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Vivonne, Jérôme Leroy

Hard To Be Alone – Barns Courtney (extrait de l’EP It’s Hard To Be Alone)

En lançant ce blog, je ne me suis fixé que très peu de règles, sachant pertinemment quel genre de lecteur et de passeur je livres je suis. Je vous passe l’essentiel de ces auto-directives, parce qu’elles n’ont qu’un intérêt personnel, mais je vais par contre m’appesantir un petit peu sur celle qui est devenue ma règle directrice ; celle à laquelle je me raccroche toujours, y compris et surtout lorsque je me sens tenté de l’enfreindre, par facilité ou par lassitude. Et cette règle, c’est de ne jamais verser dans la méchanceté, surtout pas gratuite.
Alors je conçois aisément qu’à quelques occasions ma politique de sincérité complète et mon rapport conflictuel à la diplomatie aient pu me faire déraper dans des directions regrettables, mais ce n’était jamais volontairement. Ce que j’ai toujours voulu éviter, c’est le syndrome du critique confondant la formule assassine pour sa propre satisfaction et la formulation exacte d’un reproche personnel.
Je précise tout cela parce que justement, ce blog et les chroniques qu’il héberge n’ont jamais été autre chose pour moi qu’une démarche purement personnelle, quasi intime. Tout ce que j’y formule à propos de mes lectures n’est rien d’autre que ça, je ne prétends pas et ne prétendrai jamais que mes opinions, à leur degré d’éclairement tout relatif, sont des étendards derrière j’appellerai quiconque à se ranger.
Et donc, avec autant de précautions oratoires, vous commencez sans doute à vous douter d’une partie du contenu de la chronique qui s’annonce. Aujourd’hui, on va effectivement parler de Vivonne, GPI 2022, et de pourquoi je l’ai absolument détesté, de bout en bout. Que la couleur soit clairement annoncée.
Voilà que l’introduction est faite. Procédons.

2026. La France souffre d’un côté de sa vie politique complètement démantibulée, entre gouvernement brutal et milices dispersées sur le territoire, s’affrontant plus ou moins violemment au gré d’alliances, de désaccords, et des circonstances. C’est alors que survient un typhon qui dévaste une partie de Paris, sous les yeux d’Alexandre Garnier, éditeur vieillissant ; gravement secoué par les événements. Victime d’une terrible crise d’angoisse, il voit se réveiller de vieux souvenirs et un lancinant sentiment de culpabilité envers Adrien Vivonne, ami d’enfance et poète, disparu depuis une vingtaine d’années. Faisant fi de la fin de son monde, il décide de partir à sa recherche.

Il faut savoir que ce roman ne partait pas vraiment gagnant avec moi, pour être tout à fait honnête ; je l’ai plus lu pour faire preuve de bonne volonté, sortir un peu de mes clous habituels, que par réelle et viscérale envie. D’abord parce que le GPI souffre clairement d’un gros déficit de confiance de ma part, et parce que la plupart des retours de personnes de confiance à son égard étaient assez clairement négatifs, et selon des prismes de perception qui me paraissaient légitimes. Mais j’ai persévéré dans ma décision, je crois en parvenant à me purger de mes a priori et de ma méfiance initiale ; grâce à la confiance que je porte, pour le coup, à une collègue de la blogosphère pour qui j’ai beaucoup d’estime, à savoir l’amie Vanille, de La Bibliothèque Derrière Le Fauteuil, dont vous pouvez trouver la chronique à propos de Vivonne ici. Ses qualités de nuance et de mesure ont eu raison de moi à cette occasion, se contentant d’insister – juste ce qu’il fallait – sur la beauté du roman. (Retenez bien le terme, il sera important pour la suite.)
Et puis zut, me suis-je dit. Après tout, pourquoi ne pas franchir le pas. On a toujours un peu besoin de beauté, en particulier dans ces circonstances terribles que nous vivons, et même dans l’absolu. Alors j’y suis allé.

Sauf que, sauf que. Après 400 pages d’une pénible lecture, de beauté, je n’en ai pas trouvé. Allez savoir, hein, je me plains suffisamment souvent de la mort de ma capacité d’émerveillement ; peut-être ai-je encore simplement souffert de mes regrettables biais à cet égard. Peut-être suis-je devenu un monstre d’insensibilité, à toujours chercher malgré moi la petite bête, peut-être suis-je encore plus simplement un cuistre ayant perdu le moindre sens esthétique à force de me complaire dans mes goûts singuliers. Ce ne sont pas des théories à exclure, pour être tout à fait honnête, encore une fois.
Sauf que je n’y crois absolument pas. Je crois beaucoup plus simplement qu’au contraire d’être beau, ce roman est simplement laid, selon mes standards. Ce n’est pas pour être méchant : la beauté est dans l’œil de cielle qui regarde. C’est connu. Pour son absence, ça devrait logiquement être la même chose.

Commençons par notre protagoniste, pour ne pas l’appeler héros, qui serait à mes yeux un terrible abus de langage. Vieillard mesquin, jaloux, velléitaire, égocentrique, égoïste, envieux et libidineux, Alexandre Garnier est un des personnages les plus détestables qu’il m’ait été donné de lire. Sa quête n’a d’autre objet que de le satisfaire lui, de lui donner un certain sentiment de rédemption, l’impression d’avoir corrigé des fautes qu’il avoue sans pudeur, se complaisant au passage dans une auto-flagellation insupportable ; préférant largement répéter à quel point il est détestable et se sait méprisable, plutôt que d’amender un tant soit peu son comportement. Le récit livré par Jérôme Leroy étant partiellement construit sur des extraits de l’essai de biographie écrite par Garnier à propos de Vivonne, on voit très vite que cette dernière est encore une excuse dont se sert le personnage pour ne parler que de lui ou presque. Vivonne n’est qu’une image d’Épinal éthérée qui parcourt vaguement le récit, une sorte de vision idéalisée de ce que Garnier aurait voulu être sans jamais avoir vraiment le courage ou simplement la grandeur d’âme pour simplement effleurer cette possibilité. Garnier est un minable qui n’apprend jamais de rien et vit sa vie dans le confort qui est le sien, sans jamais l’interroger ou seulement penser à changer. Sa trajectoire dans ce roman est à cette image : il ne change pas, n’évolue pas, il se contente d’être et de se désoler d’être un sale con. Je n’ai jamais ressenti la moindre empathie pour lui ; pire, je voulais le voir échouer, histoire qu’il apprenne peut-être sa leçon une bonne fois pour toutes.

Puis continuons sur l’ambiance générale du roman. Non, vraiment, je ne vois pas où cette beauté est censée se nicher ; au contraire, je trouve l’ensemble triste, glauque, déprimant à souhait. Entre l’atmosphère assumée de fin du monde, les rappels incessants à la politique de 2026 – et donc d’aujourd’hui, on se sait – la crasse généralisée dans les rues comme dans les cœurs, les moments de suspension et d’émotion positive sont extraordinairement rares, et souvent parasités. L’occasion de revenir sur un de mes plus gros griefs avec ce roman, m’ayant poussé très tôt à lâcher un « oh p***** mais c’est pas vrai » sonore dans la solitude de ma lecture. Alors comprenons nous bien. Je pense que le sexe, à l’instar de n’importe quel aspect de notre psyché, peut et doit être utilisé dans l’écriture de fiction. Mais à bon escient, évidemment. C’est là que le bât blesse, ici. Je n’ai ni envie ni le besoin de lire au fil de la narration, toutes les remarques que se fait notre protagoniste masculin sur les poitrines de ses rencontres féminines ou ses interrogations sur la présence ou l’absence d’une toison pubienne chez elles. Parce que non seulement j’en ai assez du male gaze dans la plupart de mes lectures, se croyant toujours obligé de préciser si toute nouvelle femme introduite dans le récit est jolie ou non, et de quelle manière ; mais surtout je ne vois pas l’intérêt que ça peut seulement représenter. Sans rire, une fois le roman refermé, je pense pouvoir être en capacité de vous dire à quoi ressemblent la moitié de ses personnages féminins, y compris tertiaires, jusqu’à savoir si elles étaient oui ou non une « sectatrice du poil »(sic), mais je serais incapable de vous dire à quoi ressemblent Adrien Vivonne ou Alexandre Garnier.

Mais passons. Je pourrais presque – presque – concevoir que ces considérations sont relativement neuves et ne portent pas réellement sur la qualité du roman en lui-même, qu’elles peuvent donc être mises de côté au titre d’un point de vue personnel. Je ne le crois pas, personnellement, je pense sincèrement que l’écriture romanesque -essentiellement chez les hommes – doit se débarrasser de ce genre de scories, car superfétatoires, et surtout malsaines ; mais elles ne constituent pas le cœur de mes griefs à l’égard de Vivonne. Non, mon plus gros problème, c’est que je trouve ce roman creux. Un message inexistant, une volonté spectrale recouverte d’un vernis de style ampoulé et d’audaces formelles douteuses, voire bancales pour certaines. Des litanies de descriptions, de détails inutiles, pour essayer de dire quoi ? Que la littérature, la poésie, pourraient nous sauver de la fin du monde, que notre salut se trouve dans la Douceur et dans l’amitié, loin des conflits stupides d’un monde à l’agonie ? Moi aussi j’adore la lecture et la littérature, tout ce qui existe autour, d’ailleurs, mais il ne faut pas non plus nous leurrer sur les limites de l’Art ; ne pas laisser nos egos se laisser aveugler par nos desideratas et nos rêves de grandeur. Si l’Art, a fortiori le nôtre, pouvait sauver le monde, il l’aurait déjà fait, et sans doute avec plus de panache ; d’autant qu’il ne semble même pas capable de sauver ce monde là.

Sans compter que le truchement choisi par Jérôme Leroy au sein de cette histoire précise me semble trop facile, presque lâche, confinant plus volontiers au réalisme magique qu’à l’Imaginaire ; me faisant d’ailleurs regarder son prix avec un regard extrêmement dubitatif, même un poil incrédule. Alors je sais comment je sonne quand je dis ça, alors je vais tâcher de me nuancer, pour éviter de me faire taxer d’élitiste ou de snob, ça me ferait mal. Ce que je veux dire par là, c’est que les facettes imaginaires de Vivonne font plus office à mes yeux de métaphores géantes en son sein que d’efforts conceptuels. En dehors du prologue et de l’épilogue qui donnent vie à quelque chose d’un peu tangible, à des concepts que j’aurais sans doute eu un peu plus de plaisir ou de curiosité à explorer, l’essentiel du roman ne fait rien d’Imaginaire. Du tout. La vie d’Adrien Vivonne telle qu’elle nous est narrée pourrait être un roman de blanche tout à fait classique, comme une bonne partie des péripéties d’Alexandre Garnier.
Ce n’est pas pour dire qu’à cause de cette perception, ce roman ne mérite pas son prix ou qu’il serait intrinsèquement mauvais ; fondamentalement, je m’en fous, je ne suis pas dans le jury et j’ai cessé de croire au principe même des prix depuis quelques temps. Je suis simplement surpris par le positionnement du GPI à l’égard d’un roman qui clairement n’a pas fait le choix de creuser ses aspects Imaginaires, préférant insister sur des ambitions stylistiques et formelles plutôt que conceptuelles ou techniques, normalement l’apanage de l’Imaginaire à mes yeux, surtout dans ses sous-genres de l’anticipation ou de la dystopie, auxquelles Vivonne emprunte très clairement. Je n’ai pas lu ce roman avec l’idée de le juger selon des critères précis ; ce n’est pas parce qu’il ne verse pas assez dans l’Imaginaire à mon goût que je ne l’ai pas aimé, non. Je ne l’ai pas aimé parce que ce qu’il a choisi de faire, à mes yeux, il l’a mal fait. Ou pas assez bien pour mes standards, en tout cas.

Comme souvent chez moi, le problème est avant tout un manque d’équilibre et un mauvais choix de cadrage. Pourquoi créer un cadre quasi-dystopique pour aussi peu l’utiliser, pourquoi nous dépeindre une galerie de personnages aussi détestables, pourquoi écrire certains chapitres avec une narration aussi bancale m’évoquant un mauvais sketch où le personnage dit à haute voix les répliques de la personne en face d’elle, plutôt qu’écrire le chapitre autrement, ou simplement en faisant plus attention à l’organisme des répliques ? Pourquoi ne pas nous permettre de plus côtoyer et mieux comprendre Vivonne, s’il est si extraordinaire, au lieu de nous infliger ce connard de Garnier qui passe son temps à se plaindre et jalouser son ami qui n’en est clairement pas un ? Pourquoi ne pas insister plus clairement sur ce qui ressemble au pouvoir unique de la poésie de Vivonne, l’expliquer un tant soit peu, lui donner une existence concrète, plutôt que de créer une telle dissonance avec la réalité implacable d’un monde en perdition ? Pourquoi ce roman, finalement ? Pourquoi cette histoire-là, dans ce contexte précis ?
C’est ça, le truc fondamental, mon vrai problème. J’ai vu les choses se dérouler sous mes yeux, sans les comprendre vraiment, sans jamais identifier leur racine. J’ai vu une gamine censément profiter d’une sorte d’apocalypse pour assouvir ses pulsions meurtrières ou juste tuer des gens en compagnie de nazis néo-paganistes pour éviter de s’ennuyer, je ne sais pas trop ; pourquoi ? J’ai vu un vieux bourgeois en pleine crise de conscience provoquée par ce qu’il ressent comme la fin du monde se précipiter égoïstement à la recherche d’un « ami » dont il a consciemment pourri la vie pendant des années en envoyant balader sa vie entière, risquant sans doute la sienne, bien que pas de façon très évidente ; pourquoi ? J’ai vu des femmes tomber en pamoison devant un poète dont j’ignore tout ou presque en dehors de son parcours familial tout en sachant que ce dernier semble n’avoir eu strictement aucun effet tangible sur lui ; pourquoi ?
Que des questions sans réelles réponses une fois le roman refermé. Je n’y ai pas trouvé d’âme, ou que des bribes de cette dernière. Et de ce que j’ai réellement décelé, hors de l’ennui bien trop présent – mon pêché cardinal en littérature – je n’ai pas aimé. Trop d’impression de « c’était mieux avant », trop d’une mélancolie, d’une nostalgie fataliste, trop de renoncement amer. Une sorte de psychopathologie de l’échec, d’un vautrage coupable dans des émotions négatives. Pas assez de rêve, aucun sense of wonder, aucun sens de l’évasion paradoxalement vanté dans certaines lignes. Cruelle ironie.

Alors comme toujours, il est possible que la faute soit de mon côté. Peut-être bien que j’suis un peu trop attaché à ce que je sais aimer pour réussir à sortir de ma zone de confort, pour seulement réussir à appréhender une autre forme de littérature, d’autres ambitions. Peut-être que mes biais étaient plus fort que moi sur ce coup là et que mes efforts pour m’en purger a priori n’ont pas été suffisants. C’est possible. Tout comme il est possible et probable que la littérature que pratique Jérôme Leroy n’est simplement pas faite pour moi, et inversement.
Mais demeure que je pense avant tout que Jérôme Leroy s’est planté. Parce que j’en ai lus, des romans que je n’ai vraiment pas aimés. Et j’en lirai encore, sans aucune doute. Des romans qui me feront peut-être douter de mes valeurs ou de ma capacité de lecture. Mais j’ai toujours ou presque su tout de même y trouver quelque chose à quoi me raccrocher. J’ai été attentif, ici, j’ai fait de mon mieux pour saisir ce que l’auteur voulait me dire, comme à d’autres. Et si j’ai été à ce point paumé, à ne pas parvenir à seulement comprendre quel était le projet, où était cette foutue beauté qu’on m’a tant vantée, si je me suis à ce point agacé devant des obsessions d’un autre temps à peine compensées par quelques efforts de modernité maladroite, c’est qu’il y a faute au départ. Je ne comprends pas, absolument pas ce qu’ont pu y trouver les gens qui semblent l’avoir tant aimé.
Voilà. Sans vouloir être méchant. Mais sans vouloir cacher mon agacement ou ma profonde lassitude, non plus.
Maintenant, on passe à autre chose.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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