autre ne pouvait les atteindre. De notre côté, seuls les officiers avaient le droit à un tel privilège de sécurité.
C’était aussi pour ça qu’ils étaient si décontractés, ça se voyait dans leurs attitudes, certains de ces cons fumaient de l’herbe à joie pendant leurs rondes. Eline nous a fait signe de nous arrêter à la limite de leur périmètre de vision. Je suis sûre que c’était au centimètre près, elle donnait l’impression d’être dans leurs têtes et de voir par leurs yeux. D’un large geste du bras, elle nous a intimé l’ordre de faire le tour derrière nous alors qu’elle se mettait en mouvement. Du bout des doigts, elle a laissé filer un léger trait de Magie Energétique, traçant au sol un liseré bleuté quasiment invisible pour nous signifier la ligne à ne pas franchir. Plus besoin de nous écarter maintenant, il ne nous était rien arrivé pendant le trajet, le temps d’agir était réellement arrivé.
Toute la troupe s’est ramassée sur elle même, fléchissant les genoux d’un seul mouvement, attendant le signal pour nous infiltrer dans le camp par le chemin qu’elle estimerait le plus efficace. Ça n’a pas tardé. Au bout de quelques minutes de marche autour du camp, un petit chemin s’est révélé à nous, tracé au milieux des herbes piétinées par les allers et retours des soldats ennemis, reliant une petite porte de sortie à l’arrière de leur camp et ce qui devait être leur fosse d’aisance, quelques dizaines de mètres plus loin. Qui n’était absolument pas gardée, évidemment, puisque personne n’allait attaquer par là, selon eux. Si arrogants qu’ils en étaient stupides. Du Haut-Elfe pur jus.
Le premier soldat extrêmement surpris de nous voir ici n’a pas eu le temps d’exprimer quoi que ce soit. Il allait tranquillement se soulager, déjà en train de déboucler sa ceinture en sifflotant quand l’épée à crochet d’Eline a prouvé son efficacité en lui accrochant la gorge d’un brusque mouvement en arrière. Ce modèle d’épée a souvent été décrié pour son inefficacité en duel, mais c’est oublier qu’il n’est pas fait pour ferrer ; il est conçu pour frapper des cibles sans défense. Elle a simplement surgi des herbes hautes, là où il ne voyait pas, lui a tranché la gorge sur plusieurs centimètres tout en le tirant vers elle sans la moindre trace de pitié. Il s’est écroulé à ses pieds, les yeux déjà perdus dans le vide, les mains essayant d’endiguer le flot de sang en tentant de hurler l’alerte ; en vain. Elle a juste eu à tirer sa dague de son fourreau au mollet pour l’achever d’un coup précis et impitoyable en plein cœur.
Ça n’avait duré que quelques secondes, et le seul bruit qu’on avait réellement entendu était celui du vent. Par acquit de conscience, Eline a regardé en direction du camp pour voir si quelqu’un avait remarqué quelque chose, mais bien sûr, rien à signaler. Moi et le reste de mon unité, on était comme hypnotisés. La réalité venait de nous rattraper, et elle aussi nous avait chopé à la gorge. J’ai dégluti avec peine en comprenant enfin ce pour quoi on était là.
Comprenez bien. J’étais là pour combattre une invasion ; mais on a envie de sang que tant qu’on n’en a pas sur les mains.
Et puis Eline a tourné la tête vers moi, aussi brusquement qu’elle avait égorgé ce pauvre type qui voulait juste aller pisser. Pendant une demie-seconde, j’ai cru que ça allait être mon tour. Mais dans ses yeux, je n’ai vu aucune agressivité. Au contraire ; une profonde compassion. Comme convenu, elle n’a pas parlé, mais c’était tout comme.
Voilà, tu y es. Ça va être horrible, mais tu vas t’en sortir, t’en fais pas. T’es coupable de rien. On est tous des victimes, ici. Assure-toi juste d’être dans la bonne catégorie de victime une fois que c’est terminé.
Elle avait pas aimé faire ça, mais c’était son boulot, au moins tant que la guerre ne lui laissait pas le choix.
Je me suis reprise, j’ai hoché la tête avec toute la détermination que je croyais avoir, et j’ai porté mon regard vers le camp. J’ai balancé un coup de menton, histoire de dire « On y va ? », et elle m’a fait signe d’attendre encore un peu.
Elle s’est tourné vers les membres de son unité et leur a donné quelques nouvelles consignes par gestes codés. Pas un instant d’hésitation, les pros ont intégré le plan qu’elle venait de concocter, et chaque trio est parti pour faire sa part. J’ai pas pu m’empêcher de pouffer intérieurement quand j’ai entendu un murmure pas très discret émerger d’un des trios qui partait un peu plus loin derrière les lignes :

« On fait quoi, du coup ? »

S’en est suivi un chuintement agacé du bout des lèvres, provenant du lieutenant d’Eline qui avait la charge du pauvre bleu qui avait osé poser la question.
Et puis le silence total, à nouveau, pendant de longues minutes, jusqu’au moment qui a donné le signal de l’attaque. Une simple question, posée un peu fort par un soldat ennemi à la voix troublée par l’herbe à joie :

« L’est toujours pas revenu, Kïel ? »

Une blague salace plus tard, et deux soldats sortaient par la petite ouverture qu’on surveillait depuis les hautes herbes, encore rigolards. J’ai eu pitié d’eux pendant un instant.
Et si le premier est très vite tombé au fil de l’épée d’Eline, la malchance a voulu que le second soit plus proche de moi que des autres ; c’était à moi qu’il incombait d’achever le travail. Tandis qu’elle achevait sa cible avec la même efficacité que le précédent, je me suis retrouvée à paniquer, l’espace d’un très court moment. La suite demeure un peu floue dans ma mémoire, autant parce que j’ai agi par réflexe autant que parce que je n’ai pas vraiment envie de m’en souvenir.
Son pote a été subitement happé par une silhouette surgie des ombres et tué sous ses yeux. Sous le choc et sans doute un peu ralenti par sa consommation d’herbe, il n’a pas songé à donner l’alerte, il s’est juste statufié dans son demi-tour, la bouche grande ouverte sur un cri muet. L’entraînement a pris le dessus sur mes scrupules, et je me suis élancée.
Le bras gauche sous l’épaule, qui vient couvrir la bouche et pincer le nez, l’épée qu’on plante dans le bas du dos, dans la faille de l’armure. Dans le même mouvement, une torsion du poignet pour ruiner les organes touchés et ne laisser aucune chance de guérison, même magique. Il s’est écroulé dans mes bras, j’ai accompagné sa chute, et je lui ai transpercé la gorge pour faire bonne mesure et m’assurer qu’il ne puisse pas crier dans un dernier sursaut d’énergie. Puis je l’ai tiré par le col dans les hautes herbes.
À peine quelques secondes, et voilà. J’avais pris ma première vie. Sans même prendre le temps d’y penser. L’entraînement avait payé.
Je n’ai pas pu m’empêcher de les regarder, ces soldats qu’on avait tués. À peine plus vieux que moi. Des conscrits aussi, sans l’ombre d’un doute, pas plus concernés par les enjeux de cette foutue guerre, et pourtant. Offerts en sacrifice, eux aussi.
Mais pas de temps à perdre, puisque une cloche s’est soudain mise à sonner dans le camp, un évident signal d’alerte, qui nous a pris de court. Eline elle-même, qui jusque là incarnait la sérénité et le contrôle d’elle-même, s’est redressée avec un air inquiet sur le visage. Elle a émis une puissante mais discrète vague de Magie Animique, emplissant mes narines de l’arôme subtil et entêtant de la sulfura, me déstabilisant encore un peu plus.
Elle avait agi avec précipitation, et elle s’est instantanément mordu la lèvre de regret. Mais elle avait eu peur pour ses compagnons ; cette cloche qui sonnait signifiait forcément que quelqu’un avait été repéré, l’alerte n’aurait pas été donnée sinon. Le plan qu’elle avait prévu d’appliquer tombait à l’eau. Le temps de la discrétion était révolu, il allait falloir se battre pour de bon et faire au mieux pour éviter les pertes.
La fuite n’était évidemment pas une option ; on avait des objectifs.

Après avoir sondé les environs, Eline s’est retournée vers nous avec une lueur étrange dans le regard, qui nous disait tout ce qu’on avait besoin de savoir, ou presque.

« Ils ont cinq mercenaires Laehts à l’intérieur, c’était pas prévu. Ils nous ont repérés. Pour la subtilité, on repassera. Oubliez les consignes. On fonce, et on fait un massacre. Priorité aux mercenaires. »

L’entendre s’exprimer à nouveau de cette voix forte et assurée était ce dont on avait besoin pour revenir à la réalité et passer outre le fait que nos renseignements s’étaient vautrés en beauté. Les mercenaires, c’était une doublement mauvaise nouvelle ; parce qu’en plus de devoir composer avec des forces inconnues, ça signifiait surtout devoir se battre contre des Mages de combat. Et on était pas formé pour ça. Vraiment pas.
Le message était clair et ne souffrait pas de répétition. On a juste foncé sur la porte, l’épée au clair, quoique la mienne n’était déjà plus très brillante, couverte d’humeurs sombres, qui commençaient déjà à me dégouliner sur la main. Je me suis arrêtée contre la palissade quelques secondes pour secouer ma lame et la débarrasser du plus gros avant d’essuyer ma paume et la poignée de mon glaive dans le bas de ma tunique. Je ne pouvais pas me permettre le moindre risque que mon arme m’échappe alors qu’on plongeait dans la gueule du loup. Le combat allait être rude.
Je me suis engouffrée par l’ouverture à la suite d’Eline, suivie par le reste de la troupe. Le camp n’était pas encore totalement réveillé, il nous fallait agir très vite pour conserver un semblant d’avantage. Eline a tendu le bras vers une tente sur notre gauche pendant qu’elle rentrait dans celle qui était sur notre droite. J’ai hésité une seconde de trop. Alors que j’entendais sa lame trancher dans des chairs encore somnolentes, un soldat ennemi m’a foncé dessus au travers du tissu qui occultait l’intérieur de l’objectif qu’elle m’avait désigné. Heureusement, il n’avait pas eu le temps de s’équiper correctement.
J’ai pu esquiver de justesse son coup d’épée d’un mouvement des hanches puis ajuster mon inertie et profiter de l’élan pour amorcer un tour complet et me retrouver à son corps à corps. Son armure béait, faute d’un serrage suffisant ; je n’ai pas eu à me demander où enfoncer ma longueur d’acier. Il m’a vomi un peu de sang sur l’épaule dans un gargouillis immonde avant de s’écrouler, libérant ma lame en même temps que ses tripes en charpie.
Les camarades s’engouffraient déjà dans le camp derrière moi, certains d’entre eux me devançant dans la tente où j’aurais dû aller si je n’avais pas eu ce temps d’hésitation. Dans une stupide réaction d’orgueil, j’ai voulu prendre une initiative. Je crois que je voulais déjà impressionner votre future grand-mère, bête comme j’étais… je suis.
Alors j’ai foncé vers une troisième tente, un peu plus loin, sans attendre ni réfléchir. Encore une leçon importante : agir dans la précipitation pour tenter de rectifier ou compenser une erreur multiplie les chances d’en commettre une nouvelle encore pire.
Parce que si j’étais allé aider les autres ou attendu les ordres de quelqu’un bien mieux formée que moi à ce genre de situations, je ne me serais pas retrouvée nez à nez avec un de ces fameux mercenaires Laehts. La troisième tente, c’était la leur. Ma seule chance, c’était que celui-là était seul, à ce moment, les autres étaient occupés à l’autre bout du campement, en train de massacrer ceux de nos alliés qui avaient eu le malheur d’être repérés plus tôt.
J’avais déjà croisé quelques Laehts dans ma jeunesse, mais le contexte était différent. Ceux qui avaient décidé d’émigrer leur système de caste étaient souvent des Gnolls ou des Félins en quête d’un peu plus de justice sociale ; je n’avais jamais croisé d’Onguléen, de Reptilien ou d’Avien. Vous avez de la chance, vous, le monde est un peu plus cosmopolite qu’à l’époque, vous savez à quoi tout ça ressemble. J’ai été complètement prise au dépourvu par l’apparence du soldat qui se tenait en face de moi, autant que par son attitude.
Jusque là, tous les soldats qu’on avait tués étaient de notre taille, à peu de chose près. Lui, c’était un Onguléen Cerf. Facilement deux mètres trente, sans compter les bois, dans la centaine de kilos de muscles, il me rendait trois têtes et une épaisseur, au bas mot. Et ces yeux. Ces yeux ! Complètement noirs, comme je n’en avais jamais vus, imprégnés par la mort, celle qu’on ne subit pas mais qu’on distribue, dont on a l’habitude joyeuse. Je n’arrivais pas à m’en détacher, ils aspiraient mon courage.
Il s’est délecté de ma peur pendant quelques secondes. Il devait dormir dans son armure, ses armes à côté de lui ; il n’avait pas l’air endormi ou complaisant, lui, il était toujours prêt au combat. Et il savait très bien que je ne faisais pas le poids, alors il prenait tout son temps, parce qu’il en avait avant que je ne sois plus seule. Il ne se doutait pas qu’Eline et sa troupe de choc était dans le coin, ou alors il était obnubilé par l’idée de me tuer. Il faisait jouer ses deux immenses fendoirs en acier trempé dans chacune de ses mains, alors que j’aurais eu du mal à en manier un seul avec les deux miennes. Il savourait l’instant à fond.
À l’instant où j’ai fait un pas en arrière, il est passé à l’attaque. Mais il ne voulait pas me tuer tout de suite, ou pas d’un seul coup en tout cas, même avec ma formation lacunaire, je pouvais voir que son assaut n’était pas propre. Malgré sa corpulence, il était rapide, il aurait pu balancer ses deux fendoirs en même temps selon des angles impossibles à complètement esquiver, il aurait pu me toucher. Mais il avait opté pour une double attaque verticale manquant cruellement de subtilité, mon instructeur de l’époque lui aurait mis un sacré taquet derrière la tête en voyant ça. J’ai pu l’éviter avec un petit saut en arrière, me retrouvant sur les talons, les bras écartés en essayant de garder mon équilibre. Il a pressé son avantage en profitant de l’inertie de ses bras, multipliant les passages chaotiques des lames devant moi, espérant sans doute me toucher à un moment où à un autre, à force.
Mais plus je reculais, plus il s’énervait de ne pas réussir à m’atteindre, et j’ai commencé à comprendre que j’avais une chance. Il n’était pas si bon que ça, il comptait sur sa force brute et sur son apparence pour m’avoir. Après tout, si cette bande de mercenaires avait été mandatée ici plutôt que sur le front, c’était peut-être parce qu’elle n’était pas si utile. Où ici pour d’autres raisons. Alors j’ai continué à reculer, mais en conservant mon énergie, récupérant peu à peu mon équilibre, utilisant mon épée pour parer certains de ses assauts. Les chocs répétés dans mon poignet me faisaient atrocement mal et engourdissaient mon bras, mais au moins, pas de plaie ; je savais qu’un seul coup au but signait ma mort.
On avait tourné tout autour du feu en seulement quelques secondes, quand j’ai finalement réussi à reprendre un tout petit ascendant. Il ne s’était pas économisé, lui, et il soufflait très fort, l’écume au lèvres, poissant sa fourrure. Au hasard d’une parade, j’ai réussi à frapper une de ses phalanges du bout de ma lame, lui provoquant un réflexe de douleur ; juste ce qu’il fallait pour me donner une ouverture. Son bras partant en l’air, il s’est un tout petit peu redressé, j’en ai profité pour me lancer sous sa garde avec une roulade un peu désespérée.
Et comme ça, je me suis retrouvée derrière lui, avec la dernière leçon de mon instructeur avant mon départ en tête : « Tout ce que je vous ai appris ne servira à rien si vous n’êtes pas capable de l’oublier quand ça ne vous sera d’aucune utilité. »
Le petit temps de flottement de l’Onguléen était plus que suffisante pour que je tourne le duel à mon avantage. Je lui ai enfoncé mon épée juste au dessus du sabot, pile dans l’ouverture de sa jambière. Assez fort pour entendre le bruit de mon acier contre celui de son armure après celui de sa chair torturée. Et avant qu’il puisse réagir, tétanisé par la surprise et la douleur, j’ai basculé sur les fesses et j’ai donné un grand coup de talon sur la poignée de mon épée, par le côté. La lame a déchiré la chair sur quelques centimètres ; j’y suis allé si fort qu’elle s’est brisée sous le choc. Faut dire que nos armes étaient vraiment d’une qualité discutable.
Il s’est mis à meugler, de souffrance autant que de rage, m’insultant de tous les noms, certains que je n’ai plus jamais entendu depuis, d’autres que j’ai fini par ajouter à mon vocabulaire. J’ai un peu honte, aujourd’hui, mais sur le moment, j’étais si fière et soulagée que je me suis mise à éclater d’un rire sadique. C’était nerveux plus qu’autre chose. Il s’est écroulé en avant, les deux mains sur sa blessure, ne pouvant plus porter son poids sur une seule jambe, essayant désespérément de saisir ce qui restait de la lame entre ses doigts, se blessant les mains au passage. Il n’avait pas l’habitude d’être blessé, ou en tout cas aussi gravement, et il paniquait.
J’ai un peu perdu le contrôle, à ce moment là, j’ai voulu prendre ma baguette avant de me rendre compte qu’elle me servirait à rien, j’ai regardé partout autour de moi. Mais j’ai pas eu à réfléchir très longtemps : j’ai saisi un de ses fendoirs qu’il avait laissé tomber d’une main, j’ai agrippé un bout de son épaule de l’autre, et je l’ai frappé dans le cou, plusieurs fois. Encore et encore, jusqu’à ce que je sente sa peau devenir flasque sous mes doigts ; sans que ma gorge ne cesse de laisser échapper des éclats de voix. Mon euphorie s’était lentement muée en vagissements glaireux, et des larmes se sont mises à couler. J’ai fini par m’étaler par terre, submergée par le trop-plein d’émotions contradictoires et le relâchement de tension dans tout mon corps.
Complètement oublieuse des circonstances, j’ai fermé les yeux quelques instants, trop heureuse d’être encore en vie et même pas blessée ; fallait que je respire un bon coup pour faire redescendre l’adrénaline et les battements furieux de mon cœur.
Mais c’était la guerre, je n’avais certainement pas le temps de me reposer. J’ai senti le sol trembler sous les piétinements précipités du reste de l’unité qui se dispersait dans le reste du camp. J’ai sursauté en sentant une main se poser sur mon épaule, immédiatement rassurée par le visage d’Eline dans mon champ de vision, le regard alerte mais malgré tout compatissant. Je me suis ressaisie aussitôt, reprenant conscience de l’urgence.
De l’autre côté du camp, on entendait maintenant distinctement les bruits d’un affrontement qui faisait rage avec bien plus d’opposition que de notre côté ; il fallait absolument qu’on y aille si on voulait éviter que notre mission finisse en bain de sang. J’ai donc sauté sur mes pieds, j’ai secoué la tête un bon coup, pour me remettre de mes émotions. En évitant soigneusement de regarder ma victime, j’ai récupéré le fendoir, parce que je m’étais rendu compte en m’en servant qu’il était bien plus léger qu’il n’y paraissait. Pendant que je courrais derrière Eline vers le combat, j’ai pu l’examiner en vitesse, et constater qu’il était enchanté pour pallier à son poids normal ; la lame était incrustée d’une fine nervure de bronze pulsant d’énergie Animique. J’ai tout de suite mieux compris pourquoi l’Onguléen aimait à jouer avec entre ses mains : la sensation était grisante. On devinait le poids réel dans ses mains sans le subir, c’était étrangement apaisant. Et terriblement efficace en combat.
Mais pas le temps de me réjouir trop longtemps, ce qu’on avait vécu jusque là n’était qu’un échauffement en comparaison de la suite. De l’autre côté du camp, les soldats Haut-Elfiques étaient bien réveillés et en pleine action ; on était arrivé trop tard pour éviter le massacre. Les quelques trios qui avaient été repérés avaient fait de leur mieux, s’étaient vaillamment défendus, mais n’avaient pas fait le poids face à un détachement entier qui apparemment avait pu les entendre arriver. On a jamais su comment c’était arrivé exactement, même si on ne pouvait que suspecter les mercenaires d’avoir mis une alarme magique discrète, d’avoir été particulièrement vigilants, ou simplement d’avoir eu de la chance.
Toujours est-il qu’Eline et moi, premières sur les lieux, on a pu constater l’ampleur du déséquilibre ; pour un de nos soldats, ils étaient deux ou trois en face. Le semblant d’effet de surprise leur avait permis de retarder l’inévitable et de faire quelques victimes, mais cela n’avait pas été suffisant pour que notre assaut fonctionne comme prévu.
Nos camarades de l’avant-garde étaient tous là, les corps lardés de coups de lames, brûlés par des traces d’impacts magiques qui ne laissaient aucun doute sur la férocité de l’affrontement ou la cruauté de leurs bourreaux. Et ces derniers se retournaient déjà dans notre direction, prêts à nous faire subir le même sort, avec une immonde délectation.
Le chef des mercenaires était un Reptilien Alligator, sa face allongée barbouillée de sang et de chair, accentuant encore l’horreur de son sourire. Sa gueule hante encore régulièrement mes cauchemars. Sa lourde épée bâtarde était encore à son côté, immaculée et étincelante, rougeoyant à la lueur des torches. Il n’avait pas frappé ses victimes une seule fois, il les avait mordues et griffées. Même les soldats Haut-Elfes autour de lui et de ses acolytes mercenaires avaient peur de lui. Ils ne nous regardaient même pas, trop occupés à s’inquiéter de ce qu’il allait faire avant de savoir de quoi nous étions capables.
Mais son sourire ne dura pas longtemps. À la vue du fendoir ensanglanté dans ma main, il avait réalisé mon exploit ; mon affront. Il le prenait personnellement. Ses paupières se sont étrécies sur des pupilles fendues, meurtrières, ses dents se sont resserrées sur un rictus tremblant de rage. Le combat avait été un plaisir pour lui jusque là, c’était terminé ; il allait me faire souffrir.
Ses mains se sont couvertes de statiques Démoniques, la plus grande quantité que j’ai jamais vue de ma vie, qui se sont mises à remonter ses bras, tellement nombreuses et intenses qu’elle lui noircissaient les écailles au passage. Honnêtement, quand j’y repense, je sais toujours pas comment je n’ai pas paniqué ou fui de terreur ; sa fureur et sa maîtrise de la Magie faisaient de lui une espèce de Titan terrible, un avatar de la vengeance, invoquant tous les esprits maléfiques à sa disposition pour m’effacer du plan Arcanique. J’étais sans doute trop épuisée, déjà, pour penser de façon rationnelle. Tout ce qui s’est passé, à ce moment là, c’est que mon instinct de survie a pris le dessus. Je ne pensais plus. J’étais le vaisseau de mes armes, rien d’autre.
Il m’a foncé dessus à une vitesse hallucinante, pour essayer de me trancher la gorge d’un coup de griffes, je n’ai dû ma survie qu’à un faible coup de tranchoir pathétique balancé dans la direction de ses mains qui l’a fait rectifier sa trajectoire. Mais j’ai senti l’odeur du souffre envahir mes narines et saturer mes sens. Je savais que même s’il me ratait encore et encore, il n’aurait suffi que de quelques minutes de ce traitement pour me mettre hors d’état de nuire.

Il ne m’a pas laissé le temps de me remettre du premier assaut qu’il revenait déjà à la charge, exactement de la même manière, ou presque. J’ai remarqué que sa deuxième main était dans une position un peu étrange par rapport à la première fois. Il y avait feinte, pas très habile ; il me sous-estimait clairement. Et oui, plutôt que de projeter ses griffes, il a essayé de m’enfoncer son poing dans l’estomac. La force ne comptait pas, il ne visait qu’à me toucher une première fois, assurer sa domination. M’affaiblir un peu pour m’achever aussi vite que possible.
Mais j’avais vu venir, et mon fendoir lui est tombé sur le poignet, griffant à peine ses écailles, parce que ma position n’était pas bonne. Mais l’essentiel était là, j’avais touché la première. Il s’est retiré d’un prodigieux bond en arrière, avec un grognement de frustration. La bave à ses lèvres faisait des bulles de sang, et ses yeux étaient saturés de statiques. Malgré toute sa puissance, il était plus fatigué qu’il voulait le laisser croire.
J’ai compris à ce moment là. Ces mercenaires n’étaient pas les pointures que leur équipement laissait croire. Ils étaient dans l’esbroufe ; ça expliquait pourquoi j’avais pu venir à bout de l’Onguléen aussi simplement, comme ça expliquait pourquoi ce Mage ne m’avait pas pulvérisé sur place en voyant ce que j’avais fait, ni pourquoi les trois autres que je n’avais pas vu ne nous avaient pas arrêtés. Il y avait fort à parier que l’armée régulière avait fait le plus gros du boulot pendant que le Reptilien se contentait de balancer des boules de feu depuis l’arrière. Il s’était juste rapidement mis en scène pour notre arrivée. Et je m’étais faite avoir, évidemment, comme tout le monde.
On s’est regardé quelques courtes secondes. J’étais tentée d’utiliser ma baguette, mais j’étais tellement cuite que j’avais peur qu’elle me coûte une main. J’ai tranché le lien de ficelle qui la retenait à ma hanche, pour éviter un accident. Le combat faisait rage tout autour de nous, mais on était seul, quelque part. Ailleurs. Et là j’ai vu. Son langage corporel n’était plus du tout le même. Voûté, essoufflé, les paupières papillonantes. Il avait mis le paquet sur ses deux assauts avec le soutien d’une armée de démons, en espérant qu’ils suffisent à me faire ployer, il était épuisé. Encore plus que moi ; la Magie, ça s’utilise pas à la légère, surtout la Démonique. Il en avait trop mis pour essayer de m’intimider, de se venger en vitesse, et ça lui avait coûté très cher. Trop cher. Je me suis redressé avec un sourire satisfait, j’avais gagné. Et on le savait tous les deux.
Je me suis même permis un clin d’œil avant de lui lancer mon fendoir en plein milieu du torse. J’espérais pas vraiment le tuer, juste l’humilier, le choquer et lui couper la respiration suffisamment longtemps pour pouvoir couvrir la distance qui nous séparait et l’achever avant d’aller au secours de mes camarades autour de moi. Mais j’avais oublié que ce fendoir était enchanté, bien plus lourd en réalité que je le ressentais dans ma main.
Il a tournoyé avec une vitesse irréelle avant de s’enfoncer, lame la première, dans son plexus, avec un craquement sordide, et une terrible explosion sanguinolente. Il est mort sur le coup, avec un regard de dégoût mêlé de surprise. Il était même pas tombé sur le dos que j’avais déjà atteint son cadavre à la renverse pour extirper le tranchoir de sa chair, en m’aidant du pied. Il puait le soufre, les démons qu’il avait convoqué pour gonfler artificiellement sa silhouette au sol se répandaient au sol. On aurait dit qu’il fondait, c’était immonde.
C’est seulement là, en détournant le visage de dégoût, que j’ai pris conscience de ce qui se passait vraiment autour de moi, puisque un soldat Haut-Elfe en mauvais point m’est tombé dessus depuis ma droite en hurlant, pour essayer de me trancher la tête d’un grand arc de son épée. J’étais dans un état second, comme hors de moi-même, à ce moment là… Coupée en deux de l’intérieur. Il y avait celle qui voyait tout ça de loin, essayait de réfléchir posément, et celle qui avait été entraînée, concentrée uniquement sur le combat et la survie. J’ai littéralement constaté ce qui se passait dans ma vision périphérique pendant que j’esquivais d’instinct son coup en me tordant en arrière, dans la continuité de mon mouvement ; l’épée m’est passé devant les yeux, à quelques centimètres à peine du bout de mon nez. J’ai pu sentir l’arôme du sang sur la lame et des gouttes me tomber sur les lèvres. Profitant de mon élan, j’ai balancé mon bras droit vers l’arrière pour le ramener vers l’avant dans un grand mouvement circulaire avec un maximum de vitesse et de force, le fendoir que je venais tout juste de récupérer bien agrippé dans ma poigne pour l’abattre sur le bras tendu du soldat, pendant que mon autre bras, tendu vers la gauche pour garantir mon équilibre s’est brusquement rabattu vers son ventre. Lui n’est pas mort sur le coup, j’entends encore ses cris d’agonie alors qu’il se vidait de son sang par le moignon de son bras, la douleur aggravée par le coup que j’avais porté à son foie.
Je ne sais pas si j’invente ce souvenir pour me punir, mais je crois avoir pensé « joli » depuis le repaire de ma personnalité détachée de l’horreur de la guerre, pendant que l’autre s’essuyait la bouche crachait au sol pour se débarrasser du goût du sang dans sa bouche. La mienne, donc. À ma décharge, il faut dire que mon mouvement était aussi élégant que mortel, compte tenu des circonstances ; lier les contraintes au besoin du moment, c’est une leçon que je n’ai pas oubliée non plus, et que je n’ai jamais cessé d’apprendre à mes élèves par la suite. Parfois, on pourrait croire qu’on est piégé, alors que c’est tout le contraire, c’est une question de perspective. Oui, c’est pour vous que je dis ça.
Mais bref. À vrai dire, le reste, je ne m’en souviens plus vraiment, à part des bribes de violence que je vais vous épargner, pour le coup, il n’y a rien à en apprendre. De soldate j’étais devenue guerrière, puis je suis devenue une tueuse. Cette réserve Haut-Elfe n’était pas bien gardée, autant dans la méthode qu’au niveau de son effectif. On avait joué de malchance ou les renseignements étaient nuls, peu importe, on aurait jamais du subir autant de pertes ; les soldats de ce camp étaient nuls, et leurs mercenaires à peine meilleurs, c’est leur Magie qui nous a fait du mal, rien d’autre.
Juste le fait que j’ai pu tuer le Reptilien, son lieutenant avant lui, et cet abruti qui aurait du me tuer trois fois s’il n’avait pas fait autant de bruit, c’est un exemple criant. J’étais pas une bonne guerrière, à l’époque, il m’a même fallu des années avant d’être seulement correcte. Ç’a toujours été un problème avec les Haut-Elfes, ça, tout pour l’apparence, rien pour l’essentiel, l’extérieur avant l’intérieur, une épée bien brillante, bien propre, plutôt qu’une épée bien solide et bien tranchante. Oh ils avaient du matos hein, et ils en ont encore, croyez moi ! Mais chaque fois qu’ils croient avancer, gagner une bataille décisive, un combat important, c’est plus fort qu’eux, faut qu’ils se la jouent, qu’il prennent bien le temps d’affirmer qu’ils sont les meilleurs. Et c’est toujours là qu’ils chutent. Pitoyablement.
On a nettoyé le camp en un rien de temps, mercenaires compris, qui se sont rendus quand ils ont compris que leur boss et leur lieutenant étaient morts. Enfin je dis  »on’… C’est surtout les troupes Elfiques qui avaient fait le gros du travail. C’était eux, les pros du massacre. On était que 4, dans notre unité, à s’en être sorti, dont Torm, d’ailleurs, on est resté copains, après…

Mais puisque c’est ça qui vous intéresse, c’est , qu’on a trouvé votre mère, avec Eline. Oui oui.
Ou plutôt qu’un des soldats d’Eline est venue la chercher pour lui demander de venir voir quelque chose, avec une rage indescriptible dans les yeux, un rictus de dégoût vissé au visage, qui nous a fait comprendre qu’il se passait quelque chose d’autre que la guerre, plus grave encore.
Malgré la qualité discutable de leurs défenses, on a compris pourquoi la bande de mercenaires était là, dans un camp paumé sans réel intérêt clair.
Au fond du camp, dans une cahute qui faisait annexe à la cabane bricolée à la hâte pour faire office de réserve, à peine protégée par une porte branlante et de grosses chaînes plus symboliques qu’autre chose, on a trouvé… un autre genre de réserve, j’ai jamais su comment appeler ça, encore moins aujourd’hui.
Deux rangées de couffins alignés contre les murs en bois. Mais évidemment, pas des couffins ordinaires, hein, tout en acier, bardés d’enchantements suintant de Magies multiples, avec une grosse dominante Démonique. Même moi je pouvais la sentir, comme une bouffée de chaleur malsaine qui nous sautait au visage. On devinait à peine des bébés dedans, eux aussi bardés d’équipements et d’enchantements de toutes sortes. Tout était relié par un système de câbles à moitié organiques qui alimentaient une espèce de machine de mort, tout au fond, qu’on voyait pas bien à cause de la nuit, malgré nos torches ou l’enchantement naturel, qui avait faibli depuis longtemps. On tenait notre explication pour la bande de mercenaires, et pourquoi ils n’étaient pas si combatifs, finalement. C’étaient des expérimentateurs à la solde des Haut-Elfes, rien de plus. Puisque oui, en plus d’être des abrutis refusant de pratiquer le Noble Art, ces connards sont des hypocrites de première.
J’étais rentrée la première derrière Eline, on ne se quittait déjà plus, liées par quelque chose de puissant… Vous connaîtrez peut-être quelque chose du genre un jour, quoique vous le connaissez déjà un peu, ou différemment…
Eline a retenu un haut-le-cœur ; sa connaissance en Magie a dû lui donner une petite idée de ce qui se passait là-dedans, elle essayait de comprendre, quand même, de trouver une solution. Moi j’ai pas réfléchi. J’étais outrée, enragée ; j’avais pas besoin de savoir de quoi il était exactement question, l’idée générale était bien suffisante pour me rendre malade. J’ai identifié ce qui me semblait être au centre de tout ça, la machine. Et j’ai foncé dessus comme une conne pour la massacrer à coup de fendoir ; tout le monde était crevé, personne n’a eu l’énergie suffisante pour me retenir à temps.
Dès le premier impact, il y a eu interférence entre les enchantements de la machine et ceux de mon arme. Explosion d’énergie localisée, la foudre d’une décharge d’énergie pure jusque dans mes os, l’impression que mon cerveau fondait et se solidifiait tout à la fois, je n’ai aucune foutue idée de ce qui a pu réellement se passer par la suite. J’étais piégée dans une espèce de bulle de distorsion spatio-temporelle créée par la décompensation de l’engin. J’ai cru endurer mille morts, toutes plus horribles et douloureuses les unes que les autres, ne jamais sortir de cet enfer personnel. Et oui, ça aussi il m’arrive aussi d’en faire des cauchemars, j’ai un esprit bien rempli de choses que je ne souhaite à personne de vivre…
C’est évidemment Eline qui m’en a sorti, parce qu’elle était comme ça, Eline. C’est pour ça que votre grand-mère et moi, on a paru si vieilles si vite. On s’est fait brûler une partie de notre énergie vitale. C’est aussi con que ça. En tout cas tel que je me rappelle des explications qu’on m’a faites à l’époque… Ce qu’on s’est très vite mis à appeler toutes les deux « l’Incident », ce dont votre mère veut pas trop qu’on parle, c’était ça, le tribut à payer pour avoir le droit de vivre encore un peu. Elle n’a pas hésité une seule seconde à venir me sauver, au dépens de sa propre vie, alors qu’elle me connaissait à peine ; elle a plongé dans la singularité, une espèce de sphère de magma énergétique, un mélange malsain de toutes les magies possibles, une aberration qui avait tant pris de place qu’elle avait englobé l’entièreté de la cabane et de ce qu’elle contenait, laissant tout juste le temps aux autres soldats de déguerpir et assister au phénomène d’aussi loin qu’il était prudent.
D’après les témoins et les rapports que j’ai pu lire depuis, elle est restée trois heures là-dedans, à lutter contre ses perceptions et les morsures de la Magie folle pour m’en sortir, pendant que je m’abandonnais complètement, entre l’égarement de mes sens et la résignation. Sans que personne n’ose nous approcher ni faire quoi que ce soit.
Et puis elle m’a agrippée et extirpée, comme ça, sa main sur mon poignet était comme une cascade d’eau fraîche sous le soleil brûlant, un baiser délicat sur ma peau. Elle m’a guidé vers la sortie, sans un mot ni même un semblant de communication, à l’instinct. Et au moment où nous sommes sorties, la sphère a disparue. Comme ça, sans un son ni lumière.
Mais en emportant avec elle tout l’appareillage caché dans la cahute.
Oui, les bébés avec. Encore aujourd’hui, bien que je sache pertinemment que l’appareillage de ces monstres ne les auraient pas laissés en vie de toute façon, je m’en veux d’avoir été si bête. Je vous épargne les détails et les objectifs de leurs expériences – oui, d’accord pour l’instant, vous êtes encore trop jeunes pour ce genre de choses – mais je n’aurais rien pu faire de toute manière. Personne n’aurait rien pu faire. C’est important de savoir quand c’est vraiment de notre faute, et apprendre à faire le deuil des erreurs des autres.
Mais oui, votre mère, pardon. Elle a survécu. Là par contre, on n’a jamais eu aucune idée de ce qui a pu la sauver. Si petite, si faible, si… insignifiante, elle a traversé la tempête. Comme d’un rien. Avec le luxe de se débarrasser des saloperies Laehts qu’elle avait sur le dos. Si ça se trouve, elle n’avait pas encore été équipée, planquée dans un coin de la cahute, ou elle avait déjà des dispositions innées pour la Magie, allez savoir. Rien de moins qu’un petit miracle à mes yeux. Un cadeau des esprits.
Elle était là, à nos pieds, entre deux débris fumants, souriante malgré la douleur et les épreuves, nous tendant ses petits doigts tout fins. J’ai laissé tomber ce qui restait de mon fendoir au sol, je l’ai prise dans mes bras sans me poser de questions ni ressentir mes propres douleurs, et Eline m’a prise dans les siens, sans rien dire.
Y avait pas besoin.
Vous verrez ça un jour, ces moments de silence évident, c’est ce qu’il y a de plus beau. Des trucs qui nous restent, comme une empreinte dans les tripes qui s’efface jamais, qu’on peut convoquer pour les moments difficiles. Ou même pour les moments de joie, d’ailleurs. Votre grand-mère m’a jamais prise dans ses bras autrement que comme elle l’a fait ce jour-là ; votre mère pourra vous le dire, elle aussi elle y avait toujours droit. Ça l’agaçait, même, quand elle avait votre âge, elle accusait Eline de lui tendre des embuscades. Mais elle aimait ça, malgré tout ce qu’elle pouvait en dire…
Ahlala…
‘Fin bref. Après ça on est rentré au camp de base. Y avait une ambiance bizarre dans la troupe. Le Haut-Commandement a envoyé une escouade fraîche dès notre retour pour enquêter et nettoyer tout ce bordel, il paraît qu’il y avait déjà plus rien, les Haut-Elfes avaient déjà fait le ménage eux-mêmes. Il n’y a même pas eu de bataille rangée comme c’était attendu, les choses se sont réglées autrement. C’était pas un grain de sable, qu’on avait balancé dans l’engrenage, c’était une dune entière.
Mais on s’en foutait, nous. On avait trouvé votre mère.
J’ai été honorablement renvoyée à la maison, comme Eline, avec le deuxième fendoir comme récompense, la seule preuve de ce qui s’était passé, planquée dans mes affaires ; il est encore accroché à un mur à l’intérieur, j’vous montrerai… Et puis bah forcément, on était trop fracassées par l’Incident pour encore être des guerrières acceptables sur le terrain, donc on est restée en arrière quelques temps. La fin du conflit s’est précipitée de toute manière, avec nos découvertes ; ç’a motivé les nations à réagir contre ce genre de barbaries et les excès des Haut-Elfes. Même si la version officielle parle bien d’autres choses… Je serais prête à parier que certains scientifiques ont juste été recrutés par d’autres et que la balance des pouvoirs a changé. Mais c’est pas de ça qu’on parle ; et si votre père m’entendait, il oserait sans doute me faire les gros yeux, alors on insiste pas.
Eline et moi on a échangé pendant quelques temps par courrier, au delà des frontières, avec la relative bénédiction de nos Etats-Major respectifs. Je suis devenue instructrice à l’Académie Royale – enfin Royale, à l’époque – le temps de ma convalescence ; votre grand-mère est devenue espionne le temps de la sienne. Pas du genre à se laisser abattre, votre grand-mère…
Et, oui, pendant ce temps là, je me démenais pour obtenir la garde de votre maman. J’ai pas eu à lutter trop longtemps, les agents de l’orphelinat qui me l’ont donnée quelques mois plus tard m’ont expliqué que tant qu’elle n’avait pas un de mes cadeaux, un de ceux d’Eline, moi ou elle à côté d’elle, elle était simplement invivable… On était faites pour être ensemble.
Et puis au fil des lettres, l’évidence s’est faite, et Eline a fait une demande de mutation pour pouvoir venir s’installer chez moi. Je devrais pas vous le dire mais ici on est en sécurité…
Elle et moi on a bossé pour l’Exquisition pendant quelques temps, tant que nos corps nous permettaient d’être sur le terrain. C’est comme ça que j’ai perdu mon œil et que j’ai eu ma collection de cicatrices. Et puis une fois qu’on ne pouvait plus suivre, en tant qu’agents cadres, jusqu’à la retraite forcée.
La suite de l’histoire, vous la connaissez suffisamment… Les bisbilles avec la nouvelle administration après la révolution qui n’a pas trop aimé l’idée de notre famille, puis le boulot de vos parents, mon exil  »officiellement » volontaire par ici, les compromissions, les sacrifices, tout ça… Et ça j’ai pas vraiment envie d’en parler aujourd’hui.
Et puis de toute façon j’suis crevée, là. J’ose au moins espérer que vous êtes satisfaits.
Mamée Sedea, rapport terminé. »

Elle n’est pas mécontente, malgré la fatigue. Assez ravie, même. Fière d’elle, pour tout dire, il ne faut pas avoir peur des mots. C’était sans aucun doute la meilleure version de son histoire qu’elle ait jamais livrée, sans avoir à en changer un seul détail ; juste la manière de la raconter, pro et familière à la fois. Elle est si heureuse que ce soit pour ces deux adorables garnements. Elle espère sincèrement qu’ils en apprendront quelques petites choses, au delà du plaisir de la transgression.
Évidemment qu’ils lui ont menti, que leurs parents n’en savent probablement rien. Mais elle sent bien que l’âge va bientôt la priver de la sagacité nécessaire : c’était maintenant ou jamais, et ça fait partie du jeu, de toute manière. Grandir, c’est apprendre à briser quelques règles, prendre des initiatives, quitte à le regretter.
Elle se rencogne dans son siège en dissimulant une petite grimace de douleur et sourit à ses petits-fils, qui lui rendent un sourire contrit et hochent humblement la tête en guise de remerciement. Ils n’essayent même pas de cacher les larmes qui ont coulées ou leurs gorges serrées. Ils se rendent compte. Bien. Leurs parents leur ont appris quand accepter d’être transparents. Encore mieux.
Il fait bon, en ce tout début de soirée. La bonne heure, la bonne lumière et le bon vent pour ne pas souffrir de l’humidité, du froid précoce de la nuit, ou encore de la compagnie encombrante des insectes. Ce qui permet aux vieilles oreilles de Sedea de ne pas être gênées par des parasites et d’entendre discrètement arriver sa fille, par sa droite, tout en distinguant son ombre se découper sur le gazon. Elle reste coite tandis que son sourire s’élargit, alors que les bras de son petit miracle l’embrassent, sans retenue ni pudeur.
Elle sent une larme. Puis deux, et encore quelques autres, glisser dans son cou, avant d’entendre un filet de voix timide, qui la ramène loin, très loin en arrière.
« Merci, Maman. Je t’aime. »
Puis le silence.
Évident.

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